« Mon Dieu ! Oui, c’est moi ! » (Histoires drôles n. 43, Dessins et caricatures n. 38)

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« Mon Dieu ! Oui, c’est moi ! »

Un matin comme les autres. Le bruit du boulevard bat son tam-tam sur les vitres ; les piétons frétillent rapides ; l’air est humide tandis que le ciel a la couleur du lait…
« Je dois absolument partir en voyage, mais où ? »
La sonnette me fait sursauter. C’est un signal fort et déterminé, péremptoire même… mais qui peut être à cette heure ? J’ouvre la porte…
« Mon Dieu ! »
« Oui, c’est moi ! »
Un homme grand à l’étrange valise trône sur le seuil. Une masse de cheveux gris, ébouriffés, complétée par une barbe touffue l’enveloppent dans un nuage.
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » bégayé-je confuse, même si sa gueule me rappelle quelqu’un…
« C’est moi ! » s’écrie l’homme gros comme s’il chantait à l’Opera.
Un frisson traverse mon dos, tandis que sa physionomie me devient de plus en plus familière…
« Mon Dieu, je suis en train de rêver, cela ne peut pas être vrai, il me semble Karl Marx ! Pourtant, Karl Marx est mort et enseveli depuis plus qu’un siècle… et cet homme-ci affiche une parfaite santé… »
— Qui êtes-vous ? Pourquoi avez-vous frappé à ma porte ? Que voulez-vous de moi ? chuchoté-je interloquée.
L’homme saisit sa valise, il franchit le seuil, puis il soupire et dit : « Madame, est-ce que je peux entrer ? Je suis très fatigué, je viens de loin, de Rome… »
« Rome ? » réponds-je étonnée.
« Oui, finalement j’ai réussi à m’évader de cette bouteille dégueulasse ! Je n’ai rien à faire avec ces bêtes ! Je ne suis pas un de ces dictateurs qui ne meurent jamais, un tyran comme Mussolini ou Hitler… Tout au contraire ! J’aurais aimé me trouver en compagnie avec Jaurés, Victor Hugo, Garibaldi, les frères Rosselli, et Gramsci (1), bien évidemment, celui qui écrivait comme un prophète :

Le vieux monde se meurt
le nouveau tarde à apparaître
et dans ce clair-obscur
surgissent les monstres… (2)

— Que puis-je faire pour vous ?
— Le marxisme n’est pas mort ! Débouchez vos bouteilles et libérez les bons intellectuels et les philosophes… Qu’ils se noient dans l’alcool les hommes fanatiques et les tyrans perfides ! Je suis trop vieux, tandis que le monde a surtout besoin de jeunes pleins d’espoir ! Il faut absolument aider les jeunes ! Je me souviens des mots de Victor Hugo : « Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent, j’entends qu’elles nous continuent » (3)
Marx s’essuie le front avec un énorme mouchoir, puis me fixe dans les yeux : « Il faut une révolution complète des politiques publiques envers la jeunesse ! La protection sociale a été appuyée en 1945 sur trois âges, on n’a jamais pensé la jeunesse comme un nouvel âge ! »
Admirée, je le dévisage en disant : « voulez-vous un bon café chaud ? »
« Oui, merci, j’en ai juste besoin ! »

Claudia Patuzzi

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1) On attribue à Gramsci la phrase : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté », la citation exacte est : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté » ; elle est extraite d’une lettre à son frère Carlo écrite en prison, le 19 décembre 1929 (Cahiers de prison, Gallimard, Paris, 1978-92).

