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001_amore crescente claudia001 180 Renzo Bussotti, 1967

« La Parabole de l’Amour »

À côté de l’interrupteur près de la porte de mon bureau parisien, je garde, avec soin et affection, une petite histoire sous verre, avec la reproduction (s’agit-il d’une xylographie ?) d’un dessin à l’encre que j’avais découpé, il y a des années, depuis une revue italienne.
Le mot « AMORE » en est le protagoniste : il paraît 11 fois — de plus en plus marqué et noirâtre — sur la bouche de 11 personnages.
Le premier personnage est un jeune désargenté. Très maigre et sincère, il sait bien qu’à sa belle il ne pourra offrir que lui-même. Rien d’autre que lui. Le deuxième, un peu plus digne, saisit avec la main la plus simple des fleurs, une marguerite…
Avec le troisième personnage, le climat change tout à fait : à la place du jeune homme, il y a un adulte au regard impudent, tandis qu’à la place de la fleur il y a un beau canard bien nourri !
Mais, au fur et à mesure qu’avance la procession des « porteurs du mot Amour », les « soupirants » se transforment en « prétendants », devenant petit à petit gros, âgés, chauves, horribles et cyniques.
Le cinquième porte dans une main un bouquet de fleurs et serre dans l’autre un couteau ; le sixième a une bouteille de vin dans la gauche et deux grosses bagues dans la droite ; le septième, ayant une circonférence déjà plus importante, porte dans les deux mains six bagues ; le huitième personnage, arborant un cigare, perd les cheveux tandis que son embonpoint est encore plus épais ; le neuvième, presque chauve, soutient, d’un sourire moqueur, son ventre gigantesque de deux mains baguées ; le dixième aiguise deux couteaux ; le dernier est une énorme boule de lard sur le point d’exploser. Il n’y a pas d’échappatoires : on manipule le mot « amore » pour des buts économiques jusqu’à ce qu’il soit englouti par le gras de l’avidité et du pouvoir !
Cet incroyable dessin de Renzo Bussotti, peintre dessinateur florentin (1925-2004), semble incarner en avance la dernière métamorphose, la plus horrible, touchant l’élite politique italienne et son peuple : un consumérisme ainsi qu’un pragmatisme impitoyable que les froides lois du marché et les groupes dirigeants alimentent progressivement. Un manque de scrupules qui s’étend au jour le jour, hélas, à nombre de mes compatriotes, finalement corrompus par des métamorphoses de plus en plus effrontées ainsi que par les abus de pouvoir et les fausses illusions !
(S’il y avait un douzième personnage, il devrait exploser…)

Claudia Patuzzi