« Tout quartier est un monde n. 2 : Afrique dans le Marais » ( histoires drôles n.34)

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001_vecchia stradina Marais180(toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur l’image)

Combien de kilomètres ai-je parcourus, tandis que je tournais dans le vide ? Aujourd’hui, le Marais semble un labyrinthe, ou alors la rosace d’une cathédrale… Est-ce que mes pensées déraillent, au-delà de la banalité quotidienne, dans le pays de rêves ? Il me suffit de m’installer dans les nuages, pour que je me retrouve tout de suite dans un endroit inconnu et sombre, voilé d’une lumière légère et mystérieuse… comme cette petite rue pavée…

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… D’un coup, je me trouve devant ce fourgon multicolore – orange, vert, jaune, marron – avec une femme noire au turban rouge. De l’autre côté, un homme serrant une espèce de maison dans ses mains… Je lis aussi une inscription de 4 lettres : « CSAO ». Je me regarde autour : sur le coin du mur, deux ruelles se rencontrent : rue Elzévir et rue Barbette… Charme, Sérénité, Amour, Oasis ?

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Maintenant, je comprends ! J’assiste à un étrange spectacle, une espèce de tableau pacifique et coloré ayant pour sujet une forêt africaine multicolore avec des arbres, des palmes, une femme qui cuit quelques choses dans une casserole. Tout cela se déroule devant un mur orange avec des arches (sa maison ?). Plus loin, une île tropicale s’affiche, avec ses palmiers élancés, au bord de l’océan… tandis qu’un nuage (un typhon ?) répand des gouttes de pluie intermittente et que la barque d’un pêcheur essaie d’atteindre la rive. Mon Dieu ! me dis-je. Je suis plongée dans une bande dessinée !

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Je me regarde autour : dans la rue déserte règne un silence total. Je m’approche doucement de la vitrine, 9 rue Elzévir. Je comprends, finalement, le secret de cet endroit discret, de ce climat suspendu au dehors du temps et du chaos suffocant de Barbès. Je regarde encore la vitrine, cette symphonie de couleurs… Où suis-je ? Mais oui ! Je me suis faufilée dans un coin négligé par l’histoire, par l’éclat affreux de la guerre et de la violence… Mon dieu, je suis plongée, comme une feuille sèche, dans un petit pli caché que la tempête a épargné, lointain du chaos. Je suis dans l’enfance du monde !

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Je regarde cette symphonie de couleurs : de tasses simples, une théière griset-bleu foncé ou vert et rose, des égouttoirs azurs, lilas, fuchsia avec d’éclairs blancs, des seaux irisés de jaune-argent et de rouge-or ! Je vois un monde à part, où les couleurs règnent souverains grâce à l’imagination humaine et à la nature même… Dans ce calme, l’horreur qui nous entoure n’existe plus, glissant dans un entonnoir jusqu’au centre de la Terre, à l’enfer…

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Voilà ce petit fauteuil, parsemé de lions, de léopards et de tigres ! Si je m’y assieds, je deviens immédiatement la reine de la forêt ! Ici, dans le Marais, je n’avais vu que de petits chiens habillés en petits garçons, jamais des lions… Ces couleurs ont le même pouvoir vital et pacifique des mots qui survivent à l’extermination et à la violence… Les mots « justes et humains » sont comme l’art, la poésie ou le chant : des dons divins…À propos de mots, je me rappelle le poète Léopold Sédar Senghor, sa bataille pour la liberté du peuple du Sénégal, sa confiance dans la nature humaine et dans le dialogue…

007_Afrique-bambole180-NO Je sens ses mots … : « Fibres de mon cœur vert.
 Épaule contre épaule, mes plus que frères, 
O Sénégalais, debout !
 Unissons la mer et les sources, unissons la steppe et la forêt !
 Salut Afrique mère.
 » (hymne national, refrain).
Au retour je découvre, en face des boutiques CSAO  – Comptoir du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest –  un restaurant… et si j’entrais ?

Texte et photos de Claudia Patuzzi

« Chez le kiné » n. 2 (histoires drôles n. 33 )

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001_volare72DEFconcentrè- Version 5 - Version 2Il m’est arrivé un miracle : je suis en train de voler chez mon kiné, soutenue par mes infatigables exercices… Combien de poids ai-je soulevés ? Combien de nombres ai-je comptés tout en retenant le souffle ? Combien de cagibis ai-je habités ? Combien de flexions et de soupirs ai-je partagés ? Combien de petits tableaux aux couleurs foncées ai-je savourés ? Combien d’inhalations ? Mais, hélas, aujourd’hui c’est le dernier jour : le dixième.

