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Disegno di Claudia Patuzzi

Publication de « Zérus, le soupir emmuré » en huit groupes de 10 chapitres chacun, correspondants aux publications précédentes ici, sur décalages et métamorphoses. 

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Zérus 1-10 (en cliquant sur les titres en rouge vous pouvez lire les articles complets des images.)

Ghislain (Zérus – le soupir emmuré n. 1)

Ghislain I/II, traduction et nouvelle adaptation du chapitre I de La stanza di Garibaldi, pp. 7-10 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Rome, le 18 avril 1997
Mon oncle,
J’ai reçu ton paquet ce matin. J’ai ouvert la boîte et j’ai trouvé une petite tasse à café de porcelaine blanche, une soucoupe brisée en trois morceaux et, en dessous, une photographie si usée qu’on dirait du papier de soie. Tu étais là, avec ton tricorne et ton long habit noir et, à côté de toi, le portrait d’un brigand, un genre de héros avec une espèce d’auréole derrière la tête. Puis, je l’ai reconnu : c’était Garibaldi…
Une fée qui doute

Bruxelles, le 24 avril 1997
Chère petite fée,
Qui sait combien de questions tu voudrais me poser… Du calme, ton oncle est très vieux désormais, ses mains tremblent, son cœur bat la chamade, même s’il est encore sain d’esprit. Je le sais, une petite tasse n’est jamais qu’une petite tasse, et pourtant, je veux te la donner. Prends-en soin.
Pourquoi ? me demandes-tu. Que vient faire Garibaldi avec un pauvre Belge contraint de vivre emmuré vivant, pendant soixante-seize ans, dans un Institut en plein cœur de Bruxelles ? Cela ne doit te surprendre en rien cependant : ce fut dans la chambre de Garibaldi que l’affaire, commencée plusieurs années auparavant, connut son fatal dénouement.
Maintenant, le destin m’apparaît plus clair et déchiffrable. À quatre-vingt-douze ans, je vois le passé avec moins d’exaspération, je ne reste pas accroché à ce qui me concerne directement, mais je ramène cela au destin de bien des gens que j’ai connus. Dans la vie de chacun, il y a des situations aux conséquences terribles où nous nous retrouvons pris comme des mouches sans en avoir eu aucune responsabilité…
Une mouche

C’est tout ? C’est donc là son explication ? De quelle affaire parle-t-il? Je suis allée reprendre la petite tasse à café que j’avais cachée depuis presque une semaine — qui sait pourquoi ? — dans le dernier tiroir de la commode, parmi les foulards d’antan. Je l’ai gardée dans ma main en l’observant attentivement. Excepté la tour Eiffel sur le fond, le résultat est toujours le même : une petite soucoupe, avec le même emblème dessous. J’ai réagi avec colère : « Nous voilà de nouveau, il a perdu la tête. »
De mon oncle Ghislain Balthasar on n’a pas su grand-chose, mais il a suffi de trois faits liés entre eux, pour marquer à jamais le reste de sa vie. Le premier a été sa naissance. Le deuxième, l’abandon et la mort de sa mère. Le troisième est ce secret.
Le premier fait — la naissance illégitime — fut considéré comme aussi ignominieux que le péché d’Ève. Avec la perfidie et l’habileté qui distinguent la société humaine, il fut d’abord ignoré avant d’être délibérément effacé. Les années passant, cet événement conditionna l’existence de mon oncle jusqu’à le contraindre au mutisme et, depuis sa quatorzième année, à la réclusion dans le petit noviciat de Overijshe, puis dans l’Institut des Frères Chrétiens à Bruxelles…

Bruxelles, le 16 janvier 1985
Ma petite fée,
Es-tu près de moi ? M’écoutes-tu ? Bien. Je vis en communauté depuis plus de soixante ans. Je n’y trouve pas une longueur d’onde commune, je suis silencieux comme une ombre. Je cherche une consolation dans mes souvenirs, dans ta présence mentale, dans les vieux dictionnaires que je manipule avec dévotion. Et pourtant, je le confesse, après douze années de retraite, je me sens plus tranquille, les exigences de la Règle se sont atténuées et finalement je vis une espèce d’euphorie. C’est une nouvelle naissance et je remercie le pape Jean[1]. N’est-ce pas lui qui a dit qu’il faut distinguer l’erreur de celui qui est dans l’erreur ? N’est-il pas avant tout un être humain ? Dans la communauté, on me connaît comme celui qui parle peu. Les autres ne savent rien de ma blessure : j’ai la pudeur de me taire.
Un innocent qui est dans l’erreur

Les lettres de mon oncle bourdonnent comme des abeilles autour d’un mystérieux événement, sans jamais y entrer. Elles s’arrêtent toujours sur le seuil ou reculent en faisant d’inutiles détours. Garibaldi apparaît et disparaît entre ses mots entraînés par les remous d’une mer en tempête. D’ailleurs, les paroles de Ghislain m’ont trouvée parfois distraite, perdue dans tant de maisons et d’amours divers. Il n’a jamais eu assez de courage pour me raconter la vérité et moi de temps pour l’écouter. Et maintenant, voici cet étrange paquet avec la petite tasse, la soucoupe brisée en trois tessons et la photo de Garibaldi. Même si l’image est très sombre, au centre, on entrevoit une sorte de catafalque qui soutient les genoux de Ghislain, incroyablement pâle dans sa tunique noire. Au-dessus de son épaule droite, à moitié recouverte par le tricorne, le regard perdu dans un rêve lointain, s’élève le Héros des Deux Mondes, avec une sorte d’auréole autour de la tête. Mais ce qui m’a plus frappé dans cette photographie c’est l’attitude de mon oncle. Il regard en direction de Garibaldi qui, à son tour, semble cligner de l’œil gauche en signe de complicité. Un’étrange complicité…

Je fis sa connaissance en Italie par une chaude journée de juillet, dans la maison familiale au bord de la mer. J’avais six ans alors et je mordais la vie à pleines dents. Je me jetais à corps perdu dans les lieux les plus improbables et sous mon bronzage j’étais une petite sauvage avide d’air et de nourriture, qui agitait ses jambes dans des courses surhumaines au coeur des ruines.
Avait-il quarante ou cinquante ans ? Je ne pouvais le savoir ni l’imaginer, parce qu’il n’avait pas d’âge. Il s’était arrêté au second fait — l’abandon — qui l’avait sauvé de la sécheresse, comme un rocher au milieu des vagues. Au lieu de le vieillir, le temps l’avait rendu lisse et glabre comme le ferait le vent avec les pierres plus friables et pointues.
Les premières fois, il portait l’habit des Frères Chrétiens avec le col de toile divisé en deux rabats amidonnés. Un grand tricorne noir donnait à son aspect juvénile une allure du dix-huitième siècle. Par contraste, la blancheur de sa peau ressortait de façon presque outrancière entre le vert du jardin et le marron sanguin du tuf.
Plus tard, avec le progrès de la réforme œcuménique, il commença à s’habiller en explorateur africain. Une chemise beige de polyester, un pantalon couleur kaki et, pour finir, d’horribles sandales de moine qui, sous les rayons du soleil, dessinaient sur sa peau un X immaculé. Dans cette mise, il se promenait en chantant comme un oiseau de campagne. Il tenait un Larousse dans une main et les Fiancés de Manzoni dans l’autre. Il était étrange et même drôle, mais je l’aimais, parce qu’il venait du pays des pluies m’apportant des quantités de chocolat Côte d’Or et de foulards en imitation soie qu’il achetait en cachette à bas prix via Nazionale[2]. Zio Ghislain eut un sobriquet — le facteur — à cause de sa manie épistolaire. Mais je préférais l’appeler mon oncle. En revanche, il commença un jour à m’appeler petite fée, peut-être parce que je le faisais rire plus que les autres, trop sérieux et occupés.
Sa proposition arriva longtemps après ces premières rencontres. Il me raconterait sa vie par lettres, en échange, j’écrirais quelque chose sur lui et sa mère Eugénie, ma grand-mère maternelle. Au début, le projet m’enthousiasmait. Mais, je me sentais déjà une femme, j’essayais de voler avec des ailes de cire qui, au lieu de m’élever dans les airs, fondaient comme neige au soleil. La distance et le temps se mirent entre mes rêves et moi, je devins bientôt distraite et impatiente. Souvent, j’oubliais de répondre à ses lettres.

Bruxelles, le 25 mars 1979
Chère petite fée,
Pourquoi ne réponds-tu pas ? C’est Pâques et je reste ici, à l’Institut, avec les morts, dans cette prison de pierre, en attente d’une réponse qui ne vient jamais. Où est passée, ma muse inspiratrice ? Tandis que le XXe siècle devient fou, je récapitule ma vie en fouillant avec une torche les galeries de ma mémoire. Ma vie bien sûr est très banale. Pourtant, dans cette existence sans couleur, des événements extraordinaires se sont produits, dont un en particulier continue à me brûler le cœur. Tu veux le connaître toi aussi ? Dépêche-toi. Le temps passe et je deviens plus vieux chaque jour, même si je me sens comme un petit garçon. Tu vois que c’est un oxymore qui te parle et c’est aussi ton oncle. Selon l’étymologie, je serais « pénétrant sous une apparente stupidité »…
Un oxymore

Je me souviens qu’au mot « oxymore » j’avais souri : avec ses allusions, ses petits jeux verbaux, il ne disait rien de concret, à part cet « événement extraordinaire ». Faisait-il allusion à sa naissance illégitime ? Ce n’était certes pas une chose assez rare pour exiger le secret. Non, ce fait devait être très grave, une blessure ruisselante de sang ou un flot de larmes si gris qu’il pourrait en rappeler le ciel de Bruxelles. Qu’était-ce ? Je relus la lettre trois fois, puis je l’enfermai dans un tiroir.