2) Antonio Gramsci a défini la crise par la célèbre citation : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » (dans la traduction française des Cahiers de prison parue aux Éditions Gallimard sous la responsabilité de Robert Paris : Cahier 3, §34, p. 283). La seconde partie de la citation est souvent traduite par « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »

3) Victor Hugo contre la loi Falloux (janvier 1850)

Une journée avec Raymond Queneau (Histoires drôles n. 42, Dessins et caricatures n. 37)

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Dessin de Claudia Patuzzi ( Cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Ce dessin à main levée peut nous aider à saisir l’atmosphère de profond respect et intérêt qui ne cesse de se développer, surtout en France et Belgique, autour de l’oeuvre de Raymond Queneau (1903-1976), mathématicien insigne, fondateur de l’ Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), « maître » de George Perec ainsi qu’auteur de nombreux textes littéraires et théâtraux dont « Exercices de style » (1947) et  « Zazie dans le Metro » (1959).
Lors de la « 17e Journée Raymond Queneau… », à Paris (1), l’austère conférencier, assis sur le côté gauche du dessin, arborant un étrange « collier honorifique », vient de montrer aux « amis du Queneau » une médaille en or avec le profil juvénile et rêveur du Maître, où la fantaisie et les contraintes coexistent dans un univers d’idées éclairées… Dans cette rencontre, particulièrement intéressante a été la contribution d’Élisabeth Chamontin : « Au clair de lunettes, ou Pierrot pataphysicien ».
Umberto Eco, traducteur italien de ses incontournables « Exercices de style », considère sa traduction comme un « hommage, humble et dévoué, à un grand artificier qui nous apprend à nous déplacer dans la langue comme dans une poudrière. Avec le mot artificier, on doit entendre Maître de l’Artifice. » (2)

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Dans les « Leçons américaines – six propositions pour le prochain millenium », Italo Calvino cite Queneau et Perec dans le même chapitre, titré « Multiplicité » (3).
Si Perec a été « le plus créatif des participants de l’Oulipo », Queneau – déjà plusieurs années avant, du temps de sa polémique avec « l’écriture automatique » des surréalistes – avait dit : « une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute pulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. » (4)

S’inspirant à la « continuité des formes » d’Ovide ainsi qu’à la « nature commune à toutes les choses » de Lucrèce, à sa métamorphose continue, dans la dernière page de ses « Leçons américaines », dédiée à la multiplicité, Italo Calvino nous confie des mots emblématiques : « Qu’est-ce que sommes nous, sinon une combinatoire d’expériences, d’informations, de lectures, d’imaginations ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un championnat de styles, où l’on peut continûment tout mêler et ranger à nouveau dans toutes les façons possibles… (5)

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Claudia Patuzzi

(1) 12 mars 2016, « 17° JOURNÉE CONSACRÉE À RAYMOND QUENEAU… » Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (HISTOIRES DRÔLES N° 47)

(2) Raymond Queneau, Esercizi di stile, traduzione di Umberto Eco, 1983, Einaudi Editori, Gli Struzzi, 1983

(3) Lezioni americane, Garzanti, giugno 1988, p. 11

(4) Ibidem.

(5) Italo Calvino, Lezioni americane, p. 120.

Dictateurs en bouteille (Histoires drôles n° 41)

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001_180 - Casa CoppedéImmeuble du Quartier « Nemorense », au nord-est de Rome.

L’année dernière, en cette même période, je m’étais rendue à Rome, chez une tante auprès du Jardin Nemorense, au milieu d’un grand quartier — entre via Salaria et via Nomentana —, fameux pour son architecture Art nouveau et pour l’immense jardin public de Villa Ada…

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Pendant tout ce temps, j’ai essayé de refouler quelque part la cause douloureuse de ce long voyage ainsi que la sensation d’angoisse inépuisable que j’en ai reçue… jusqu’au jour où, rangeant mes photos, j’ai vu s’installer devant moi, dans une espèce de nuage, des bouteilles contenant des boissons alcooliques et d’étranges liqueurs, étalées dans une vitrine…

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Depuis leurs étiquettes se détachaient des visages imprimés en bleu… tout d’un coup, un frisson m’a gelé les veines. « Mon Dieu ! » j’ai pensé « Celui qui a pour inscription le mot “camerata” est un fasciste ! Celui qui est entouré de mots allemands est “Hitler”, tandis que le troisième, avec sa grande tête chauve, est le “Duce” : Benito Mussolini ! » Trois mots courts — « Je n’ai pas trahi » — encerclaient son menton carré. Un quatrième personnage — le « Pape » Jean-Paul II — le dévisageait avec un air de désapprobation (1).