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( cliquer pour agrandir l’image )

Dès que j’ai commencé à fréquenter cet endroit amène, je marche en courant, plus légère que l’air, comme si je volais dans le ciel… D’en haut, j’observe le boulevard filant droit comme une épée vers le nord, tandis que les vitres couleur d’ambre du marché Saint-Quentin projettent d’étranges éclairs enchevêtrés contre les platanes et les nuages.

Domenico Modugno : Volare

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La librairie Nord-Est (cliquer l’image pour l’agrandir )

Après avoir tourné à gauche, je jette un coup d’œil reconnaissant à la librairie « Nord-Est », où récemment j’ai acheté un bouquin avec une vingtaine de poèmes d’amour juvéniles que Karl Marx avait adressés à Jenny, sa fiancée adorée. Le père du philosophe, indigné par ces vers ardents et pervers, avait obligé le jeune Marx à tout brûler… « Mais, où est-il mon bouquin ? Malheureusement, ce petit joyau a disparu… qui sait où je l’ai mis ? »

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Enfin me voici, je suis arrivée ! L’escalier est très raide, pour ne pas tomber je dois m’accrocher fort aux mains-courants. Le kiné, faisant des bonds d’un cagibi à l’autre, prépare une bouteille pour l’aérosol tout en activant sur son iPhone le logiciel pour tenir sous contrôle la durée de l’exercice…

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Quand il dit  « Partez ! », je fais démarrer le chronomètre, soufflant de toutes mes forces, le plus longuement possible, dans le tuyau de gomme immergé dans l’eau, tandis que la toux d’une dame âgée retentit dans la pièce à côté…

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Claudia Patuzzi

Texte et photos de Claudia Patuzzi

« À Carnaval on peut faire n’importe quelle blague ! » ( dessins et caricatures n.32 )

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001_testaindiano180  . 1965Tête d’un indien, février 1966 (cliquer pour agrandir l’image)

Juste hier, le denier jour de février, j’ai trouvé par hasard, effeuillant mon vieux journal de 1966, d’étranges dessins représentant des masques amérindiens ou aztèques, un drôle de personnage coiffé d’une espèce de fez, des pierres précieuses et des ailes de papillon coupées. Sur le fond paraissaient ces inscriptions : « le carnaval des âmes anciennes ! »
« Carnaval aux mille couleurs ! »
« Carnaval des morts ! »

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Un Africain avec le fez et une pierre précieuse : « Le carnaval des âmes anciennes ! Le carnaval de mille couleurs ! » (cliquer pour agrandir)

« C’est bizarre ! » Je me suis dit « …dès lors, beaucoup d’années se sont écoulées. Maintenant, je me retrouve justement dans le mois de février, en 2015. Le mois du carnaval, des masques… c’est exactement ce que dit la dernière phrase : « le mois des morts. » Mais voilà qu’une espèce de chape descend sur mes pensées. À présent, ces rebelles années 1960, ces luttes juvéniles semblent extrêmement lointaines. Leur retentissement optimiste, leur rébellion spontanée contre les préjugés et la mentalité guindée qu’on appelait « bourgeoise » semblent s’être évaporés, engloutis dans l’entonnoir obscur du passé ou dans les flux et reflux des « retours éternels de l’histoire », comme le disait le philosophe Gian Battista Vico.
Combien de reflux de racisme a connu l’histoire ? Combien de crises économiques et de révolutions et contrerévolutions ? Combien de massacres ?

003_farfalla1 -180 copie« Aile de papillon » avec pierre précieuse : « Carnaval aux mille couleurs ! »
(cliquer pour agrandir l’image)

Quand j’ai dessiné ces gueules vernies et parées de plumes, j’allais déjà mettre en crise ma foi religieuse. On était encore deux années avant 1968, mais la « révolution juvénile » voltigeait déjà dans l’air, au-dessus des estomacs nourris par le bien-être économique, tandis que ma chambre sentait les cigarettes comme un cinéma de quatrième catégorie et qu’un très bel homme — Che Guevara — haï par mon père, souriait irrévérencieux depuis une porte de mon placard. Les tiroirs débordaient de jeans et de foulards de coton indien, tandis qu’une quantité de livres proliféraient à grande vitesse sur de longues étagères : Gide, Bernanos, Sartre, Kafka, Dostoïevski, Shakespeare, Poe, Tolstoj, Gogol, Melville, Hemingway, Leopardi, Calvino… Un panneau, avec l’affiche de la femme nue de Corot, trônait au-dessus de la table. Partout des bandes dessinées… et beaucoup de journaux intimes. Pas d’internet ! Pas d’iPhone. Rien de rien. À L’époque, il y avait juste des téléphones noirs et d’énormes ordinateurs tels des dinosaures obèses renfermés à l’intérieur de monstrueux palais inconnus aux chambres invisibles…