Claudia Patuzzi

[1] Avec l’encyclique « Pacem in terris » du 11 avril 1963, ce pape supprima beaucoup de contraintes dans les ordres religieux.
[2]  Rue commerciale de Rome.

Henriette I/III (Zérus – le soupir emmuré n. 2)

Henriette I/III, traduction et nouvelle adaptation du chapître II de La stanza di Garibaldi, pp. 13-18 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé maintenant, de but en blanc, d’examiner ce que mon oncle m’a raconté durant des années. Je sais seulement que la dernière lettre — avec la petite tasse à café, la soucoupe cassée en trois morceaux et la photo de Garibaldi — est devenue une sorte d’obsession. Ce matin, avec une loupe, j’ai examiné de nouveau la photo. Sur la droite de Ghislain, près du lit, on entrevoit une espèce de pantin — avec un chapeau — qui ressemble à un homme. Y avait-il quelqu’un d’autre dans la chambre? Ce ne peut pas être la même personne qui a déclenché la photo, car l’image a été prise d’un autre angle visuel. Et alors, qui est le responsable de cette photo ? Quelle est cette étrange grille derrière Garibaldi ? Je me pose toujours des questions sans réponse. Il me semble que je tourne à vide autour d’une absurde devinette. Peut-être n’est-ce qu’une moquerie, la dernière boutade d’un vieux farceur, désormais dément… Il ne me reste que les lettres de mon oncle et quelques documents.
Sans hésiter, j’ai enlevé les lettres du fond du tiroir et je les ai classées par dates, en les rangeant dans des enveloppes recouvertes d’étiquettes rouges. J’ai accroché aux murs les photographies que Ghislain m’avait envoyées avec les cartes de Bruxelles et de Macerata, transformant ainsi mon bureau en bazar néocolonial. Ensuite, je suis partie à la recherche d’autres photographies. En fouillant dans les tiroirs, j’ai pris des papiers d’identité, des actes de naissance, des certificats de mariage, des bulletins, des avis de décès, des cartes postales, des journaux intimes et de petits livres universitaires. J’ai pris aussi des plans cadastraux et des actes de notaire, des listes de mariage, des attestations de la marine royale et des titres honorifiques. Puis je les ai enfermés dans une boîte aux emblèmes de la « Villa d’Este ». J’ai contacté ensuite les quelques personnes survivantes, encore en mesure de témoigner sur l’affaire. À la fin, épuisée par les doutes, j’ai pris mon ordinateur portable et j’ai quitté Rome.

La maison au bord de la mer, c’est ce que dessinent les enfants dès qu’ils ont trois ans : un toit pointu de tuiles rouges, un hublot au centre du tympan, une véranda avec deux colonnes en blocs de tuf, comme un modeste temple de Vesta. Un jardin carré, plus vert qu’une jungle, entoure la maison. On y entre par un portail peint en vert défendu par une faïence blanche et bleue avec un Saint-François parlant aux oiseaux. Franchir cette grille c’est passer le Tropique. Un fil invisible coupe en deux ton épine dorsale et te transforme en un éternel adolescent. Tu redeviens enfant et tu ne peux plus vieillir.Pourtant, il ne s’agit que d’un petit jardin ombragé habité par deux chênes centenaires. Le premier sanglant à cause des cicatrices sculptées sur son tronc de liège, le deuxième tendu, en guise d’ombrelle, sur le toit de la maison pour la défendre de la violence du vent, comme le ferait une mère.
À première vue, la maison semble un simple monticule de blocs de tuf entouré d’un jardin à l’italienne. Mais il ne faut pas se borner aux apparences : juste derrière la maison, au nord-ouest, une petite tour veille, comme une forteresse d’antan, au-delà d’une haie, sur un grand pré sauvage. C’est le côté interdit du jardin, un lieu dépourvu de limites et de règles. Sur cette étendue de ronces, de coquelicots, de ravenelles, les lapins creusent des terriers sur des kilomètres, les vipères sont maîtres des broussailles, le grain meurt égorgé par les épines, l’herbe est envahie par les orties, avant d’être ruminée par les vaches qui viennent paître au crépuscule.
Dans les années cinquante, il n’y avait pas de haie. Seuls quelques fils de fer qui laissaient partout des passages parmi le champ de pastèques et des meules de paille sur lesquelles je m’amusais à glisser. Maintenant, le pré est abandonné. Les spéculateurs attendent qu’il pourrisse, dévoré par l’indifférence et par le temps. C’est là que Ghislain s’est promené à cette époque avec moi, en crottant sa soutane et ses chaussures de cuir, tandis que je courais et faisais mine de me perdre. — Ne cours pas, petite fée, ne cours pas, s’écriait-il, mais j’étais méchante et je le laissais seul au milieu du champ. Il se mettait alors à ramasser des plantes grasses, charnues comme des doigts, il remplissait sa soutane de grandes fleurs violettes qu’il offrait à sa sœur Henriette. Elle le remerciait, puis les jetait discrètement dans la poubelle. À l’orée de la pinède, je me retournais en arrière. Je le voyais rentrer rapidement à la maison, trébucher parmi les buissons et les ronces, une tache noire dans le jaune des navets et le rouge des coquelicots. Je le saluais alors une dernière fois avant que le maquis ne m’engloutisse. Au crépuscule, je reprenais le chemin de la maison. Quand j’arrivais sur la route, je voyais sur le fond une tache obscure. Je courais. L’ombre noire s’agrandissait seconde après seconde. Elle devenait d’abord un oiseau, un aigle ou un faucon aux ailes déployées, puis un phoque avec un ballon sur le bout du museau. À soixante mètres je le distinguais. La tache était mon oncle. L’oiseau était le tricorne qui nichait sur sa tête. Il attendait sur une chaise que je revienne. Dès qu’il m’avait vue, il courait vers moi en criant :— Ma bonne fée, c’est l’heure de dîner ! Je faisais exprès de ralentir le pas, puis je revenais vers le champ de blé près du croisement.

Ceux qui passent dans l’allée côté sud du jardin tôt ou tard s’arrêtent devant la grille aux tuiles rouges pour s’exclamer :— On dirait la villa Borghese ! De ce point-là, on voit effectivement un pré à l’anglaise très bien entretenu, avec des buissons de roses et d’hortensias entre des parterres bordés de sentiers de gravier et de fusain. Au-delà du pin et des deux chênes qui dominent le plateau, il y a un lentisque à la chevelure compacte et bouclée.
C’est Rolando, mon père, qui pourvoit à tout. Je le vois ratisser les feuilles, les ramasser en tas égaux et en remplir de gros sacs qui s’élèvent en de funèbres pyramides près de la maison. Peu après, j’entends sur le côté est ses pas affairés entre le garage et la cabane à outils. Il répare quelque chose. Le marteau frappe, obsédant et patient. Une trentaine de coups à peu près. La selle de la balançoire ? Le socle en bois de la douche ? Immédiatement après, ses pas font crisser le gravier devant la grille. On entend le bruit d’un ruisseau. Il ouvre les robinets, de l’eau se répand sur le parterre central. Après une demi-heure, il met le tube toujours au même endroit, puis il l’enroule avec précision, pour former un huit. Pour finir, il passe en revue le côté ouest, la haie de pittosporum et les environs du grand chêne menacé par les vers et les insectes.
Rolando a l’esprit d’un gardien. Par sa poigne, il ressemble à Vulcain, le dieu souterrain, le mythique forgeron faiseur de boucliers et d’éclairs divins. Par l’expression de son visage, éternel et terrestre à la fois, il rappelle les personnages de terre cuite des sarcophages étrusques. C’est Charon ? Je ne crois pas. Il vit au paradis, dans un petit éden. Ce n’est pas Caton non plus. Dans son univers, tout se vit sans réflexion ni conscience.
Dans ce jardin, chaque chose, même la plus insignifiante, fait partie d’un « système ». Tout se tient ici depuis un temps immémorial et n’a jamais changé de place. Je me mets alors à penser à Ptolémée. Presque tout le monde croit que son système est aujourd’hui dépassé : la terre était immobile au centre de l’univers, repliée dans une divine harmonie, tandis que le soleil tournait autour d’elle comme un diamant enchâssé dans une boule de cristal. C’est vrai. On a avancé avec les découvertes de Copernic et de Galilée, qui ont d’ailleurs rendu la terre plus humble et moins effrontée, permettant aux peintres de se représenter l’infini sous la forme d’une illusion. Cependant, je soutiens que le système de Ptolémée existe encore et qu’il est souvent pratiqué. Je me réfère, évidemment, à un usage privé. En effet, ce système parvient même à revêtir les formes occultes et ensorcelantes de véritables fétiches. Les gens ordinaires ne s’en aperçoivent pas, parce que souvent ceux que je qualifierais de « Ptoléméens », deviennent extrêmement hospitaliers et aimables, cérémonieux même, lorsqu’ils veulent t’attirer dans leur monde.
Tous les « Ptoléméens » ne sont pas les mêmes : ils peuvent être autoritaires ou fanatiques, rêveurs ou bucoliques. Certains poursuivent de dangereuses obsessions capables, avec le temps, de créer d’épouvantables conflits. D’autres engagent des tournois désespérés contre des monstres hypothétiques : c’est le cas de mon arrière-grand-père belge, Cyrille Balthasar. Les plus aimables et inoffensifs sont les rêveurs occupés à suivre leur mère leur vie durant, comme mon oncle Ghislain, ou les bucoliques qui, pourtant, frôlent quelquefois l’ennui et la répétition, comme mon père Rolando. Comme tous les « Ptoléméens », émet parfois de brèves sentences qui se détachent dans l’existence de celui qui l’écoute comme des phares invisibles. Un jour, tandis qu’il balayait les feuilles, il s’arrêta brusquement, et dit : — L’important est de trouver son propre but. Jésus, par exemple, avait l’idée fixe de Dieu. Il y a toujours dans la vie de quelqu’un une idée qui l’accompagne dans le monde et dans ses pensées. La satisfaction alors n’est pas autre chose que d’accorder son idée fixe avec soi-même et d’en faire un but. 