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Voilà une autre photo avec deux bouteilles  ! Dans la deuxième bouteille, plongé dans un discours rhétorique à la foule, le poing levé, la poitrine gonflée, la mâchoire raidie, le « Duce » s’impose lourdement d’en haut du balcon de Palais Venezia à Rome. Un fétiche du pouvoir… en réalité une marionnette de lui-même. De la bouteille d’à côté, jaillit, au contraire, le beau visage sans ombres du Che Guevara !
L’accouplement de deux bouteilles a été bien sûr étudié avec soin : « c’est un moderne syncrétisme artificiel ! » hurlerait l’anthropologue Lévy-Strauss. Pour moi, c’est une sale mixture de mauvais goût ainsi qu’un symptôme inquiétant de la grandissante inexactitude actuelle. Le même que dire « ça peut toujours servir » : le fasciste, le communiste, le catholique, l’athée. Tous ensemble, ils flottent dans un bouillon je-m’en-foutiste et primitif, où ne peuvent fermenter que de la confusion et des valeurs négatives, où le bien et le mal se mêlent en une « sarabande » insensée…

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Dans cette photo ce qui compte est la variété. Karl Marx, Antonio Gramsci, Che Guevara, Trotskij, un combattant de la Résistance avec son fusil et un morceau de la gueule de Stalin, tout cela devrait représenter le front de la gauche, tandis que celui de la droite serait efficacement symbolisé par un Hitler hurlant derrière un pupitre, un jeune « balilla » et le « Duce » à cheval… Une autre image du « Duce » en premier plan est cachée derrière l’étiquette du prix.
C’est comme si le vendeur de ces élixirs voulait nous dire : « vous n’avez qu’à choisir ! Dans ma boutique, il y a tout. Le bien avec le mal, le faux avec le vrai, l’assassin avec l’innocent ! Que voulez-vous de plus ? » Souvent, c’est l’ignorance qui gagne !

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En ce cas, il n’y a pas besoin de commentaires : les personnages des étiquettes – Hitler, en premier — ils sont tous des hommes de droite ou alors des fascistes. Je reste interloquée : mais, où suis-je ? Ce n’est pas possible que ce soit Rome… cette vitrine n’a pas des poils sur la langue et si elle en a, ils sont tous noirs !
Une façon de profiter de ce qu’on appelle « démocratie » du commerce…

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En cette photo apparaît une étrange liqueur, nommée « Lait de belle-mère », ayant un crâne pour blason. Une sorte de poison extraite du sein des belles-mères ou alors un puissant toxique pour éliminer les belles-mères malveillantes ? Ce n’est certainement pas un hommage à la bonté des belles-mères italiennes, mais plutôt un bavardage où l’ironie n’a pas de place. À son côté, la bouteille de « Cassis » venant de Dijon figure très bien.
Qui tuera la prochaine belle-mère exaltée ?

008_villa Luchino Visconti_180 Via Salaria, Maison de Luchino Visconti.

Claudia Patuzzi

P.-S. « Les dictateurs ne meurent jamais… ils ressuscitent toujours. »
C.P.

Une rencontre à République (Histoires drôles n. 40, Dessins et caricatures n. 36 )

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Claudia Patuzzi, tableau, oil, 2016 ( cliquer pour agrandir)

