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Voilà, me voici de nouveau, toute seule dans le Grand Palais ! Après avoir salué mon amie libraire, je me promène curieuse et indécise au milieu des autres stands comblés de livres, gravures, dessins, petites statues ainsi que d’étranges objets. Un labyrinthe géométrique… quelle direction vais-je prendre ?

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Portrait de Marcel Proust. Crayon gras de couleur et gouache, signé en bas à droite et encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

Un aimant invisible m’attire vers une colonne… où pointent les portraits d’écrivains célèbres, réalisés à marqueur de couleur ou gouache…
Je m’approche avec précaution au visage violet foncé : « Bonjour, monsieur Proust ! » Il me regarde un instant, ébahi, avant de commencer à parler à voix basse, comme s’il s’adressait à lui-même : « Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie (…), car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre, en une seconde, ce n’est pas l’électricité, c’est la douleur. » (1) Juste après ces mots il devient à nouveau silencieux et mélancolique…

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Portrait de Léon Tolstoj, l’incontournable auteur de « Guerre et paix » et « Résurrection ». Gouache de couleur, signée en bas à gauche. (cliquer pour agrandir l’image)

Mais les deux portraits, signés « Nabe« , sont assez différents l’un de l’autre ! Le portrait de Tolstoj est l’opposé de celui de Proust : dans le visage de l’écrivain français, les yeux sont deux puits rêveurs pleins de nostalgie enfantine ; les yeux de Tolstoj, vivement marqués de noir, paraissent, au contraire, renfrognés et pensifs, gonflés de responsabilités et, en même temps, imprégnés d’une force retenue… Aux moustaches bien soignées, à la bouche rouge et voluptueuse de Marcel, s’oppose la longue barbe fourchue du créateur de Pierre Bézukov et du prince Andrëj, partagée dans un dilemme insoluble : « pourquoi y a-t-il autant d’injustice dans ce monde ? »  Des reflets métalliques dessinent une auréole marron sur sa tête chauve, tandis que le visage d’enfant de Proust s’effondre mollement contre un rideau céleste aux nuances blanches : celui des rêves ? De ses souvenirs perdus et retrouvés ? Des odeurs soudainement ressuscitées ?

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Le marquis de Sade: portrait de l’écrivain rédigeant avec sa plume son célèbre texte « 120 journées de Sodome » sur un roulant de papier. Marqueur de couleur, signé en bas à gauche, encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

« Quelque chose commence et finit dans le château de Sade. Ce qui finit, c’est l’assujettissement de l’objet à l’idée, mais en même temps l’asservissement de l’imaginaire à l’ordre du monde. Ce qui commence, c’est une suspicion infinie des apparences et à travers le plus dangereux jeu de miroirs la rencontre de la couleur noire. » (3)

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Antoine de Saint-Exupéry: portrait de l’écrivain à la cigarette. Marqueur de couleur, signé en bas à droit, encadré. (cliquer pour agrandir l’image)

Qui n’a jamais lu « Le Petit Prince » ? Moi, par exemple ! Je l’ai découvert tard, à Paris, tout de suite après mon déménagement de Rome… et cela a été foudroyant, comme un miracle. Je l’ai lu en italien et en français et j’ai vu la vie et le monde se coaguler dans un seul mot. J’ai compris la valeur de la simplicité. La chaleur du don sincère. L’ardeur de la solidarité. La présence puissante et discrète de cet homme volant, sincère et courageux, disparu un jour dans les abîmes de la mer. Une mort mystérieuse qui rend encore plus grand son message poétique et humain. Un conseiller précieux ainsi qu’un poète visionnaire de nos temps… comme le « Petit Prince » ou le sourire des enfants.
Je me souviens de ces mots : « Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens. Le vide qui nous entoure se montre alors… » (4) Vol de nuit, éditions Gallimard, p.163

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Voilà enfin de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (nom de plume de Louis-Ferdinand Destouches) dans son portrait à la cigarette. Les reflets de la structure métallique du Grand Palais se projettent sur le verre, en dessinant une espèce de cage verte… Miroir de l’angoisse de cet homme compliqué ? Céline me regarde en biais, avant de me susurrer : « mon véritable tourment c’est le sommeil ! Si j’avais toujours bien dormi, je n’aurais pas écrit une seule ligne. » (5)

Claudia Patuzzi

(1) « Albertine disparue », dans « À la recherche du temps perdu« , vol. 15, Marcel Proust, éd. Gallimard, 1946-1947, chap. 1 (« Le chagrin et l’oubli »), p. 70

(2) Résurrection, Léon Tolstoï (trad. Teodor de Wyzewa), éd. Perrin, 1900, chap. V, p. 69 (texte intégral sur Wikisource)

(3) Les châteaux de la subversion, Annie Le Brun, éd. Garnier Frères, coll. Folio Essais, 1982 (ISBN 2-07-032341-2), partie I, Un rêve de pierre, p. 80Sade :

(4) Mort à crédit, éd. Gallimard Folio, 1952, p. 17.