Claudia Patuzzi

Henriette II/III (Zérus – le soupir emmuré n. 3)

Henriette II/III, traduction et nouvelle adaptation du chapitre II de La stanza di Garibaldi, pp. 19-21 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

En ce moment-ci je viens de franchir le portail vert avec le petit toit de tuiles rouges. Je salue Saint François avec un faux courage, tandis que la lame affilée du tropique commence à briser mon âme en deux. Après cette frontière, je commence un voyage à rebours dans le temps et, tout à coup, je fais partie d’un système fermé et complet : la fille, le père et la mère.
Je traverse au pas de course le petit sentier qui mène à la véranda et je transfère tout de suite la valise et l’ordinateur dans ma petite tour. J’ouvre le paquet, je pose la petite tasse à café et les trois fragments sur une étagère à côté de la fenêtre. Je mets les photos aux murs. Je sors les rames de papier, j’allume l’ordinateur et je taille mon crayon. Le parfum du café d’orge me réchauffe la main. Je suis enfin prête à écrire. Mais dehors une voix bougonne. Ce n’est pas Rolando. Il ne parle presque jamais. Il préfère le langage des gestes. D’abord, il fauche et il ratisse. Après il s’occupe du jardin et de la dératisation. Enfin, il se plonge dans le rite de l’incinération. La voix que j’entends a en revanche le ton d’une plainte capricieuse. Il n’y a aucun doute, c’est elle. Je la reconnais. C’est la voix de ma mère qui répète à loisir, sans s’arrêter :
— Mais qu’est-ce que c’est que cette machine ? Cela ne sert à rien, ils sont tous morts.
À ce moment-là, je m’aperçois que la grille est fermée et que je suis prisonnière. D’ailleurs, il fait trop chaud pour écrire. Tandis que Rolando s’affaire dans la cuisine, nous nous faisons face dans la véranda, ma mère et moi. Henriette, ma mère, la fille d’Eugénie Balthasar et sœur de Ghislain, a quatre-vingt-trois ans. Chaque jour, elle perd une infime parcelle de sa mémoire. Toutes les choses, les souvenirs, le monde entier lui échappent sur la pointe des pieds, en faisant à peine grincer la porte.
— Qui est là ? demande-t-elle, effrayée, mais dehors il n’y a personne, à part un rideau de brouillard.

Pauvre maman. Quelquefois, je m’arrête un instant pour regarder son visage égaré derrière le vol joyeux d’un oiseau et je me demande : qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant lequel le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ?
La même chose, je crois, arrive à notre mémoire. Chacun de nous a un édifice dans sa tête : ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une modeste chambre de bonne. En réalité, quel que ce soit l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde enchâssé dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière.
Et si la mémoire suivait un fil semblable à la bave des araignées ? Alors, après les pluies estivales, on s’étendrait parmi les feuilles, les buissons et les arbustes, dans les sous-bois, dans les jardins ou sur les terrasses et là où auparavant il y avait une obscurité confuse, apparaîtrait une trace luisante entremêlée à mille autres labyrinthes. Peut-être que nous aussi nous marchons dans des galeries couvertes de stalagmites, parmi des toiles d’araignée. Voilà ce qui se produit à présent pour Henriette. Elle se perd dans ses galeries hors du temps, où chaque événement est entraîné dans des limbes. Quelques-unes de ses boyaux sont meublées, d’autres dépouillées comme si une terrifiante épidémie était venue y sévir. Certaines des plus anciennes ont un toit voûté et quelques restes précieux du passé, tandis que dans les plus récentes les souvenirs liés au présent errent au gré du vent, comme des fantômes, ne laissant que de faibles traces, pareilles à des voiles déchirées.
Quand je vois ma mère dans la véranda, le regard enchanté dans une soudaine jeunesse, je ne me fais pas d’illusion. Je sais qu’elle s’est arrêtée dans une galerie et qu’elle est en pleine observation.
Henriette essaie de se lever, puis reste immobile en l’air. De quoi se souvient-elle, si sa mémoire s’effondre ? Pourtant, elle semble sourire. En ce moment, elle marche dans un souterrain très ancien… Elle est née déjà et elle se voit en Europe du Nord, à Bruxelles. Elle a seulement trois mois et fixe un trou grand comme une aiguille d’où sort un rayon lumineux. Elle se situe dans un landau. Par ce trou merveilleux, son ennui se volatilise. Elle saisit la petite couverture et bat des jambes en l’air. Un enfant pâle, d’une dizaine d’années, lui parle en français.
Tiens-toi tranquille Henriette, je suis ton frère et je veille sur toi.
C’est le printemps 1915, la guerre a éclaté. Les Allemands occupent la Belgique et Ghislain devra bientôt saluer sa sœur et sa mère. Mais Henriette, bien sûr, ne peut pas le savoir.
Quand te reverrai-je ? Quand vous reverrai-je ?
C’est la voix de mon oncle qui remplit ce tunnel comme un écho se propageant dans les autres galeries souterraines. Henriette regarde dans le vide tandis qu’elle prononce le prénom de son frère.
— Ghislain… que lui ont-ils fait ?

Claudia Patuzzi

Henriette III/III (Zérus – le soupir emmuré n.4)

Henriette III/III, traduction et nouvelle adaptation du chapitre II de La stanza di Garibaldi, pp. 22-25 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Cette après-midi Rolando a changé de vêtements. Maintenant, il est habillé en faucheur. Il porte un bleu et une paire de baskets de la même couleur. Il traîne sur le gravier une énorme faucheuse. D’ici peu, le jardin sera envahi par le bruit de la machine et je ne parviendrai pas à écrire une seule ligne. Sur l’étagère, la petite tasse de porcelaine se détache devant la photo de Garibaldi avec sa netteté absurde. Où que je regarde, je me sens en cage, suspendue au milieu de la vie comme une éternelle enfant, entre l’affairement frénétique de Rolando et le bégaiement confus d’Henriette.
— Maman, quelle heure est-il ?
— Il est quatre heures vingt…
Quand elle commence à parler de sa jeunesse, Henriette devient évasive. « Mais que veux-tu savoir ? Tous les parents Belges sont morts ou bien ils sont trop vieux, Ghislain est resté seul là-bas et maman… », puis elle s’interrompt, à la recherche de quelque chose :— Les boucles d’oreille ! Je ne trouve plus les boucles d’oreille en or, je ne me souviens plus où je les ai mises…
— Tu les as mises à ton doigt, dans ton alliance.
— Quelle étourdie !
— Quand as-tu revu Ghislain ?
Henriette traverse à cent à l’heure ses galeries sans panneaux, puis elle reconnaît la bonne voie, où elle voit Ghislain descendant d’un carrosse dans une gare.
— Il était si jeune et le tricorne impressionnait tout le monde… Il ressemblait à un cafard… Il faisait tellement chaud qu’il suait horriblement et nous avions toujours envie de rire…
Dans le jardin s’abat un silence soudain, car Rolando a éteint la faucheuse et maintenant il contemple le pré, immobile. J’en profite pour reprendre le fil.
— Qu’a fait Garibaldi ?
— Tout se passa dans « sa » chambre…
— Où était cette chambre ?
— Nous y allions en cachette…
— Nous… qui ?
— Mon frère Nino et moi… elle était toujours fermée à clé…
— Où était-elle ?
— Au dernier étage…
— Où, exactement ?
Henriette me regarde, soupçonneuse, puis, avec l’air de quelqu’un qui en a déjà trop dit, elle murmure : — Mystère de la foi…
— Pourquoi Ghislain y est-il allé ? J’insiste encore, mais un grondement couvre mes paroles.
Henriette sourit : — Tu l’entends ? C’est le bruit d‘un avion…
Avant que je ne puisse l’arrêter, elle descend un petit escalier, rejoint le sentier qui mène au lentisque entortillé et improvise une comptine de son invention.
— Tirititonne, tirititi-titonne, on sonne.
Mais l’avion a déjà disparu, le merle épouvanté a pris son envol et la tondeuse à gazon sommeille sur le pré.
— Tirititonne, tirititi-titonne, on sonne…
Avec une excuse, je suis partie dans ma petite tour, j’ai ouvert les fenêtres et respiré l’air du grand pré. Les battements de cœur se sont calmés. J’entends les vers des cailles et le bruissement des faisans entre les arbustes. L’odeur de sauge et de roquette est presque enivrante. Mais voici qu’un craquement se répand depuis le jardin et la cabane à outils en balayant sur son passage cette odeur intense. C’est Roland qui incinère les feuilles sèches. Je ferme les fenêtres et soupire résignée. « Rien à faire, on ne peut pas écrire ici. »