— Qui est-elle ?
— …en train de courir comme une folle…
— Voyez comment elle est tout émaciée, elle semble sortir d’Auschwitz !
— Et ses cheveux ?
— Ils sont rouges, ébouriffés comme des flammes…
— Elle semble fâchée…
— Êtes-vous aussi en train de regarder cette femme ? Elle est assez étrange…
— Quoi ? Dites-moi, s’il vous plaît, de qui vous parlez.
— Pardon, Mademoiselle, cela ne vous regarde pas !
— Voilà des gens bien éduqués, au revoir !
— Les gens se mêlent toujours…
— Exactement… regarde, cette furie a changé de trottoir, maintenant elle est en train de s’approcher…
— Mon Dieu ! il me semble de la reconnaître…
— Médée ?
— Non… Elle ne tuerait jamais ses propres enfants !
— Cassandre ?
— Non, même si elle affiche un air déprimé…
— Une des Érynies, alors ?
— Arrête avec ces citations classiques, tu as trop de fantaisie ! Peut-être, elle doit tout simplement se rendre chez le coiffeur…
— La révolutionnaire Olympe de Gouges guillotinée sous le Terreur ?
— Pas de tout, son buste sera installé salle de Quatre-Colonnes, un des lieux les plus fréquentés du Palais-Bourbon…
— Une… clocharde ?
— Presque…
— Voilà, j’y suis… elle ressemble à quelqu’un que j’ai déjà vu… Mais je n’arrive pas à saisir qui elle est.

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      ( cliquer sur la photo pour l’agrandir )

— Oui, j’aurais dû le deviner tout de suite : c’est la Marianne, elle demeure au sommet du monument de Place de la République !
— Mais bien sûr, vous avez raison, c’est elle, la statue ! Elle vient juste de descendre du piédestal !
— Ne vois-tu pas qu’elle change de couleur ? Par moments, elle est voilée de bleu, puis de rouge et de blanc…
— …comme le drapeau français !
— Savais-tu que tu es très intelligent ?
— Je vais m‘émouvoir… Ma patrie… Paris… la France !
— Je me demande où elle va.
— Suivons-la !
— Chut ! Elle rentre dans le boulevard…

La femme s’approche d’un homme assez bizarre, tout recouvert de bandes, assis sur le trottoir près d’un de ces nouveaux arbres encore jeunes qu’on a plantés dans la place. Il a un journal dans les mains… Elle le caresse…
— Mais qu’est-ce qu’elle fait ?
Un clochard murmure : — elle est partie consoler son fils : le 2015 !

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Mark Jenkins (États-Unis), sculpture en ruban adhésif et journaux, en trois dimensions, Séoul, Corée du Sud, 2010. (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Claudia Patuzzi

Où est-ce qu’on a mis la lune ? (Histoires drôles n. 39 – Dessins et caricatures n. 35)

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Où est-ce qu’on a mis la lune ?

— Qu’est-ce que tu as ? Tu te sens mal ? Qu’est-ce que tu regardes hors de la fenêtre ? Il est noir…
— Rien d’important… T’en es-tu aperçue ?
— De quoi ?
— J’ai rêvé de la Lune : elle s’encastrait au milieu de deux immeubles d’en face…
— La Lune ? Laquelle ?
— Comment ? Tu demandes « quelle Lune » ! Mais c’est la Lune qui est en haut dans le ciel !
— Et alors ?
— Est-ce que tu ne comprends pas ?
— Je comprends seulement que tu es en train de vieillir et que tu délires… Je dois défaire la table et tu as oublié de prendre le « gerontovital » ainsi que le comprimé contre les cauchemars…
— C’est vrai… Voilà, j’ai tout avalé, as-tu vu combien je me soigne ?
— Tu n’es pas sérieux, tu es un abruti !
— Abruti ou pas, cette nuit nous n’avons pas eu la lune ! Le ciel était vide !
— Peut-être y a-t-il la nouvelle lune… tu t’es trompé !
— J’ai consulté le calendrier lunaire accroché dans la cuisine, aujourd’hui on a prévu la pleine lune !
— Qu’est-ce qu’il t’en fout  ?
— Cela me regarde, au contraire, ne vois-tu pas ?
— Où ? Tu es fou, d’ici peu ce sera jour. (La femme ouvre la fenêtre à contrecoeur.) Au lieu de me laisser dormir, tu me fais faire des choses inutiles, tu ne fais qu’empirer…