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«Tête d’un Indien aztèque » février 1966 (cliquer pour agrandir l’image)

Et pourtant, combien de légèreté y avait-il dans l’air ! Combien de fantaisies et secrets ! Voilà que quelques chagrins s’engouffrent dans mon esprit… maintenant, je ne vis plus à Rome, mais à Paris. Les derniers événements tragiques de cette nouvelle année m’ont encore plus liée à cette ville d’adoption, forte et courageuse. Cela me projette de plus en plus dans le présent… Comme si le cercle interrompu du passé reprenait son chemin difficile, avant de se refermer dans un « tout »… « Hic et nunc », « ici et maintenant » : ce n’est que comme ça que je veux vivre, ce n’est que cela que je désire : me transformer. Le passé a déjà gonflé pour suinter ses rêves, ses projets, de nouvelles œuvres… c’est comme si j’avais grimpé au sommet de l’Everest en quête d’un horizon possible entre les nuages et que je voyais, de là-haut, l’« autre côté ».

005_alafinale180-1965 - copie « Petite aile brisée » : « carnaval des morts ». (cliquer pour agrandir)

Peut-être, ces étranges ailes coupées et déchirées m’aideront à voltiger comme un papillon au milieu de cette bouillonnante réalité…

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La page complète, dessin en stylo-feutre, stylo à bille et crayons de couleurs, 1966
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Claudia Patuzzi

Texte et photos de Claudia Patuzzi

« Chaque quartier est un monde -1» (histoires drôles n. 31)

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(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Tous les jeudis, je plonge dans le IIIe arrondissement comme Cendrillon dans le palais du roi.
Tous les jeudis, je traverse place de la République, le sac à dos chargé de trois ou quatre livres, pour me rendre dans le Marais, là où mon « cercle littéraire » se donne rendez-vous toutes les semaines. Il me suffit d’emprunter le trottoir de la rue Béranger, pour comprendre que chaque quartier est un monde, tout comme les jours, chacun différent des autres… Je crois encore, naïvement, à cette fameuse « x », la variable inconnue qui marque notre existence. La faute ou le mérite de cela résidant dans notre regard biais et tordu, où se refléter et se mêlent dans le même instant les sensations et les images, tandis que la pensée vibre dans l’écoute et que le corps marche, absorbé dans une espèce de veille. Quand certains lieux sont connus, des surprises inattendues y sont possibles ainsi que de changements primordiaux, même si minimaux : des lignes de fuite auxquelles on n’ aurait jamais songé. Depuis cela, la promenade devient une thérapie régénérante…

002_Turenne180-foto Giovanni MerloniStatue en bronze d’Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (cliquer pour agrandir)

Tandis que je glisse comme une mouche oisive sur le trottoir, j’effleure l’iPhone sommeillant au fond de ma poche : un troisième œil prêt à bloquer et classer en même temps les objets de mon attention. Je ne peux pas le nier : d’un jeudi à l’autre, ce même parcours rajeunit de plus en plus ! Chaque fois que je traverse la rue Béranger pour atteindre le petit coin vert entourant la statue en bronze du vicomte de Turenne, j’allonge mon « double regard » sur les vitrines, en quête de quelque chose qui fasse exploser en moi un déclic…

003_sculture-manichini-180Photo avec des mannequins (cliquer pour agrandir)

…comme ces mannequins sans bras ni jambes, fort ressemblants aux statues grecques d’Apollon ou alors aux personnages « coupés en deux » de Luigi Pirandello et Italo Calvino… Mais, en fin de compte, ne sommes-nous pas, tous, un peu aliénés, inachevés, incomplets, éperdus entre « réel » et « irréel »… ?

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Vitrine de chaussures (cliquer pour agrandir)

… dans cette boutique de chaussures Thimberland, un aviateur très espiègle, doublé par deux « sosies », ne cesse de jouer de l’œil à mon intention en me susurrant : « Arrête ! Où t’en vas-tu toute seule ? Veux-tu faire un tour ? »
Sans le vouloir, j’observe mes gyms, sales et abîmées… « Je devrais en acheter de neuves ! » me disais-je en entrant dans le magasin…

005_chassures marais-180Chaussures pour homme en peau de léopard (cliquer pour agrandir)

Je regarde autour de moi, interloquée : « Mon Dieu, je suis vraiment paumée ! Je ne suis pas entrée dans le bon endroit… »
Le patron, très chic et gentil, me propose d’étranges chaussures en peau de léopard. Depuis ma bouche, j’entends sortir un tout faible souffle : « Non, merci, elles sont trop grandes pour moi, ce n’était pas cela que je cherchais, au juste ! »