Il est sept heures du matin. Un jour c’est dejà écoulé. Rolando est debout depuis l’aube et tout est nettoyé et bien rangé. Son pas résonne sur le gravier, sur le pré mouillé, autour des traces du chat, des souris et des oiseaux tombés du nid. Il refait le tour de la maison, de l’enceinte, des géraniums brisés et de ceux qui sont éclos, puis il ouvre le garage en élevant un immuable et immortel remerciement à la vie. À huit heures, la véranda est inondée par un flot de lumière qui blanchit le tuf encore humide. C’est le seul moment de la journée où l’ombre du jardin semble disparaître et céder la place au soleil qui projette sur les branches de petites ombres chinoises. Rolando s’affaire depuis longtemps devant la machine à café. À neuf heures, il s’habille en cycliste, un polo blanc avec un short bleu et des espadrilles. Puis il enfourche sa bicyclette et pédale régulièrement, comme toujours, jusqu’au marchand de journaux.
Nous restons à la maison, Henriette et moi. Je l’entends parler dans sa chambre, toute seule : — Ce pied, quelle douleur, où est la semelle orthopédique ? Un instant après je vois son visage se profiler à la porte :
— As-tu besoin de quelque chose ?
Je ne parviens pas à écrire quoi que ce soit sur la naissance de Ghislain. Henriette pourrait m’aider. Je me retourne, mais elle a déjà disparu. Peut-être est-elle allée dans le jardin…
— Henriette, où es-tu ?
— Maudit gros orteil, répond une voix derrière la maison.
Quand j’arrive, elle a déjà tourné le coin, en marmottant des citations.
— Je te connais beau masque !
— Attends-moi…
— L’Église libre dans l’État libre… [1]
Finalement, je réussis à l’intercepter sous le grand chêne. Elle me regarde, alarmée : — As-tu lu le journal ? Un guide scout a perdu un bras à cause d’une bombe qui n’avait pas explosé…
— Mais non, c’est le journal d’hier.
— Et alors, qu’est-ce que je pouvais en savoir, moi, qu’est-ce qu’on prépare pour le dîner ?
Pendant une seconde, sa folie s’empare de mon esprit, puis j’essaie de lui voler quelques informations.
— Comment était le grand-père Cyrille ?
— C’était un Ardennais…
— D’accord. Mais comment était-il, exactement ?
— Il fumait les cigares du général Leman…
— Il ne faisait que cela ?
— Il mâchait toujours de l’ail cru…
Au-delà du chêne, juste derrière elle, je vois la partie la plus élevée des Ardennes, là où les crêtes les plus dures forment la zone des Hautes Fagnes. Sculptée sur une paroi à pic, parmi les visages des présidents américains, se dresse la tête massive de Cyrille, trempée par ce haut plateau calcaire dans un air fier et puissant. L’image disparaît soudain, quand j’entends les tremblements d’Henriette : contrariée par ses fantômes malveillants, elle se débat dans une de ses galeries.
— Ghislain avait peur de Cyrille…

Claudia Patuzzi

[1] Phrase de Montalambert, devenue cheval de bataille en 1861 pour Camillo Benso, comte de Cavour.

Cyrille et Amelie I/II (Zérus – le soupir emmuré n. 5 )

Cyrille et Amélie I/II, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 27-29 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Peur ? Il semble que Ghislain ait eu peur de son grand-père. Mais qui était réellement Cyrille ?
Je prends dans mes mains un portrait de Jean Baptiste Henry Cyrille Balthasar. La photographie est petite, mais la silhouette qui l’occupe déborde des limites fragiles du papier : un tronc sans branches qui se détache de la terre en brisant ses racines. En regardant plus attentivement, je vois un homme grand, avec un gros nez charnu et une bouche fine. Les lunettes métalliques, qu’il nettoie scrupuleusement, accentuent son regard gris qui passe facilement du silence glacé aux accès de colère. Ses cheveux blancs sont coupés en brosse, les sourcils, en revanche, semblent blonds. La tête tient fermement sur son cou comme une grosse bille. Il est habillé de gris, enroulé dans une lourde capote d’hiver comme un général détaché en Sibérie.
Cyrille m’est immédiatement antipathique. Il a l’air de penser surtout à lui-même. En regardant ces yeux froids, je comprends encore mieux le silence obstiné de mon oncle. Henriette a raison : Ghislain avait peur de Cyrille.

Avant la « sale affaire », la famille Balthasar habitait au 46 rue Saint-Éloi, près de la Gare du Midi, à Anderlecht, un faubourg au sud-ouest du vieux Bruxelles. La maison de Cyrille était à mi-chemin entre une brasserie renommée et la massive tour de la porte de Hal, presque sur la pointe du polygone entourant la Grande-Place.
Un froid dimanche de janvier 1905 Cyrille traversa le faubourg d’Anderlecht à pied « parce que cela lui fortifiait les os ». Il longea la maison d’Érasme — « un hérétique verbeux » — avec un air dégoûté. Après, il but une gorgée de lambic à la brasserie de la rue Gheude. Il parcourut ensuite sans hésitation la Place de la République remplie de monde et pénétra d’un pas décidé dans la rue Carpentier. Puis il tourna les talons vers la gauche en dessinant son ombre derrière la vitre de la porte d’entrée.
— Amélie ! hurla-t-il à son épouse.
Amélie Molitor ouvrit la porte. Il entra. Elle lui arrivait à peine au-dessus de la taille. Cyrille pencha ses yeux gris sur le front de cette femme plus vieille que lui, puis, comme un aigle qui s’empare d’un agneau, il déposa un baiser entre ses sourcils noirs. Il effectua cette opération avec une exactitude désormais rituelle. Du reste, avant de s’adonner au commerce des cigares Leman, il avait été professeur de mathématiques.
— Les nombres servent à tenir la réalité sous contrôle. Une deux, une deux, marche !
De quel contrôle parlait Cyrille ? Celui de la raison ? S’il voyait un ciel étoilé, il se raidissait aussitôt, agacé par ce charme laiteux que possède chaque chose qui échappe à notre empire. Angoissé par ce silence, il aspirait avec force l’air de la nuit, comme s’il voulait le happer au plus vite et faire que le jour se lève sans le secours du soleil. Enfin, accablé par tant d’indifférence, il s’acharnait à défier le ciel en comptant les étoiles.
— Cent, deux cents, trois cents… Quand il arrivait à sept cents, il arrêtait.
« Mince, que diable a-t-il l’univers ? Il ne s’allonge pas et ne se raccourcit pas, et pourtant il ne finit jamais », bougonnait-il avec rage.
C’était vrai : il manquait à Cyrille les clés pour accéder au ciel. Dans son univers il n’y avait pas de cycles, mais il avait trouvé des règles. Il n’y avait pas de divinités rustiques, mais il y avait quand même un Dieu unique absolu avec lequel il avait fini par établir une alliance étroite. Ce fut le Parti Catholique qui l’attira dans son orbite en renversant barbarement chacune de ses émotions. Là-dedans, chaque doute, chaque affection de Cyrille trouvèrent toujours une réponse impitoyable et cruelle.

Claudia Patuzzi

Cyrille et Amélie III/IV (Zérus – le soupir emmuré n. 6)