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(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

— Regarde !
— Quoi ?
— Devant toi, en cet espace serré par deux maisons énormes, en face !
— Et alors ?
— La lune à cette heure-ci devrait être là, elle a toujours été là dans ce quartier de ciel…
— Maintenant, elle n’y est pas, cela veut dire qu’elle s’est déplacée.
— Mais la lune ne peut pas se déplacer où elle veut…, c’est impossible.
Sans la lune, adieu poésie ! Regarde : la lune s’est encastrée au bout, au milieu de deux maisons ! Voilà pourquoi le ciel était vide…
— Mais, dis-moi un peu une chose : mais qu’est-ce que tu as à faire, vieux et laid que tu es avec ces banalités ? Tu délires ! Elle ferme la fenêtre et allume la télévision.
Le mari cache son visage dans ses mains et s’assied sur le canapé, puis il lève la tête, les yeux humides.
— (en susurrant) Un ciel sans lune sera toujours noir, même s’il y aura les étoiles… et la poésie, où finira-t-elle ?
— Ouf, si tu veux je te prépare un café.
— Un café à cette heure ?
— Qui va plus dormir désormais ?

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Claudia Patuzzi

P.-S. La poésie et le monde d’aujourd’hui ne vont pas d’accord !

Ne vous inquiétez pas… (Dessins et caricatures n. 34)

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Caravan petrol (1958) (°)

Caravan petrol, caravan petrol,
caravan petrol, caravan petrol,
caravan…
M’aggio affittato nu camello,
m’aggio accattato nu turbante,
nu turbante a’ Rinascente
cu o pennacchio rosso e blu…
Cu u fiasco ‘mmano e o tammuriello
cerco o petrolio americano,
mentre abballano e beduine,
mentre cantano e ttribbù..

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Comme sì bello
a cavallo a stu camello
cu o binocolo a tracolla,
cu o turbante e o narghilè…
Uè, si curiuso
mentre scave stu pertuso,
scordatello, nun é cosa:
cà o petrolio nun ce sta…

Comme sì bello
a cavallo a stu camello
cu o binocolo a tracolla
cu o turbante e o narghilè!

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                    ( cliquer  sur l’image pour l’agrandir )

Cu o fiasco ‘mmano e cu o camello,
cu e gguardie annanze e a folla arreto
‘rrevutà faccio Tuleto:
nun se pò cchiù cammenà…
Jammo, é arrivato o pazzariello!
s’é travestito ‘a Menelicche,
mmesca o ppepe cu o ttabbacco…
chi sarrà st’Alì Babbà?

 

Comme sì bello
a cavallo a tu camello…(ecc.)

(°) Cette chanson de Renato Carosone (1958), ici chantée par Massimo Ranieri, a été classé en Italie comme « chanson contre la guerre »…

 

« Voyage à Rome n.4 » (histoires drôles n.38)

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Les boutiques très chères, les mannequins dernier cri, les vendeurs de glaces, la pacotille religieuse de Borgo Pio ont désormais disparu… Je me dirige automatiquement vers les hauts remparts, un monde que je ne vois plus depuis cinq ou six années. Une frontière entre deux sphères : celle de la réalité et l’autre, l’univers idéal. Le quartier populaire et celui que Dieu et l’Art ont créé. Nous sommes désormais en vue des grandes murailles, quand le pape en personne, en forme splendide, vient envers nous… Je reste ébahie devant cette exubérance… celui-ci serait capable de traîner dans le Paradis même une mouche… « Bon voyage dans notre grande maison ! » il s’écrie, en agitant la main.