006_Nogozio-place-cactus_180Vitrine (cliquer pour agrandir)

… en quête de réalité, je m’approche de la grande vitrine de cailloux et cactus, à côté de la banque. La simple élégance de la nature, la surface lisse de ces cailloux ronds et blancs, la chair épineuse et tenace des cactus, évoquant des têtes de vieillards sages et paternels, tout cela me détend… C’est comme si j’étais en Australie, cet endroit fabuleux qu’on appelle « Cactus country »…

Quand je sors du magasin, une petite plante grasse pique mes doigts comme le ferait un chaton et, tout d’un coup, je retrouve la confiance dans une vie normale, dans les petites choses de toujours… ces chaudes pantoufles qui nous aident à supporter le poids parfois insoutenable de ce qu’on appelle la « Réalité » : non seulement celle qu’on voit, mais surtout celle qui reste cachée, souterraine. Ce que Virginia Woolf appelle une « chaîne en acier en dessous de nous », contrastant avec la « grande cathédrale de l’enfance ». Le poète Eugenio Montale parle du « mal de vivre » auquel il oppose la force positive et mystérieuse de la mer et des os blancs et éblouissantes de la seiche…

Quant à moi, je me borne à revenir en arrière, sur la pointe des pieds, en direction de la place de la République, tout en réfléchissant : il est impossible de détourner le regard. On ne peut pas se dérober à ses propres responsabilités.

007_liberation180Vitrine du journal Libération (cliquer pour agrandir)

…D’un coup, je repense à cette vitrine au numéro 11 de la rue Bèranger. C’est le siège du journal « Libération ». Combien de fois me suis-je arrêtée à scruter la grande enseigne colorée de vert, tandis que mon ombre se reflétait sur la vitre ! Combien de pages inoubliables ou de photos originales j’ai gardées dans ma bibliothèque ! Maintenant, au lieu de l’inscription, il y a une espèce d’écran noir : un sombre et robuste rideau de fer, surveillé par trois soldats armés…
Le « double regard » a soudain disparu. Je me réveille. Je suis seule sur le trottoir, juste à la sortie d’un garage. Les militaires demeurent immobiles, toujours armés, les jambes solides collées au sol. Je me tourne calmement vers le Nord, le petit cactus dans mes mains comme un oiseau dans son nid.

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Plante grasse (cliquer pour agrandir)

Texte et photos de Claudia Patuzzi

 

 

« Voyage de noces » (histoires drôles n. 30)

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Enfin, nous nous sommes mariés, en nous unissant pour toujours ! Aimez-vous mon habit ? En vérité, j’avais honte de l’endosser, moi aussi, soixante-huitarde invétérée…
Pendant combien de temps avons-nous rêvé de ce moment où l’on devient une seule chose… tout en discutant autour de notre futur pavillon de campagne en compagnie de voisins aimables et silencieux !
Que de fantaisies, que de projets et d’épargnes ont-ils nourri nos rêves ! Maintenant, nous voilà dans une agence super spécialisée en voyages de noces dans le futur, en quête de quelque chose de vraiment original à ne pas oublier. Une expérience unique ! Au bout d’autant de sacrifices, il faut avoir du courage, oser l’impossible, du moins une fois…
« J’ai trouvé ! » a susurré le patron, un type étrange à la queue de cheval, ressemblant à un corsaire…

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– J’ai juste ce qu’il faut pour des époux amoureux comme vous ! L’hôtel le plus original que vous n’ayez jamais vu ! Dommage qu’il est très cher ! Cela fait partie du programme « Lune de miel en 2045 » ! Un projet d’avant-garde, qu’on n’a jamais expérimenté qu’on n’a lancé qu’une fois dans les réseaux… Vous serez les premiers à l’inaugurer ! Une caméra télé filmera votre voyage… Alors, qu’en dites-vous ?
Nous demeurâmes tous des deux silencieux pendant quelques minutes, tandis que l’homme nous scrutait dans l’attente d’une réponse. J’étais en train de dire non, lorsque mon mari a hurlé : – mais oui, nous avons toujours rêvé du futur !
Pendant un instant un doute a effleuré mon esprit : « et si, au contraire… » Mon mari était déjà en train de verser, d’un sourire impassible, une somme exorbitante.
– Un voyage en 2045, t’en rends-tu compte, chérie ? Cela doit avoir été très difficile de l’organiser !
« Arrête ! Nous ne sommes pas pressés ! » ai-je murmuré. Mais j’avais les billets de l’avion déjà dans les mains, avec le nom redondant de notre futur nid d’amour : « APOCALYPSE HÔTEL » !
Mon mari ne cessait de s’écrier : « Ne te rends-tu pas compte ? On part vraiment en 2045 ! N’es-tu pas contente ? »
« Oui », j’ai sifflé… Et pourtant, à part ce nom un peu sombre, il y avait quelque chose dans le dépliant qui ne me persuadait pas… Quoi, au juste ? Je ne réussis plus à m’en souvenir… je sais seulement que nous finîmes pour signer le contrat.
« Hourra les époux ! » s’écria le petit homme en attrapant nos sous.
Un gros chien, une espèce de mâtin, aboya à mon intention.