Cyrille et Amélie III/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 30-35, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés.
Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Ce dimanche de janvier 1905 la neige éclaircissait encore plus la pâleur d’Amélie tandis qu’elle servait la tarte aux pommes de terre et aux choux et un plat de choesels avec de petits bouts de pancréas et des abats de bœuf à la bière, aux oignons et au vin. Le dimanche, les Balthasar mangeaient toujours chez eux à midi et demi précis. Ce jour-là ils étaient sept à table : Cyrille, Amélie et les trois jeunes filles, Germaine, Irma et Eugénie. Prosper et Léopold, les seuls garçons à avoir survécu aux maladies infantiles, étaient partis en voyage. Un invité, élégamment habillé, était assis à côté de Cyrille.Celui-ci — un franco-italien qui s’appelait Paul Mancini — était encore jeune, mais faisait plus que son âge. Quiconque l’observait demeurait insatisfait. Dans son apparence, il y avait quelque chose d’instinctif et d’obstiné, qui n’allait pas avec la façon raffinée de ses habits.
« Tout ça, c’est la faute de la richesse » pensait Amélie en servant les choesels. Il suffit de regarder comment il est assis et de l’entendre parler pour voir qu’il est un rebelle… »Son impression n’était pas du tout exacte. En effet, s’il vivait à Paris, Paul Mancini était né en Corse, près de Bastia, au centre de la vallée sauvage de la commune de Siscu. Son esprit toujours insatisfait ne lui venait pas de sa richesse, mais de quelque chose de beaucoup plus précieux. Son inquiétude était l’oeuvre des vents capricieux de la Corse qui continuaient à lui embrouiller les idées en le poussant à suivre des impulsions soudaines.
Dans sa nombreuse famille, originaire de Siscu et très branchée avec les « sgiò » — les messieurs —, on l’avait toujours su: c’était en ce milieu tout à fait particulier, où les riches vivaient avec les bergers parmi le vent et les chevaux, qu’il avait grandi depuis son enfance. Ses grands-parents n’avaient jamais abandonné la vallée. Il, au contraire, était parti de Siscu et, avec l’aide des « messieurs », était devenu très riche avec ses troupeaux de bétail dispersés partout dans le monde. Il avait d’abord traversé l’Atlantique pour aller en Argentine. Dans ces prairies, il n’avait pas connu la solitude, car le vent le balayait sans répit, le berçant d’un sommeil d’enfant. Ensuite, à Paris, où l’avait rejoint la majorité de sa famille, quelque chose le tourmentait et l’empêchait de dormir. Ses pensées étaient toujours les mêmes : avait-il trahi ses origines ? Où était la Corse ? Qu’était-il devenu ? Il avait une grande maison près du Bois de Boulogne et une foule de frères, de sœurs, de beaux-frères et belles-soeurs, que voulait-il de plus ?Certaines nuits, il se réveillait en sursaut, le cœur battant sous une chape de plomb. «Malédiction, où est-il fini le vent de la Corse ? Le parfum de la mer ? » Mais tout se taisait. Le jardin était desséché comme un mort. Il n’y avait ni de grillons, ni de genévriers ou d’agaves à Paris. Les souris aussi se cachaient sous terre, par peur de cette immobilité de l’air qui annonce la tempête, tandis que les arbres du bois de Boulogne restaient pétrifiés, noirs comme des sacs de charbon. Il se débattait dans l’obscurité. « Je ne respire plus ! » Les yeux écarquillés vers la fenêtre, il rejetait les couvertures en se dressant sur son lit. Il fixait, terrifié, la lumière spectrale qui se glissait entre les volets. Le cœur comprimé par des battements furieux, le front glacé, il était seul comme un chien : « Je meurs ! Quel dégoût ! »
Paul Mancini essuya son front avec la serviette et regarda autour de lui. Madame Balthasar le fixait de manière étrange. Non, elle ne pouvait pas imaginer l’angoisse de ses pensées, il ne laissait transparaître que sa désinvolture… Mais comment était-il tombé dans cette maison ? Oui, bien sûr, c’était son succès en Amérique latine qui l’avait poussé à voyager dans toute l’Europe. Résultat : une invitation à déjeuner chez ce vendeur de cigares qui ne pensait qu’à compter.
D’ailleurs, Cyrille Balthasar, dès qu’il avait senti l’odeur de l’argent, s’était montré très empressé envers lui : « Vous êtes de passage à Bruxelles ? Venez chez moi dimanche, accordez-moi de vous inviter pour la nuit, on mangera bien en parlant affaires »  et Paul, qui sait pourquoi, avait accepté. « Je vous attends à midi ! » Sur ces mots, Cyrille Balthasar s’était engagé dans l’avenue Louise en faisant voltiger son manteau gris. La neige commençait à tomber à gros flocons…
Maintenant, Paul montrait à ses hôtes une photographie de lui avec des troupeaux vigoureux en toile de fond. Il portait une sorte de sombrero sur la tête et ses moustaches étaient alors beaucoup plus fines.
— Vous êtes corse, n’est-ce pas ? commença Cyrille, obséquieux.
— Oui, ma famille est originaire de Siscu, près de Bastia.
Cyrille décida de ne rien cacher de ce qu’il pensait de cette île de séditieux sauvages.
— Monsieur Mancini la Corse est une belle région, mais depuis la bataille de Ponte-Novo, il n’y a que la France !
Paul Mancini parla avec calme comme s’il devait instruire un analphabète :
— L’histoire de la Corse ne peut pas se confondre avec celle de la France. Puis, voyant l’expression perplexe d’Amélie et le visage tendu de Cyrille, il ajouta :
— Je vous prie d’excuser mon ardeur, quand j’étais jeune, on disait que j’étais un rebelle.
Un rebelle ! » Cyrille se jeta rageusement sur les abats.
— En tout cas, reprit Paul, chez nous, hommes ou femmes, on veut que nos capacités ne se développent que pour le bien de notre pays, la Corse !
Personne ne comprit rien à ce qu’il avait dit. Cyrille eut une quinte de toux soudaine.
— Vraiment ? chuchota Amélie.
Mais il ne démordait pas : — On a traité la Corse comme une colonie !
L’atmosphère était désormais envahie par l’embarras. Les trois soeurs, étonnées, le fixaient sans rien dire.
— Mais enfin, que dit-il ? éclata Cyrille, sur le point de perdre patience. Il allait se lever quand une pensée, surgie d’un coup, l’arrêta :
— Mon garçon, la Corse a donné Napoléon à la France.
— Napoléon, un Corse ? Bonaparte n’est-il pas né à Ajaccio ? rétorqua Cyrille.
— Bien sûr. Cependant, mon héros est Pasquale Paoli. Je suis peut-être devenu parisien, mais je ne me sens pas du tout français. Je suis né à Bastia. Il n’est pas inscrit qu’un Corse doive forcément aimer Napoléon Bonaparte.
Cyrille arrêta de mâcher les choesels. Son regard était d’un gris très clair, couleur de glace. « Jésus, c’est vraiment un révolutionnaire ! » Il s’enfermait dans ses pensées, cherchant le moyen d’en finir au plus vite avec cet horrible repas.
Mancini poursuivit tranquillement : — Oui, j’aime Pasquale Paoli. Vous savez, en Italie aussi le véritable héros du peuple est Giuseppe Garibaldi, ce n’est pas Vittorio Emanuele.
Immobile dans son coin, Cyrille ne pouvait plus parler. Une foule de pensées se bousculaient dans son esprit. Qui était Garibaldi ? Un maçon. Un brigand vêtu de rouge. À moitié sud-américain. Lénine et Vandervelde ne suffisaient pas ? Qui avait-il fait entrer dans sa maison ? Un barbu sans Dieu ?

Claudia Patuzzi

Cyrille et Amélie IV/IV (Zérus – le soupir emmuré, n 7)