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… encore bouleversés par cette rencontre inattendue — « un Pape volant ressemblant à Superman ! » —, nous nous dirigeons vers Saint-Pierre en passant sous un grand arc comblé de « pèlerins »…

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Tout d’un coup, je me trouve à l’intérieur d’un espace où je ne reconnais qu’une « pensée ». Une pensée parfaite et lumineuse, dont l’essence est la pierre, où une myriade de vues et de perspectives vertigineuses ouvrent des visuelles obliques sur des architectures disparates se superposant dans un immense bois blanc et rose…

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Les colonnes, puissantes, mais élancées, nous guident vers quelque chose de grand : un parcours allégorique, de pilier en pilier, évoquant les escalades aux pyramides ou l’entrée cachée d’une chambre secrète… Voilà un palais qu’on dirait bâti dans le ciel…

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Rome est donc devenue cet étrange (douloureux) pèlerinage après de longues années absentes ? Après Turin — ma ville-pont préférée entre France et Italie —, après Paris, cette ville vive et grise à la fois, Rome se matérialise dans ce bois de colonnes et de longues ombres glissant comme du velours sur la surface de cette pierre lisse et dure… Ces jambes blanches de « travertin » m’accompagneront, fidèles, au retour… Au milieu de ces architectures majestueuses, mon passé minuscule se reflète à peine sur cette couche blanche et rose de la pierre de Saint-Pierre qui me rappelle, avec une sorte d’arrogance, le « poids » de l’Histoire…

D’ailleurs, c’est un fait : chaque voyage, ou pour mieux dire « chaque retour » bouleverse nos certitudes, nos « tableaux d’idylles », nos souvenirs, nos projets… Rien ne demeure à sa place. Le Prisme reflète des éclairs multicolores tandis que les rides s’amusent à poursuivre nos émotions d’avant avec celles d’aujourd’hui. Ô voyage ! Il nous donne la possibilité de re-voir, re-penser, ré-construire notre petite maison rouillée par la pluie…

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Mais, qu’est-ce qu’il arrive ? Une voix de femme dans les haut-parleurs bondit de la rue. Je m’accoude au parapet : un cortège douloureux. Des bannières rouge-vert que je ne sais pas identifier, un camion. Je ne peux pas me passer de quelques photos… Quand se terminera-t-il ce chapelet de souffrances subies et remémorées ? À Paris, les rues sont devenues des tapis roulants où coule la voix du monde, des films d’ailleurs affreusement réels, animés de personnes vivantes… Ô Histoire, qu’attends-tu pour donner une voix et de la force à tes souffrances ? Pour rendre la faculté d’entendre aux sourds qui s’y refusent ? Pour donner la vue aux aveugles qui se sont accoutumés à ne rien voir ?

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J’essaie de retrouver le fil coupé de mon itinéraire fataliste. Une porte s’ouvre. J’entrevois la place Saint-Pierre, l’obélisque, la cohue des gens… mais où s’est caché l’autre troupeau, celui qui marchait sur le boulevard ?

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Finalement, le ciel. Que dis-je ? Ce n’est pas un ciel quelconque, mais « le » ciel de Rome, celui que j’ai laissé il y a six ans : tellement bleu, limpide, presque irisé. Ce ciel qui te donne la force de vivre. Avec cette couleur unique que je n’oublierai jamais, jusqu’à ma mort… de l’autre côté de la colonnade se détachent les ombrelles des pins du Gianicolo, là où commencent les prés de la grandiose Villa Doria Pamphylie…

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À travers la place encombrée de chaises pour les pèlerins, en attendant, le dimanche, le discours du pape…

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Dès que j’arrive de l’autre côté du cercle de colonnes et statues, je me retourne en arrière une dernière fois. L’ombre et la lumière fusionnent, le soleil entame doucement sa descente… La fable va se terminer sur un immense plateau de théâtre, une véritable métaphore du monde… Le cercle, le rectangle, les statues, le centre, la fontaine, les bras qui s’étendent pour serrer le vide dans une étreinte douloureuse…

Claudia Patuzzi

« Les livres anciens au Grand Palais-3 » (histoires drôles n. 37)

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À l’improviste, la lumière s’obscurcit. La grande coupole au-dessus de moi est devenue un enchevêtrement de cercles luisants couleur gris de fer. « Il n’y a plus de temps ! Cela va faire tard, je pense tout en regardant autour de moi : il y a encore tellement de surprises, de livres à découvrir… »

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Le concert des joueurs de la clarinette s’est terminé. Doucement, les visiteurs s’empressent vers la sortie, serrant contre leurs poitrines des tuyaux de cartons, des livres, des tableaux soigneusement enveloppés dans des voiles de papier blanc.

