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Tous les jeudis, je plonge dans le IIIe arrondissement comme Cendrillon dans le palais du roi.
Tous les jeudis, je traverse place de la République, le sac à dos chargé de trois ou quatre livres, pour me rendre dans le Marais, là où mon « cercle littéraire » se donne rendez-vous toutes les semaines. Il me suffit d’emprunter le trottoir de la rue Béranger, pour comprendre que chaque quartier est un monde, tout comme les jours, chacun différent des autres… Je crois encore, naïvement, à cette fameuse « x », la variable inconnue qui marque notre existence. La faute ou le mérite de cela résidant dans notre regard biais et tordu, où se refléter et se mêlent dans le même instant les sensations et les images, tandis que la pensée vibre dans l’écoute et que le corps marche, absorbé dans une espèce de veille. Quand certains lieux sont connus, des surprises inattendues y sont possibles ainsi que de changements primordiaux, même si minimaux : des lignes de fuite auxquelles on n’ aurait jamais songé. Depuis cela, la promenade devient une thérapie régénérante…

002_Turenne180-foto Giovanni MerloniStatue en bronze d’Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (cliquer pour agrandir)

Tandis que je glisse comme une mouche oisive sur le trottoir, j’effleure l’iPhone sommeillant au fond de ma poche : un troisième œil prêt à bloquer et classer en même temps les objets de mon attention. Je ne peux pas le nier : d’un jeudi à l’autre, ce même parcours rajeunit de plus en plus ! Chaque fois que je traverse la rue Béranger pour atteindre le petit coin vert entourant la statue en bronze du vicomte de Turenne, j’allonge mon « double regard » sur les vitrines, en quête de quelque chose qui fasse exploser en moi un déclic…

003_sculture-manichini-180Photo avec des mannequins (cliquer pour agrandir)

…comme ces mannequins sans bras ni jambes, fort ressemblants aux statues grecques d’Apollon ou alors aux personnages « coupés en deux » de Luigi Pirandello et Italo Calvino… Mais, en fin de compte, ne sommes-nous pas, tous, un peu aliénés, inachevés, incomplets, éperdus entre « réel » et « irréel »… ?

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Vitrine de chaussures (cliquer pour agrandir)

… dans cette boutique de chaussures Thimberland, un aviateur très espiègle, doublé par deux « sosies », ne cesse de jouer de l’œil à mon intention en me susurrant : « Arrête ! Où t’en vas-tu toute seule ? Veux-tu faire un tour ? »
Sans le vouloir, j’observe mes gyms, sales et abîmées… « Je devrais en acheter de neuves ! » me disais-je en entrant dans le magasin…

005_chassures marais-180Chaussures pour homme en peau de léopard (cliquer pour agrandir)

Je regarde autour de moi, interloquée : « Mon Dieu, je suis vraiment paumée ! Je ne suis pas entrée dans le bon endroit… »
Le patron, très chic et gentil, me propose d’étranges chaussures en peau de léopard. Depuis ma bouche, j’entends sortir un tout faible souffle : « Non, merci, elles sont trop grandes pour moi, ce n’était pas cela que je cherchais, au juste ! »

006_Nogozio-place-cactus_180Vitrine (cliquer pour agrandir)

… en quête de réalité, je m’approche de la grande vitrine de cailloux et cactus, à côté de la banque. La simple élégance de la nature, la surface lisse de ces cailloux ronds et blancs, la chair épineuse et tenace des cactus, évoquant des têtes de vieillards sages et paternels, tout cela me détend… C’est comme si j’étais en Australie, cet endroit fabuleux qu’on appelle « Cactus country »…

Quand je sors du magasin, une petite plante grasse pique mes doigts comme le ferait un chaton et, tout d’un coup, je retrouve la confiance dans une vie normale, dans les petites choses de toujours… ces chaudes pantoufles qui nous aident à supporter le poids parfois insoutenable de ce qu’on appelle la « Réalité » : non seulement celle qu’on voit, mais surtout celle qui reste cachée, souterraine. Ce que Virginia Woolf appelle une « chaîne en acier en dessous de nous », contrastant avec la « grande cathédrale de l’enfance ». Le poète Eugenio Montale parle du « mal de vivre » auquel il oppose la force positive et mystérieuse de la mer et des os blancs et éblouissantes de la seiche…

Quant à moi, je me borne à revenir en arrière, sur la pointe des pieds, en direction de la place de la République, tout en réfléchissant : il est impossible de détourner le regard. On ne peut pas se dérober à ses propres responsabilités.

007_liberation180Vitrine du journal Libération (cliquer pour agrandir)

…D’un coup, je repense à cette vitrine au numéro 11 de la rue Bèranger. C’est le siège du journal « Libération ». Combien de fois me suis-je arrêtée à scruter la grande enseigne colorée de vert, tandis que mon ombre se reflétait sur la vitre ! Combien de pages inoubliables ou de photos originales j’ai gardées dans ma bibliothèque ! Maintenant, au lieu de l’inscription, il y a une espèce d’écran noir : un sombre et robuste rideau de fer, surveillé par trois soldats armés…
Le « double regard » a soudain disparu. Je me réveille. Je suis seule sur le trottoir, juste à la sortie d’un garage. Les militaires demeurent immobiles, toujours armés, les jambes solides collées au sol. Je me tourne calmement vers le Nord, le petit cactus dans mes mains comme un oiseau dans son nid.

008 plante grasse180 - Version 2

Plante grasse (cliquer pour agrandir)

Texte et photos de Claudia Patuzzi