Cyrille et Amélie IV/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 35-41, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Maintenant, Paul Mancini était en train de s’adresser à la table entière. Il y avait enfin quelqu’un pour donner du fil à retordre au vieux. Les jeunes filles s’agitaient sur leurs sièges. On entendait de temps en temps une quinte de toux ou un petit rire. Qui était-ce ? Mais Paul était encore trop pris par la conversation pour s’occuper des jeunes filles.
— N’avez-vous jamais vu la maison de Garibaldi à Caprera ? demanda-t-il à Cyrille.
— Bien sûr que non, répondit le vieux.
— Moi, j’y suis allé. Je la connais bien. La maison de Garibaldi est blanche, simple, pauvre. Un groupe de maisons à un seul étage, de style mexicain. Garibaldi savait travailler le bois, bâtir un mur, planter un pin. Dans sa maison, tout est vrai et simple, tandis que dans celle de Bonaparte à Ajaccio tout est transfiguré par la légende, tout est affecté et redondant…
— Jésus… bredouilla Amélie.
Cyrille resta figé dans un silence menaçant. Ses pupilles grises scrutaient dans le vide, tandis que son souffle soulevait son thorax sans produire le moindre bruit. Le climat était de ceux qui annoncent les tempêtes. C’est seulement en cet instant que Paul Mancini se rendit compte que quelque chose de grave était en train de se passer : — Il est temps que je rentre à l’hôtel, dit-il.
« Dieu soit loué, respira Amélie, c’est fini. »
— Peut-être a-t-il cessé de neiger ? demanda une des trois soeurs.
D’un coup, quelque chose de mystérieux vint à l’esprit de Cyrille Balthasar : — Mais non, mais non, restez ! Je vous avais dit que vous pouviez rester à dormir…
Pendant quelques instants on n’entendit que le bruit du vin dans les verres, que le cliquetis des fourchettes et le bruissement sourd des jupes. Ce froufrou-là attira l’attention de l’invité.
Détachant son regard de Cyrille, Paul observa, sans se faire remarquer, les trois jeunes filles. La plus petite, qui s’appelait Germaine, était une enfant de douze ans, plutôt laide et sèche. Elle ne parlait pas, mais ses yeux fixés sur lui révélaient une curiosité dépourvue de honte. Irma, la cadette, était déjà amoureuse, bien qu’elle eût quinze ans à peine. « Elle est encore trop jeune… » pensa-t-il, tandis que ses yeux se posaient sur la troisième sœur, juste en face de lui. En quelques secondes, il oublia la Corse et toutes ses révolutions.
— Vous promettez de ne plus parler de Garibaldi ? lui dit la fille aînée des Balthasar.
— D’accord, je reste…
Amélie Molitor avait posé la tarte au milieu de son assiette. — Elle ne vous plaît pas ?
— Mais si, elle est excellente ! répondit-il, sans en goûter une seule bouchée.
Cyrille avait repris vie et parla de nouveau de politique : — Le vrai danger c’est le POB ! explosa-t-il, plongeant un regard éloquent dans les yeux encore égarés de son hôte.
Paul Mancini saisit promptement la serviette, se nettoya les moustaches et demanda : — Le POB ?
— Le POB  est le Parti ouvrier belge. Ce sont les socialistes, les excommuniés, les Sans Dieu, ceux qui vont ruiner le pays !
Amélie essaya de mettre fin à ce réquisitoire : — change de sujet, Cyrille !
— Il n’y a pas un soir où il ne parle pas du POB, ricana la plus jeune.
— Les socialistes luttent pour faire entrer les femmes dans les jurys populaires… dit l’aînée, regardant seulement le jeune invité.
— C’est ce Don Juan de Vandervelde qui le dit? répliqua Cyrille, mielleux. Puis il cracha le morceau : — on doit exclure les femmes des jurys populaires !
— Mais pas en Amérique ! C’était encore la fille aînée qui parlait.
« Celle-ci me va bien… Elle est jeune, elle est une femme, à présent » pensa Paul.
— En Amérique, tout ça n’arrive pas, mon père.
— Toujours cette Amérique ! protesta Cyrille, en se retournant vers Paul qui restait avec la fourchette suspendue à mi-course. C’est à travers la petite patrie de la famille que naît l’attachement pour la grande patrie, n’est-ce pas ?
— Si, bien sûr, si… parvint à balbutier Paul, troublé par ces yeux noirs.
— Tu as fait la même chose avec Dreyfus. D’abord, tu as dit qu’il était coupable et maintenant qu’il est innocent tu ne veux plus en parler !
— Tais-toi, Eugénie !
— Cyrille, pour l’amour de Dieu, laisse tomber la politique, lui cria Amélie.
— Silence ! Ce sont les bons pères, les bons maris et les bons fils qui font les bons citoyens. N’est-ce pas, Monsieur Mancini ?
— Oui, oui, bien sûr… répondit l’invité, en se tournant de nouveau vers l’aînée qui, penchée au-dessus de la table, hurlait :
— C’est pour ça que tu nous as empêchées de poursuivre nos études ?
Cyrille ne démordait pas : — Une fille sans mari dépend de son père. Aujourd’hui, on ne raisonne plus. Les paysannes veulent devenir maîtresses d’école tandis que les maîtresses d’école aspirent à devenir professeures.
— Est-ce que je peux me lever, s’il vous plaît ? Sa fille aînée était déjà debout avant que Cyrille n’ait pu répondre. La lutte entre le père et la fille dura moins d’une minute. L’Ardennais explosa finalement :
— Ont-elles mis leur corset, Amélie ?
— Cyrille, je t’en prie, oui, elles l’ont mis ! La pauvre femme était rouge de honte et son regard en direction de Germaine n’empêcha pas celle-ci de se lever et de s’en aller avec sa sœur aînée.
— Monsieur Mancini peut dormir dans la chambre de Léopold et Prosper. Il sera notre invité ce soir, jusqu’à demain matin, dit sèchement Cyrille. La chambre est prête ?
— Cyrille, elle est prête, répondit Amélie, en poussant un soupir.
Tandis que les deux jeunes filles montaient, Paul Mancini se leva. Ses mains étaient contractées sur la nappe. Les lèvres mi-closes comme s’il voulait parler. Ni Amélie ni Cyrille n’entendirent le prénom — Eugénie — murmuré trop doucement pour être entendu.

Bruxelles, le 7 mars 1977
Et de la grand-mère, petite fée, est-ce que je t’en ai déjà parlé ? Quand Amélie était encore une jeune fille, les garçons de son quartier écrivaient à la craie sur le portail d’entrée de la maison, en lettres capitales : À LA PLUS BELLE FILLE DE BRUXELLES ! Elle était douce comme de la crème ! Et tant qu’elle vécut, je fus protégé et câliné. Elle était l’écran magique que la Providence a voulu placer entre moi et mon futur despote.
Un orphelin illégitime

Amélie se dressa sur le fauteuil du séjour. Elle avait les pieds glacés. C’était le soir et il faisait froid. Après le repas, l’invité s’était retiré au premier étage, dans la chambre des enfants. Les filles avaient monté, en prétextant qu’elles allaient dormir. Cyrille, après avoir éteint son dernier cigare, s’était enfermé au deuxième étage, dans leur chambre à coucher.
Amélie mit les doigts sur ses paupières et soupira lourdement. Une fatigue d’un siècle s’était désormais installée dans son corps. Combien de devoirs, combien d’étreintes avait-elle dû subir ? Les enfants endormis à quelques mètres, la chemise soulevée, le ventre tendu dans l’obscurité… Si elle osait protester en disant qu’elle était épuisée, Cyrille citait la Genèse, tandis qu’il déversait en elle sa marée séminale, les pantalons impeccablement posés sur la chaise à côté de son chapeau et du pardessus gris du matin.
— Vers ton mari sera ton instinct, mais il te dominera ! il pontifiait avant de la pénétrer en silence, sans lui donner le temps d’éprouver du plaisir. Ni sa jouissance soudaine, ni son unique cri, semblable à un reflux d’eau dans un tuyau, ne pouvaient la consoler. Il la laissait renversée et ardente, avec le feu du désir toujours plus insatisfait et inaccessible. Ces étreintes s’étaient bientôt changées en une suite ininterrompue de grossesses. Son corps s’était gonflé et dégonflé sans subir d’altérations. À chaque accouchement, sa poitrine avait enflé, puis s’était vidée, sans se flétrir. Dans un va-et-vient schizophrénique, elle lui avait donné huit enfants…
Amélie regarda la pendule et tendit l’oreille. Elle entendait ses filles plus jeunes chuchoter des choses secrètes. Si Cyrille éternuait, la maison tressaillait, les souris se cachaient dans leur trou et les filles se taisaient en faisant bouger seulement leurs yeux, tandis que le silence devenait un vacarme de codes secrets. Des pas légers se déplaçaient là-haut dans un froissement de robes, un grincement continuel de portes entrouvertes et tout de suite refermées.
— Qui est-ce ? C’est toi, Germaine ? s’écria-t-elle en essayant de retenir un peu la voix pour ne pas réveiller son mari. Personne ne répondit. Amélie essaya de se lever puis retomba sur le fauteuil. Quand la pendule marqua douze coups, elle regarda dehors : la neige avait cessé. Ainsi, le silence de la maison ressortait de manière grandiose. Amélie frissonna. Par un effort surhumain, elle parvint à se lever et s’apprêta à monter l’escalier. Devant la porte de l’invité, il lui sembla entendre un bruit étouffé. Elle se tint adossée quelques secondes à la paroi du palier, dans l’attente. Tout se taisait. Rien qu’un murmure, puis le silence. Amélie éprouva un sentiment de honte : « Quelle idiote je suis ! » Après elle monta au deuxième étage, puis s’arrêta, attirée par un bruit rauque et constant : Cyrille ronflait. Elle posa la main sur la poignée et entrouvrit la porte de sa chambre à coucher. Le buste de son mari gisait au centre du lit, soulevé par une respiration puissante. D’ici quatre ou cinq heures, il serait debout et, comme d’habitude, lui apporterait le café. Elle avança doucement dans l’obscurité et perçut une sorte d’inéluctabilité qui la liait à Cyrille. Oui, sans doute, elle en était encore attirée ou, pour tout dire, possédée.

Claudia Patuzzi

Eugénie I/IV (Zérus – le soupir emmuré, n 8)

Eugénie I/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre IV de La stanza di Garibaldi, pp. 43-44, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Cela fait trois heures que j’écris. Le ciel est presque blanc tant le soleil éblouit. Pourtant, l’air est encore frais dans la chambre : l’humidité d’un château médiéval suinte sur les murs intérieurs. De gros blocs de tuf jaune-ocre recouvrent la maison, plongeant dans le gravier avec la force d’une montagne. C’est Rolando qui a eu l’idée du tuf. Il a choisi ces blocs proéminents et irréguliers, percés de trous et de renfoncements comme des grottes naturelles.
— C’est une pierre qui garde le frais, un mur plein comme au temps des Romains, un rocher étrusque, dit-il.
Le tuf est une écorce qui renferme une cheminée peinte, une balancelle de paille et, enfin, la tour de mes rêves. À l’intérieur de cette enveloppe, les murs s’imprègnent d’humidité et de taches comme une grotte paysanne. Des nappes aquifères et des terres détrempées nourrissent le tuf de la maison comme une plante, tandis que taupes et lapins creusent sous elle un piège mortel. L’hiver, chaque chose moisit prenant une odeur de pain rassis. L’été, quand je reviens, je renifle l’air et je regarde les taches. La petite tour en est pleine.
Depuis mon enfance, j’ai vu dans ces taches d’invisibles présences. Si l’on me laissait seule à la maison, j’errais à leur recherche et, si j’en trouvais une, je m’arrêtais brusquement, prenant garde de ne pas la réveiller. Les contours pourraient bouger et prendre forme. Avec le temps, j’ai appris à les trouver n’importe où, même là où l’on ne les voit pas. Pendant bien des années, j’ai cherché la tache de ma grand-mère Eugénie sur les murs de la petite tour en retrouvant son regard mélancolique et ses longs cheveux enfilés, comme des toiles d’araignée, dans les lézardes d’un mur. Un jour, j’ai vu un cheveu poussé par le vent effleurer le sol.
— Qui es-tu ?
— C’est moi, ta grand-mère belge, Eugénie… et au loin, derrière la fenêtre, la voix d’Henriette chantait :
J’ai deux amours, mon pays et Paris. Paris toujours, mon coeur est ravi… (1)