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Avant de me joindre à la petite cohue, je me rends chez Blaise Cendrars, trônant au milieu de ses « Poésies complètes », Éditions Denöel, avec sa propre dédicace. Dans ses mots — « Vive la poésie ! » — qu’il avait écrits au stylo, je reconnais son autographe. Le rythme ondoyant et puissant de son « Transsibérien », que nous avons répété plusieurs fois, par cœur, au cercle du Marais, résonne encore dans mon esprit…

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Que vois-je ? Un homme plié en deux est en train d’observer très attentivement d’anciens documents…

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… Mais je vois bien de quoi il s’agit ! C’est un précieux parchemin écrit en arabe ayant au milieu une scène colorée : sur une montagne enneigée, il y a un homme au turban entouré d’autres gentilshommes… Qu’est-ce que cela signifie ? Je pense intérieurement, tandis que le vendeur…

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… il se promène de long en large, à petits pas, nerveusement : est-ce qu’il vendra ce petit chef-d’œuvre, malgré son prix ?

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… C’est un livre recouvert de la soie fuchsia, brodée de magnifiques fleurs. Mais, qu’est-ce qu’il s’y cache là-dedans ? Un manuel sur les plantes et les jardins ? Des histoires d’amour ? Le paradis terrestre ? On ne le saura jamais…

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Pour ne pas assister à sa défaite ou alors à sa victoire tout à fait improbable, je m’en vais regarder une étrange estampe au-dessous d’un verre… Un très joli théâtre en carton… jusqu’au moment où une tache colorée attire mon attention…

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L’air a changé, se colorant d’une couche d’argent sombre. Des lueurs célestes se faufilent dans l’immense toile d’araignée métallique qui pourrait aussi bien servir de volière… Sans vraiment m’en apercevoir, je me dirige vers la sortie où m’attend une sorte de rêve : le Petit Palais offre des lumières dorées à la fête langoureuse du crépuscule. Je reste immobile pendant des minutes, le regard fixé devant moi : Paris ne cesse pas de me surprendre !

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Mais quand je descends dans le métro « Opéra » je sens mon sang se geler : le plafond de la galerie est empesté par des taches grises, gonflées par l’humidité ! Ce sont des fuites d’eau… que de remèdes provisoires essayent vraiment de cacher ou de renforcer !

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Les parois au long du quai souffrent elles aussi de la même gangrène… Pourquoi les rêves doivent-ils toujours finir ?

Claudia Patuzzi

 

 

Les livres anciens au Grand Palais-2 (histoires drôles n. 36)

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Voilà, me voici de nouveau, toute seule dans le Grand Palais ! Après avoir salué mon amie libraire, je me promène curieuse et indécise au milieu des autres stands comblés de livres, gravures, dessins, petites statues ainsi que d’étranges objets. Un labyrinthe géométrique… quelle direction vais-je prendre ?

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Portrait de Marcel Proust. Crayon gras de couleur et gouache, signé en bas à droite et encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

Un aimant invisible m’attire vers une colonne… où pointent les portraits d’écrivains célèbres, réalisés à marqueur de couleur ou gouache…
Je m’approche avec précaution au visage violet foncé : « Bonjour, monsieur Proust ! » Il me regarde un instant, ébahi, avant de commencer à parler à voix basse, comme s’il s’adressait à lui-même : « Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie (…), car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre, en une seconde, ce n’est pas l’électricité, c’est la douleur. » (1) Juste après ces mots il devient à nouveau silencieux et mélancolique…