003__cane180(cliquer pour agrandir)

« Mon Dieu, il s’en prend avec nous ! » ai-je hurlé, effrayée, en m’adressant au patron.
« Tais-toi Bob ! Il est juste un peu jaloux de votre chance ; il doit rester toujours enfermé dans ces quatre murs, lié à une chaîne… les chiens sont obligés de rester dans le présent, tandis que nous, les êtres humains, nous pouvons expérimenter le frisson du futur… Voilà les billets et le dépliant avec les horaires et tout le reste ! Vous ne savez pas combien vous êtes chanceux… Bon voyage ! »

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Le jour après, quand nous arrivâmes à l’aéroport, l’avion était enveloppé dans un étrange brouillard, fort ressemblant à une barbe à papa. J’ai regardé autour de moi : toutes les places étaient vides, à l’exception des nôtres. Il n’y avait que l’hôtesse…
— Mais où est-il le pilote ? ai-je demandé, anxieuse.
L’hôtesse — évoquant une pub de la Durbans — m’a glissé dans l’oreille : « je suis désolée, madame ! Il n’y a que le pilote automatique » puis, par des gestes flûtés, elle a allumé la radio en nous offrant une glace en même temps… « Il vous faut encore un peu de temps… Vous devriez vous détendre, en essayant de dormir ! Depuis les hublots, on voit que des nuages… » dit-elle se déhanchant vers la cabine de commande.

005_macchinarossa180(cliquer l’image pour l’agrandir)

Quand nous sommes descendus à l’aéroport nous sommes demeurés immobiles quelques minutes dans un terrain vague au milieu de baraques en aluminium, jusqu’à ce qu’une énorme voiture américaine, garnie d’un crâne, n’eût pas arrêté près d’une allée de palmiers… Le chauffeur a enlevé les bras avant de s’écrier : « montez, s’il vous plait ! C’est l’Apocalypse Hôtel qui m’envoie ! » Instinctivement, j’ai fait une pirouette pour regarder tout autour de moi : dans ce lieu désert, nous étions les seules touristes…
Pendant le voyage, je n’ai vu que d’étranges palmiers aux feuilles tellement brillantes et propres qu’elles auraient pu être en plastique. L’asphalte de la route était ainsi lisse qu’il aurait pu être en gomme. Dans la voiture, la musique flottait à plein volume. Étions-nous dans un Playmobil ? Je renonçai aux questions et pris à trembler pour le froid.
« Qu’as-tu, ma chère ? »
« Rien. J’ai juste les nerfs à fleur de peau… »
« Détends-toi, ferme les yeux… »
Pendant tout le voyage, je n’ai fait que dormir enveloppée dans une obscurité même physique qui me rassurait. Une chansonnette hawaïenne frôlait à peine mes oreilles… D’un coup, une voix m’a hurlé : — réveille-toi ! On est arrivés !
L’Apocalypse Hôtel était devant nous !

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Photo « Le Monde Magazine » (cliquer pour agrandir l’image)

En face de nous, il n’y avait pas un hôtel, mais une espèce d’épave immense…Le chauffeur nous a lancé un sourire éclatant : « c’est une expérience unique ! Vivre dans un endroit ex-radioactif ce n’est pas peu ! Entendre l’apocalypse sur notre peau plutôt que dans des livres glaciaux de science-fiction… Ici, vous vivrez comme deux Robinson Crusoe du troisième millenium ! Vous êtes les uniques hôtes… Tout de suite après, il tourna le volant en direction de l’aéroport en disparaissant au milieu des palmiers.« Et maintenant ? » on s’est dit l’un l’autre. Nous regardions, tout égarés, cette bicoque : « il n’y a même pas un chien… »
Le hall était désert et en pièces, comme s’il y avait eu une explosion…

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Photo « Le Monde Magazine » (cliquer pour agrandir)

Les chambres ? Les lits ? Une ruine sans téléphones… L’Hôtel était vide. Pas un arbre. On n’entendait nulle part le chant d’un oiseau quelconque.