Bruxelles, le 6 juin 1977
Chère petite fée,
parfois, je voudrais tout effacer pour recommencer du début. Je voudrais me libérer pour toujours de toutes ces taches dont ma vie a été parsemée, mais je ne peux pas les effacer. Ce sont « mes » souvenirs et « mon » destin. Tu me demanderas pourquoi, étant donné que beaucoup sont douloureux. Eh bien ! Si un seul souvenir, même le plus petit, pouvait s’effacer, l’univers resterait une maison vide et inhabitée.
De quelle tache veux-tu que je te parle ? Il y en a tant que je ne parviens pas à les compter. Peut-être devrais-je commencer par la première, quand ma mère est tombée enceinte de moi. C’était l’hiver 1905 et il faisait très froid… Qui peut juger cet événement ? Je sais seulement que le grand-père ne sut rien pendant très longtemps et que tout le monde s’évertuait à cacher la vérité…
Une tache

Claudia Patuzzi

Eugénie II/IV (Zérus – le soupir emmuré n. 9)

Eugénie II/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre IV de La stanza di Garibaldi, pp. 45-50, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Quatre mois après ce froid dimanche de janvier, la procession de la Pentecôte remplissait le parvis de l’église de Saints Pierre-Paul-et-Guidon. La rue Saint-Éloi était envahie par l’écho étouffé des chants. Amélie était assise sur le fauteuil, le regard fixé sur un horizon aveugle. Toutes les filles étaient à l’église avec leur père, elle seule n’avait pas voulu y aller, prétextant un soudain mal de tête.
« Cela est arrivé quand ? » Elle poussa un grand soupir, ferma les yeux, puis commença à compter. « Était-ce ce soir-là, après l’invitation à dîner, ou en février, lorsqu’il est revenu ? Je le dirai à Cyrille… »
Quand les jeunes filles revinrent de la messe, elle n’en eut plus le courage. Tandis que son mari lisait le journal et que les deux sœurs cadettes changeaient de tenue, Eugénie et elle conspiraient dans la cuisine.
— Ne te fais pas de soucis, maman, c’est à moi de le lui dire.
— Quand ?
— Demain matin, lorsqu’il se lève.
Cette nuit-là, Eugénie ne parvenait pas à dormir. Assise sur le lit, elle était restée éveillée pendant plus d’une heure, à regarder le visage détendu d’Irma et la touffe de cheveux de Germaine pointant de dessous le coussin avec une colère de chat sauvage, tandis qu’un sifflement imperceptible remuait son couvre-lit. Peut-être rêvait-elle de ses premières règles. « Je veux être une femme comme toi, tu verras ce que je ferai !» avait-elle hurlé un jour.
Eugénie lui effleura les cheveux d’un baiser et repensa aussitôt à ce dimanche de janvier, le « soir des murmures », la première de sa vie… Il était tard et tout le monde se reposait. Sa mère était allée dormir. Elle l’avait entendue s’attarder sur le palier, tendant peut-être l’oreille. Pauvre maman. Au deuxième étage, Cyrille ronflait. Irma et Germaine étaient plongées dans un profond sommeil. Elle était descendue à la recherche d’un livre. Mais était-ce vraiment pour lire qu’elle était allée dans la salle à manger ?
Ce soir-là, elle avait descendu les escaliers par bonds, au risque de tomber, comme elle faisait depuis sa plus tendre enfance, s’amusant à poser les mains sur la rambarde et à rester suspendue dans les airs pendant cinq ou six marches. Ce soir-là, elle ne pensait qu’à cet invité. Quand il l’avait regardée, elle s’était levée d’un coup pour garder le contrôle d’elle-même. Elle avait essayé de parler de Dreyfus, mais en vain. Elle ne faisait que penser à ses yeux. De quelle couleur étaient-ils ? En revanche, elle se souvenait bien de sa bouche restée mi-close pendant leur conversation. De quoi avait-il parlé ? Elle ne le savait plus. Où avait-elle mis le livre ? Il n’était plus sur la table du dîner, ni sur l’étagère, ni sur le fauteuil… C’est alors qu’elle l’avait vu apparaître, lui, surgi de nulle part, comme un voleur, de derrière l’escalier. Il semblait là par hasard, il bredouilla une excuse, mais ce n’était pas vrai : il l’attendait depuis environ une heure, la pièce était remplie de son souffle, comme s’il ne réussissait pas à déglutir… Elle n’avait pas eu le temps de dire un mot qu’il l’avait attirée vers lui en murmurant son nom. Pourquoi n’avait-elle pas crié ? Elle ne le savait pas, tout s’était passé en quelques instants.
« N’aie pas peur, on monte… avait-il susurré, avant de ressembler ses cheveux en une longue natte. Peut-être avait-elle donné son accord, maintenant elle n’en était plus sûre… Elle savait seulement qu’elle était collée à lui lorsqu’il s’était arrêté au premier étage, le temps de lui demander : « on entre ? »… d’ouvrir la porte sans attendre la (sa?)réponse… et elle s’était retrouvée dans la chambre de Prosper et Léopold, renversée sur un lit, comme dans un rêve, sans la moindre force de réagir. « Ne parle pas, petite, ils peuvent nous entendre…» avait-il murmuré encore, tandis qu’il la mettait sur le dos, les bras abandonnés. Mais cette douceur n’avait duré que quelques secondes, juste le temps de lui baiser les mains… il fut aussitôt sur elle, un visage inconnu et fou, le regard vitreux du noyé. Elle avait touché ses cheveux : ils étaient trempés. »
« Chut ! N’aie pas peur… » et pendant ce temps, il lui soulevait la jupe au-dessus des genoux et lui ôtait les bas, l’un après l’autre, elle l’avait laissé faire. Pourquoi ne s’était-elle pas rebellée ? Ses jambes étaient presque paralysées et les yeux, sous les paupières fermées, devenaient de bois. Un invisible aimant la tenait clouée au lit : ses membres s’enfonçaient lourdement dans le matelas tandis que le sang lui tapait dans les tempes. D’un coup, sa jupe avait été relevée. Elle ne voyait plus rien. Un voile violet lui était tombé sur les yeux, aiguisant son désir. Son corps vibrait dans l’attente, tandis qu’il la caressait avec tendresse. Avait-elle poussé un hurlement ? Elle ne s’en souvenait plus. Y avait-il de la lumière ou étaient-ils plongés dans l’obscurité ? Le temps avait disparu, la chambre n’existait plus. Lorsqu’elle se réveilla, ses pieds étaient tendus, libres et perdus dans le vide au dehors du lit. C’était ça, l’amour ? Paul était étendu à ses côtés, comme quelqu’un qui dort. La douce pression de ses cheveux sous son menton l’avait fait tressaillir, mais qui était-ce ? Elle ne le connaissait pas… Sa voix l’avait prise au dépourvu : « Chut, on doit s’en aller, mon trésor, sinon… » Il ne s’était aperçu de rien, il était juste un peu préoccupé : vite, il n’y a pas de temps, continuait-il de dire en regardant sa montre, tandis qu’elle se mouvait péniblement, nageant parmi des objets très encombrants…
Eugénie frissonna à ce souvenir. Qu’allait-il se passer ? Dans un soupir, elle se dirigea vers la fenêtre. L’air froid gifla son visage. La rue était déserte. Un bruit de canne au loin. Un retardataire ivre. Eugénie secoua la tête : elle avait peur de Cyrille… Comment ferait-elle pour le lui dire ? C’était toujours ainsi qu’elle voyait son père, enveloppé dans son manteau gris, une tasse de café bouillant dans la main, un réflexe nerveux qui faisait trembler la tasse sur la soucoupe, tic tic… Son père l’aurait percée à jour tout en continuant de tourner la petite cuillère dans le sucre… Elle ne parvenait presque pas à respirer. Peut-être était-ce la soif qui lui brûlait la gorge.
Quand elle arriva au deuxième étage, elle s’immobilisa quelques instants devant la chambre à coucher de son père. Son cœur battait fort alors qu’elle posait l’oreille sur la porte. Une respiration profonde semblable à des vagues sombres se répandait sur le palier. « Si Dieu veut, il dort encore. »
Eugénie se laissa engloutir par l’escalier. Les pieds nus, elle effleura le fauteuil et buta contre le poignet d’une porte. Au seuil de la cuisine, elle s’arrêta perplexe tout en lorgnant vers la glace : un visage effrayé, décoloré par la lumière de la rue, la regardait fixement. « Mon Dieu ! quatre mois se sont écoulés… », la chemise de nuit glissa de sa poitrine jusqu’au nombril en montrant une demi-lune pâle et gonflée. « Je n’aurai jamais le courage de le lui dire… » Pendant quelque temps elle resta devant le miroir, la main sur le ventre, attendant un verdict, puis, écrasée par ce poids, elle se dirigea en titubant vers la cuisine. Tandis qu’elle faisait couler l’eau le plus doucement possible, la pendule retentit dans la salle à manger. Six coups. La peur l’immobilisa. Ses pieds se collèrent au plancher. « C’est l’aube, il est réveillé peut-être… »
Elle se traîna hors de la cuisine pour rejoindre le bas de l’escalier, mais pas assez rapidement. Elle devait éviter les pas lourds de Cyrille grinçant les planches de bois des marches. On voyait déjà la pointe de son cigare rougeoyant dans l’obscurité. Son manteau gris battait comme un tapis de feutre lourd contre les petites colonnes de bois. La rambarde sifflait à peine sous la grande main sèche, presque privée de marques et de rides. L’anneau d’or résonnait d’un bruit métallique en suivant un rythme précis, toujours plus proche. « Quand il la giflait, l’anneau lui marquait la joue… » Eugénie eut à peine le temps d’entrevoir le noir brillant des chaussures de cuir, qu’elle s’adossa contre la paroi sous l’escalier, se cachant entre le porte-parapluies et le portemanteau.