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Portrait de Léon Tolstoj, l’incontournable auteur de « Guerre et paix » et « Résurrection ». Gouache de couleur, signée en bas à gauche. (cliquer pour agrandir l’image)

Mais les deux portraits, signés « Nabe« , sont assez différents l’un de l’autre ! Le portrait de Tolstoj est l’opposé de celui de Proust : dans le visage de l’écrivain français, les yeux sont deux puits rêveurs pleins de nostalgie enfantine ; les yeux de Tolstoj, vivement marqués de noir, paraissent, au contraire, renfrognés et pensifs, gonflés de responsabilités et, en même temps, imprégnés d’une force retenue… Aux moustaches bien soignées, à la bouche rouge et voluptueuse de Marcel, s’oppose la longue barbe fourchue du créateur de Pierre Bézukov et du prince Andrëj, partagée dans un dilemme insoluble : « pourquoi y a-t-il autant d’injustice dans ce monde ? »  Des reflets métalliques dessinent une auréole marron sur sa tête chauve, tandis que le visage d’enfant de Proust s’effondre mollement contre un rideau céleste aux nuances blanches : celui des rêves ? De ses souvenirs perdus et retrouvés ? Des odeurs soudainement ressuscitées ?

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Le marquis de Sade: portrait de l’écrivain rédigeant avec sa plume son célèbre texte « 120 journées de Sodome » sur un roulant de papier. Marqueur de couleur, signé en bas à gauche, encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

« Quelque chose commence et finit dans le château de Sade. Ce qui finit, c’est l’assujettissement de l’objet à l’idée, mais en même temps l’asservissement de l’imaginaire à l’ordre du monde. Ce qui commence, c’est une suspicion infinie des apparences et à travers le plus dangereux jeu de miroirs la rencontre de la couleur noire. » (3)

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Antoine de Saint-Exupéry: portrait de l’écrivain à la cigarette. Marqueur de couleur, signé en bas à droit, encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

Qui n’a jamais lu « Le Petit Prince » ? Moi, par exemple ! Je l’ai découvert tard, à Paris, tout de suite après mon déménagement de Rome… et cela a été foudroyant, comme un miracle. Je l’ai lu en italien et en français et j’ai vu la vie et le monde se coaguler dans un seul mot. J’ai compris la valeur de la simplicité. La chaleur du don sincère. L’ardeur de la solidarité. La présence puissante et discrète de cet homme volant, sincère et courageux, disparu un jour dans les abîmes de la mer. Une mort mystérieuse qui rend encore plus grand son message poétique et humain. Un conseiller précieux ainsi qu’un poète visionnaire de nos temps… comme le « Petit Prince » ou le sourire des enfants.
Je me souviens de ces mots : « Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens. Le vide qui nous entoure se montre alors… » (4) Vol de nuit, éditions Gallimard, p.163

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Voilà enfin de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (nom de plume de Louis-Ferdinand Destouches) dans son portrait à la cigarette. Les reflets de la structure métallique du Grand Palais se projettent sur le verre, en dessinant une espèce de cage verte… Miroir de l’angoisse de cet homme compliqué ? Céline me regarde en biais, avant de me susurrer : « mon véritable tourment c’est le sommeil ! Si j’avais toujours bien dormi, je n’aurais pas écrit une seule ligne. » (5)

Claudia Patuzzi

(1) « Albertine disparue », dans « À la recherche du temps perdu« , vol. 15, Marcel Proust, éd. Gallimard, 1946-1947, chap. 1 (« Le chagrin et l’oubli »), p. 70

(2) Résurrection, Léon Tolstoï (trad. Teodor de Wyzewa), éd. Perrin, 1900, chap. V, p. 69 (texte intégral sur Wikisource)

(3) Les châteaux de la subversion, Annie Le Brun, éd. Garnier Frères, coll. Folio Essais, 1982 (ISBN 2-07-032341-2), partie I, Un rêve de pierre, p. 80Sade :

(4) Mort à crédit, éd. Gallimard Folio, 1952, p. 17.