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Photo « Le Monde Magazine »( cliquer pour agrandir)

« Je dois faire pipi… Où sont-elles les toilettes ? » ai-je pensé… mais quand j’ai vu les w.c., j’aurais préféré mourir de soif plutôt qu’uriner là-dedans… Les cuvettes étaient sans eau et tout cassées. Comme si elles avaient été rasées au sol par une tornade, ou, pour mieux le dire, comme si une apocalypse avait détruit chaque objet, chaque paroi ainsi que toutes formes de vie… comme si nous étions dans un pays bombardé.
« Essayons quand même d’allumer la télé ! » a susurré mon mari.

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Photo « Le Monde Magazine » (cliquer pour agrandir)

Mais le truc était vieux et en panne…« Nous devons porter plainte, récupérer notre argent ! » ai-je hurlé, exaspérée. Puis, d’une main, j’ai effleuré mes cheveux : ils étaient raides et enchevêtrés comme des ronces ! Par un souffle imperceptible, j’ai demandé, désormais incrédule : «  Où est-il le coiffeur ? »

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Photo « Le Monde Magazine » (cliquer pour agrandir)

En voyant ce lieu défiguré, mes mots se noyèrent dans ma gorge, avant de sortir au milieu d’un gargouillement indéchiffrable : « On est arrivés… »
« Où… ? » a hurlé mon mari tout en s’essuyant le front.
« À Hiroscima… ! », j’ai susurré.
Une minute depuis, derrière les palmiers en gomme, un énorme champignon gris et blanc a explosé. Il ne faisait qu’un avec la musique puissante de Wagner, tandis que nos atomes fusionnaient finalement dans une étreinte silencieuse… nous étions dans un immense film de la Paramount, grand comme l’horizon… Un effet super spécial…

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(cliquer pour agrandir l’image)

Une fois rentrés en ville, nous éprouvons d’étranges sensations. La ville nous semble changée. Dans l’air on respire une atmosphère indifférente et égoïste. Le vieux boulanger ne m’a pas reconnue. Le chien de nos voisins non plus. Mon mari et moi demeurons étrangement silencieux. D’ailleurs, presque personne ne nous adresse la parole. Tout le monde est pressé. La tête baissée, ils marchent comme s’ils avaient un rendez-vous urgent ou, peut-être, ils ont peur. Après ce voyage, quelque chose a changé dans nous et en dehors de nous. Je ne sais pas pourquoi, mais nous avons l’impression d’être légers, fluides, libérés d’un poids énorme… désormais, nous ne prêtons plus aucune attention aux apparences…

0011_fantasma180 (cliquer l’image pour l’agrandir)

« L’avenir, fantôme aux mains vides, / Qui promet tout et qui n’a rien ! » ( Victor Hugo, Les voix intérieures, Sunt lacrymae rerum )

Claudia Patuzzi

« Mots de pierres » ( dessins n. 29 – poésies n. 4 )

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001_lapidation180 « Que celui d’entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre » (cliquer pour agrandir)

Tu es la femme assassinée
par de mots de pierre,
une ombre abandonnée
sur le sable,
une fleur fanée
dévorée par la raillerie.

Ton meurtre est un spectacle
en direct.
Pas d’effets spéciaux :
juste l’écran éblouissant,
comblé de soleil…
le chœur d’hurlements de la foule…
le lancement d’une pierre…

002_donnaTunisi-72Une femme dans la rue de la Constitution à Tunis. (photo « Libération », 8 janvier 2014)

Cette pierre est une blessure
un cil brisé
une plaie sans remèdes
une vie qui s’enfuit.

Cette pierre en vol
c’est une pensée égarée
un mot qu’on n’a pas dit
un livre qu’on n’a pas écrit
un rêve déchiré en deux
un enfant qui n’est pas né.

003__pietrabraccio180(cliquer pour agrandir)

P.S. Poésie écrite à Rome le 3 juin 2002, publiée dans une « Anthologie » de la poésie italienne en 2003. Ce texte a été partiellement réécrit le 4 février 2015 à la suite des événements du 7 et 9 janvier, à Paris.