« Mon Dieu, fais-moi ressembler à une ombre, je t’en supplie… » Le corps de Cyrille glissa près d’elle en un fragment de seconde suffisant pour déplacer l’air et perler son front de sueur, puis il disparut dans la cuisine. « Mon Dieu, donne-moi la force de monter… », pensa-t-elle, en s’accrochant de toutes ses forces à la rambarde en bois. « Fais-moi remonter, sauve-moi ! »

Claudia Patuzzi

Eugénie III/IV ( Zérus – le soupir emmuré n.10 )

Eugénie III/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 50-55, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Mais ce « secret », initialement partagé par les seules Amélie et Eugénie, se propagea dans la petite maison de la rue Saint-Éloi avec la rapidité de l’éclair, tandis que Cyrille, enroulé par l’épais rideau de fumée de ses cigares, ne s’apercevait de rien.
Chaque recoin de la cuisine et des chambres des jeunes filles était occupé par des conciliabules ,  qui ressemblaient aux complaintes des religieuses, interrompues de loin en loin par les cris espiègles de Germaine. Ces soulagements momentanés n’empêchaient pas un lourd silence de régner dans l’appartement au retour de Cyrille, lorsqu’Amélie, ayant rangé les travaux d’aiguille sous les coussins, accourait vers l’entrée pour l’accueillir. À ce climat « stupidement féminin », Cyrille réagissait avec une méfiance animale en reniflant dans l’air la présence d’une menace « étrangère ». Que manigançaient-elles ces femmes ? Un jour, après une brève réflexion, il s’écria : — Zut, elles ne sont que de moucherons !
Un pareil aveuglement se justifiait par un autre secret, ou plutôt, une véritable obsession pour le mathématicien malheureux. Obéissant aux conseils de gens sans scrupules, il avait investi ses épargnes en actions peu fiables, qui baissaient chaque mois davantage. Tourmenté par cet enfer, le journal ouvert sur la page de la Bourse, il s’appliquait dans son fauteuil à faire des conjectures compliquées. Après il se levait, allumait son cigare favori et s’agitait dans la maison. Et cette habitude de laisser des traces n’importe où prit de telles proportions que Germaine et Irma s’amusaient à deviner son parcours en suivant les cendres qu’il laissait tomber, tous les trois ou quatre mètres, en petits tas parfaitement réguliers sur le tapis et sur l’escalier.
Début juillet 1905, à Bruxelles, le thermomètre indiquait 31 degrés. Obsédés par la chaleur étouffante, les Balthasar se réfugiaient dans leur jardin minuscule comme une flaque verdâtre, qui se trouvait derrière l’appartement. Là-bas, un lierre anémique se penchait avec effort sur la treille du jardin voisin en recouvrant péniblement une porte rouillée. Une chaise longue, appartenant à Cyrille, trônait au centre de ce coin désolé avec une petite table et deux sièges de fer battu. Dernier décor, une ombrelle attachée à un séchoir.

Ce jour-là Gény lisait. L’ombre du parasol couvrait ses yeux, empêchant ceux qui la -regardaient de comprendre ses pensées. Cyrille était étendu sur la chaise longue et fumait un cigare.
— Cyrille ! Amélie était apparue à la porte de derrière.
— Qu’y a-t-il ?
— Éteins ce cigare. Tu ne vois pas que tu déranges Gény ?
— Et alors ? Ce n’est pas la première fois que je fume.
— Il serait temps que tu t’arrêtes.
Cyrille se tourna pour regarder sa fille.
— Cela te dérange ?
— Non, papa, répondit-elle en levant les yeux de son livre.
Le regard de Cyrille reflétait la couleur froide, gris ardoise, des toits aux premières lueurs de l’aube.
— Que lis-tu ?
— Un écrivain américain…
— Toujours cette maudite Amérique !
Amélie les regardait, égarée. Mais Cyrille continua :
— Quand arrêteras-tu de ne lire que de mauvais romans ?
— Ce n’est pas mauvais, tiens papa, lis-le ! dit Eugénie, brandissant le livre comme un pistolet. Elle était debout. Une chemise recouverte de dentelles lui faisait une silhouette informe.
La bouche ouverte, Cyrille la regarda pendant un instant, tandis que la cendre de son cigare se détachait en tombant dans la corbeille.
— Où est le corset ? Pourquoi ne l’as-tu pas mis ?
— Il fait chaud, papa, les vêtements serrés me gênent…
— Le thermomètre indique trente-et-un degrés, s’interposa Amélie, tandis que Cyrille essayait de ramasser son mégot. Il s’arrêta, la main suspendue entre l’herbe et le panier de laine, en lorgnant sa fille de dessous le guéridon.
— Il y a quelque chose d’étrange, Amélie.
— Ramasse ce cigare, Cyrille…
Le cigare restait entre les pelotes de laine, tandis que Cyrille se saisissait des accoudoirs de la transat comme des baïonnettes de guerre.
Eugénie se tenait debout, prête à combattre, lorsque Cyrille éclata : — Mais qu’est-ce que vous avez ? La chaleur vous a monté à la tête ? En voilà une qui s’habille comme au carnaval, ma femme ne veut pas que je fume et les deux autres se mettent à marmonner dès qu’elles me voient et Prosper…
— Qu’est-ce qu’il y a, papa ? Prosper apparut derrière sa mère.
— Tu es déjà revenu ?
— Oui, j’ai fini plus tôt que d’habitude, donc…
— Je voulais dire que tu es toujours en train de bavarder avec ta sœur ces derniers temps… Dis-moi, qu’as-tu acheté ?
— Moi, en fait… Prosper essaya de cacher l’étiquette d’un magasin de jouets connu.
— Ce sont des gâteaux ! hurla Amélie en saisissant le paquet.
— Avec ce que cela coûte… bougonna Cyrille.
Mais l’attention de tous se porta sur la chaise longue : une puanteur de chair humaine s’élevait de la corbeille de laine tandis que les pelotes se ratatinaient comme des citrons moisis.
— Mon Dieu, un incendie ! Hurla Prosper en bousculant une chaise.
— Mon tricot ! Cria Amélie.
— Je m’en occupe, maman, répondit-il en s’emparant d’un coussin.
La confusion était générale. Cyrille, se sentant coupable, éventait les alentours et aidait Prosper, tandis qu’Amélie se perdait en instructions inutiles. Seule Eugénie semblait regarder cette agitation avec le calme d’un spectateur.
— Si Dieu le veut, c’est fini ! Conclut Cyrille, se passant un mouchoir sur le front. Après cette sentence, il alluma un autre cigare et, méditatif, il rentra.
Quand il disparut dans l’embrasure de la porte, Amélie ramassa les citrons déformés ; puis, presque en larmes murmura : — C’étaient pour lui et maintenant ils sont tout brûlés.
Gény sembla se réveiller d’un rêve :— C’est peut-être un présage, maman, peut-être qu’il ne sera pas heureux…
Un charme désagréable voltigeait dans l’air.
— Malheureux ?  Foudroyé par un doute, Prosper se retourna soudain. Alors, le vieux a su ?
— Sois tranquille, il n’a rien découvert, chuchota Amélie.
— Mais il soupçonne quelque chose… dit Prosper.
— Je pense qu’il la trouve trop grosse, soupira Amélie en regardant Eugénie.
— Alors, bouffe Gény. Fais la goulue ! Insista Prosper.
— Prosper, va vite acheter deux gâteaux, l’interrompit Amélie.
— C’est bon, maman, je n’ai pas besoin d’argent. Je suis le parrain, c’est à moi de penser au chocolat !
— Chut, tais-toi, ton père pourrait t’entendre ! dit Amélie, avant de le pousser dehors.
À ce moment, la plus petite des Balthasar rejoignit le groupe : — Mon Dieu, qu’est-ce que ça pue, ici ! Germaine embrassa Prosper, en humant l’air comme un écureuil. Comment va notre petit neveu ? Irma et moi lui avons acheté un nouveau petit complet.
— Vous ne devez pas dépenser de l’argent, l’interrompit Amélie.
— Nous nous sommes disputés. Irma le voulait rose. Moi je préférais le complet bleu.
— Alors ? Rit Prosper.
— Nous l’avons pris blanc.
« Blanc ? » Le regard d’Eugénie se plongea dans une lointaine nuit de janvier. Ce dimanche-là, il y avait de la neige…

Claudia Patuzzi