Étiquettes

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001_180 - Casa CoppedéImmeuble du Quartier « Nemorense », au nord-est de Rome.

L’année dernière, en cette même période, je m’étais rendue à Rome, chez une tante auprès du Jardin Nemorense, au milieu d’un grand quartier — entre via Salaria et via Nomentana —, fameux pour son architecture Art nouveau et pour l’immense jardin public de Villa Ada…

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Pendant tout ce temps, j’ai essayé de refouler quelque part la cause douloureuse de ce long voyage ainsi que la sensation d’angoisse inépuisable que j’en ai reçue… jusqu’au jour où, rangeant mes photos, j’ai vu s’installer devant moi, dans une espèce de nuage, des bouteilles contenant des boissons alcooliques et d’étranges liqueurs, étalées dans une vitrine…

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Depuis leurs étiquettes se détachaient des visages imprimés en bleu… tout d’un coup, un frisson m’a gelé les veines. « Mon Dieu ! » j’ai pensé « Celui qui a pour inscription le mot “camerata” est un fasciste ! Celui qui est entouré de mots allemands est “Hitler”, tandis que le troisième, avec sa grande tête chauve, est le “Duce” : Benito Mussolini ! » Trois mots courts — « Je n’ai pas trahi » — encerclaient son menton carré. Un quatrième personnage — le « Pape » Jean-Paul II — le dévisageait avec un air de désapprobation (1).

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Voilà une autre photo avec deux bouteilles  ! Dans la deuxième bouteille, plongé dans un discours rhétorique à la foule, le poing levé, la poitrine gonflée, la mâchoire raidie, le « Duce » s’impose lourdement d’en haut du balcon de Palais Venezia à Rome. Un fétiche du pouvoir… en réalité une marionnette de lui-même. De la bouteille d’à côté, jaillit, au contraire, le beau visage sans ombres du Che Guevara !
L’accouplement de deux bouteilles a été bien sûr étudié avec soin : « c’est un moderne syncrétisme artificiel ! » hurlerait l’anthropologue Lévy-Strauss. Pour moi, c’est une sale mixture de mauvais goût ainsi qu’un symptôme inquiétant de la grandissante inexactitude actuelle. Le même que dire « ça peut toujours servir » : le fasciste, le communiste, le catholique, l’athée. Tous ensemble, ils flottent dans un bouillon je-m’en-foutiste et primitif, où ne peuvent fermenter que de la confusion et des valeurs négatives, où le bien et le mal se mêlent en une « sarabande » insensée…

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Dans cette photo ce qui compte est la variété. Karl Marx, Antonio Gramsci, Che Guevara, Trotskij, un combattant de la Résistance avec son fusil et un morceau de la gueule de Stalin, tout cela devrait représenter le front de la gauche, tandis que celui de la droite serait efficacement symbolisé par un Hitler hurlant derrière un pupitre, un jeune « balilla » et le « Duce » à cheval… Une autre image du « Duce » en premier plan est cachée derrière l’étiquette du prix.
C’est comme si le vendeur de ces élixirs voulait nous dire : « vous n’avez qu’à choisir ! Dans ma boutique, il y a tout. Le bien avec le mal, le faux avec le vrai, l’assassin avec l’innocent ! Que voulez-vous de plus ? » Souvent, c’est l’ignorance qui gagne !

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En ce cas, il n’y a pas besoin de commentaires : les personnages des étiquettes – Hitler, en premier — ils sont tous des hommes de droite ou alors des fascistes. Je reste interloquée : mais, où suis-je ? Ce n’est pas possible que ce soit Rome… cette vitrine n’a pas des poils sur la langue et si elle en a, ils sont tous noirs !
Une façon de profiter de ce qu’on appelle « démocratie » du commerce…

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En cette photo apparaît une étrange liqueur, nommée « Lait de belle-mère », ayant un crâne pour blason. Une sorte de poison extraite du sein des belles-mères ou alors un puissant toxique pour éliminer les belles-mères malveillantes ? Ce n’est certainement pas un hommage à la bonté des belles-mères italiennes, mais plutôt un bavardage où l’ironie n’a pas de place. À son côté, la bouteille de « Cassis » venant de Dijon figure très bien.
Qui tuera la prochaine belle-mère exaltée ?

008_villa Luchino Visconti_180 Via Salaria, Maison de Luchino Visconti.

Claudia Patuzzi

P.-S. « Les dictateurs ne meurent jamais… ils ressuscitent toujours. »
C.P.