Claudia Patuzzi

« Chez le kiné » (histoires drôles n.30)

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Le cabinet (cliquer pour agrandir)

C’est la première fois que je fréquente, à Paris, le cabinet d’un kiné. On doit tout ça à l’asthme, c’est elle qui me l’a fait découvrir ! Qu’elle soit la bienvenue pour ça !
Peut-être vous ne comprenez pas mon enthousiasme. C’est vrai, l’image du kiné peut réveiller souvent de souvenirs douloureux, mais, dans mon cas, j’ai été tout de suite séduite par un portail vitré humble, presque invisible, ensuite par un escalier très RIPIDO et étroit jusqu’à une porte blanche qui donne sur une chambre gaie et colorée. Un espace très petit plein de dessins, de tableaux, de livres, photos où le kiné, un personnage très petit et vivant , comme un mouche frénétique, court de-ci de-là, d’un pièce à l’autre, d’un patient à l’autre. Son pas redoublé semble pilotée par un horloge accéléré. Je reste en ce petit Eden juste 25 minutes, en écoutant derrière les vitres de toux violentes. Quand j’abandonne le lieu, mon souffle est limpide et doux comme du miel…

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(cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi

« Madame Bourgeoise » (dessins et caricatures n.28)

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« Madame Bourgeoise », dessin feutre et plume (cliquer pour agrandir)

Je ne me souviens pas quand j’ai dessiné cette dame hors du temps, avec son étrange chapeau plumé, les gants et ces absurdes bottines. Je me souviens par contre en quelle occasion ou, pour mieux le dire, en quel climat elle a paru dans mon esprit. J’étais à Paris depuis peu, engagée dans l’exploration incessante de nouveaux quartiers et atmosphères.

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Batignolles (cliquer pour agrandir)

Un jour, j’ai découvert Batignolles, que j’ai trouvé d’emblée original, pittoresque, élégant avec son parc magnifique… mais, je l’avoue, un peu rétro aussi, comme si le temps y coulait plus lentement qu’ailleurs et que le passé se fût étendu langoureusement dans ses jardins, dans les boutiques arrêtées il y a 20 ou 30 ans pour se garder françaises jusqu’aux détails les plus sublimes… Même les montures des lunettes des dames laissaient transpirer un goût rétro, comme si elles savouraient le temps dans un bar imprégné de soleil…

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La librairie « De A à Z« , rue des Moines, Batignolles (cliquer pour agrandir)

Dans un instant foudroyant, je compris qu’à Batignolles on n’est jamais pressé. Tout existe pour continuer tel quel, sans modification, sans révolution. Même les odeurs sont parfaites, inchangées malgré le temps. Même le soleil reproduit ses lumières et ses ombres par la même beauté méticuleuse et discrète.
Celles-ci étaient mes réflexions (tout à fait relatives) jusqu’au moment où je vis ma mère bras dessus bras dessous avec une amie de son âge, ayant à peu près cinquante ans ou plus, les cheveux crêpés, encore frais de coiffeur. Rien d’extraordinaire, vous diriez ; et pourtant si ! Cette dame avait le même sac de veau souple, typique des années 1960, le même sac de ma mère ! Je regardai autour de moi… comme si j’étais de but en blanc rétrocédée dans le temps… Ma mère ne pouvait pas être là, parce qu’elle était morte ! Et pourtant, je n’étais pas en train de rêver. Partout, il y avait des femmes « bourgeoises » entre deux âges, doublons de ma mère et de ses collègues de l’école. Partout, j’entendais un petit trot de talons solides et élégants, de coiffeurs et têtes crêpées, et, évidemment, de poussettes et de tout petits chiens… J’étais tombée dans un livre de Prévert !

Madame Bourgeoise : « C’est trop facile, pour vous ! Comment expliquez-vous ce tableau que je traîne par-ci par-là depuis des années ? Qui est-elle cette femme ? Je ne fais que flotter au hasard et je n’ai même pas un sac pour mon mouchoir… »

« Chère madame, cette femme est le portrait de Barbara Dürer, mère d’Albrecht Dürer, le grand peintre et graveur de Nuremberg… Mariée à l’âge de16 ans, elle a eu 18 enfants, dont 16 sont morts très tôt, sauf Albrecht et son frère cadet… »
« Elle a dû vieillir à la hâte ! »
« Ah, oui, pauvre femme ! Nuremberg n’était certainement pas Batignolles ! »
Barbara Dürer (en clignant de l’œil) : « Gare à vous, les femmes ! »
Madame Bourgeoise (tout en rangeant le chapeau et la plume) : « J’étais donc en train de vous dire… j’errais dans l’obscurité quand je me suis retrouvée dans un grand boulevard au milieu d’une foule immense. Tout le monde criait une espèce de nom… on aurait dit qu’ils étaient tous des frères et des sœurs, tandis que moi j’étais seule là-dedans, une pauvre figure de papier un peu chiffonnée. Puis quelqu’un a saisi ma main en disant : « Bienvenue parmi nous ! Vous êtes notre sœur ! » Ensuite, de façon inattendue et miraculeuse, j’ai entendu ma voix en train de vibrer… C’était ma véritable voix, et je chantais et je hurlais à tue-tête avec eux… Une grande émotion ! … Et maintenant, me voilà… »

« Portez-moi quelques crayons, madame, j’ai imaginé une surprise pour vous…vous avez le droit à un sac spécial pour cadeau ! »

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L’évolution de Madame Bourgeoise, dessin crayon et plume (cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi

 

Des échos de « Zérus, le soupir emmuré »

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Des échos de « Zérus, le soupir emmuré »

Très récemment, quelques temps après la publication de « Zérus, le soupir emmuré » sur ce blog, j’ai reçu une lettre d’une cousine de mon oncle Ghislain, Bernadette, que vous pouvez lire ci-dessous, dans laquelle j’ai appris une version du déroulement des derniers jours de Ghislain, un peu différente vis-à-vis de celle dont j’ai écrit dans l’épisode n. 76 (Corinne Tibet) du 13 décembre 2013.

14 novembre 2014

Ma chère Claudia
Édouard vient de m’envoyer ton livre en français. Je l’ai lu en une journée, tant il était passionnant. Pauvre frère Marcel que de souffrance  et pourtant, quand il venait chez nous, il était toujours souriant, et jamais une plainte sur son sort.
Comment des adultes du même sang peuvent-ils être aussi cruels ? J’ai honte pour eux. La misère peut être très grande ! mais il doit toujours y avoir une place pour l’orphelin.
Ce qui est drôle, c’est qu’aujourd’hui, la famille est une vraie mosaïque de couleurs : J. est quarteron ; C. à 2 enfants sans père (non reconnus par leur père) et la dernière est colombienne !!! D. a 2 enfants eurasiens, dont le grand-père est luxembourgeois et la grand-mère hongroise. Mes tristes aïeux doivent se retourner comme des crêpes dans leur tombe !!!
Nous, les enfants, nous savions que frère Marcel gardait un secret (honteux) pour la famille, mais nous étions trop jeunes pour comprendre. (On ne connaissait même pas le terme « bâtard » !)
Ce que tu ne sais peut-être pas, c’est que c’est l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles qui nous a téléphoné pour nous avertir que frère Marcel était en clinique. Arrivés, André et moi, à Saint-Jean, on entendait, dans l’indifférence générale du personnel, frère Marcel crier de douleur. André a directement cherché une infirmière qui lui a dit qu’elle avait reçu l’autorisation de commencer les soins palliatifs, mais que le médecin avait oublié de signer cette autorisation ! ! ! C’est l’infirmière en chef qui a autorisé la première piqure de morphine. Après plus d’une heure de discussion, André a téléphoné au couvent pour qu’un frère vienne passer la nuit près de lui. Il lui fut répondu que frère Marcel était un « douillet » C’est donc moi qui suis restée et André est parti à Waterloo pour s’occuper des 4 enfants. Une très gentille dame (1) a téléphoné 2 fois, mais frère Marcel était déjà dans le coma. À 2 h du matin je me suis réveillée en sursaut. J’ai senti un « changement » que je ne peux expliquer…
J’ai cherché l’infirmière. Inconscient, frère Marcel est mort à ce moment-là me tenant la main.
Ces souvenirs me sont revenus quand j’ai appris, par ton livre, l’amour d’enfant qu’il portait à maman. Il est mort tenant la main de sa fille. Encore merci pour ce beau cadeau. J’espère vous voir bientôt. Je vous embrasse tous.

Bernadette

(1) Probablement Corinne Tibet.

P.-S.
Sollicitée par le Tweet de Floz (@Agia31), je suis revenue à une publication de Serge Bonnery sur L’épervier incassable. Dans cette publication, rentrant dans la dissémination du 23 décembre 2013, en plus d’une petite interview, Serge Bonnery avait publié deux épisodes de mon roman « Zérus, le soupir emmuré ».

Claudia Patuzzi

 

Traverser la vie (poésie n. 3)

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Traverser la vie
avec l’élan d’un rouge-gorge
comme si c’était une rue
inconnue

Traverser la solitude azurée
d’un morceau de ciel
les pieds sur terre
la tête dans les nuages

Traverser la neige ouatée
à pas feutrés
dans un silence
inconnu

Traverser le temps
sans montre, chancelant
sur le fil subtil
de l’instant

S’envoler enfin, sans ailes
emportés par le vent
légers comme des feuilles
vides comme des pages
blanches.

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(cliquer pour agrandir l’image)

Claudia Patuzzi

Voir aussi :

La petite histoire de l’arbre triplé (Petit éloge de la solidité, poésie n. 2)

Petit vocabulaire de poche (poésie n. 1)