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Enfin, nous nous sommes mariés, en nous unissant pour toujours ! Aimez-vous mon habit ? En vérité, j’avais honte de l’endosser, moi aussi, soixante-huitarde invétérée…
Pendant combien de temps avons-nous rêvé de ce moment où l’on devient une seule chose… tout en discutant autour de notre futur pavillon de campagne en compagnie de voisins aimables et silencieux !
Que de fantaisies, que de projets et d’épargnes ont-ils nourri nos rêves ! Maintenant, nous voilà dans une agence super spécialisée en voyages de noces dans le futur, en quête de quelque chose de vraiment original à ne pas oublier. Une expérience unique ! Au bout d’autant de sacrifices, il faut avoir du courage, oser l’impossible, du moins une fois…
« J’ai trouvé ! » a susurré le patron, un type étrange à la queue de cheval, ressemblant à un corsaire…

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– J’ai juste ce qu’il faut pour des époux amoureux comme vous ! L’hôtel le plus original que vous n’ayez jamais vu ! Dommage qu’il est très cher ! Cela fait partie du programme « Lune de miel en 2045 » ! Un projet d’avant-garde, qu’on n’a jamais expérimenté qu’on n’a lancé qu’une fois dans les réseaux… Vous serez les premiers à l’inaugurer ! Une caméra télé filmera votre voyage… Alors, qu’en dites-vous ?
Nous demeurâmes tous des deux silencieux pendant quelques minutes, tandis que l’homme nous scrutait dans l’attente d’une réponse. J’étais en train de dire non, lorsque mon mari a hurlé : – mais oui, nous avons toujours rêvé du futur !
Pendant un instant un doute a effleuré mon esprit : « et si, au contraire… » Mon mari était déjà en train de verser, d’un sourire impassible, une somme exorbitante.
– Un voyage en 2045, t’en rends-tu compte, chérie ? Cela doit avoir été très difficile de l’organiser !
« Arrête ! Nous ne sommes pas pressés ! » ai-je murmuré. Mais j’avais les billets de l’avion déjà dans les mains, avec le nom redondant de notre futur nid d’amour : « APOCALYPSE HÔTEL » !
Mon mari ne cessait de s’écrier : « Ne te rends-tu pas compte ? On part vraiment en 2045 ! N’es-tu pas contente ? »
« Oui », j’ai sifflé… Et pourtant, à part ce nom un peu sombre, il y avait quelque chose dans le dépliant qui ne me persuadait pas… Quoi, au juste ? Je ne réussis plus à m’en souvenir… je sais seulement que nous finîmes pour signer le contrat.
« Hourra les époux ! » s’écria le petit homme en attrapant nos sous.
Un gros chien, une espèce de mâtin, aboya à mon intention.

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« Mon Dieu, il s’en prend avec nous ! » ai-je hurlé, effrayée, en m’adressant au patron.
« Tais-toi Bob ! Il est juste un peu jaloux de votre chance ; il doit rester toujours enfermé dans ces quatre murs, lié à une chaîne… les chiens sont obligés de rester dans le présent, tandis que nous, les êtres humains, nous pouvons expérimenter le frisson du futur… Voilà les billets et le dépliant avec les horaires et tout le reste ! Vous ne savez pas combien vous êtes chanceux… Bon voyage ! »

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Le jour après, quand nous arrivâmes à l’aéroport, l’avion était enveloppé dans un étrange brouillard, fort ressemblant à une barbe à papa. J’ai regardé autour de moi : toutes les places étaient vides, à l’exception des nôtres. Il n’y avait que l’hôtesse…
— Mais où est-il le pilote ? ai-je demandé, anxieuse.
L’hôtesse — évoquant une pub de la Durbans — m’a glissé dans l’oreille : « je suis désolée, madame ! Il n’y a que le pilote automatique » puis, par des gestes flûtés, elle a allumé la radio en nous offrant une glace en même temps… « Il vous faut encore un peu de temps… Vous devriez vous détendre, en essayant de dormir ! Depuis les hublots, on voit que des nuages… » dit-elle se déhanchant vers la cabine de commande.

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Quand nous sommes descendus à l’aéroport nous sommes demeurés immobiles quelques minutes dans un terrain vague au milieu de baraques en aluminium, jusqu’à ce qu’une énorme voiture américaine, garnie d’un crâne, n’eût pas arrêté près d’une allée de palmiers… Le chauffeur a enlevé les bras avant de s’écrier : « montez, s’il vous plait ! C’est l’Apocalypse Hôtel qui m’envoie ! » Instinctivement, j’ai fait une pirouette pour regarder tout autour de moi : dans ce lieu désert, nous étions les seules touristes…
Pendant le voyage, je n’ai vu que d’étranges palmiers aux feuilles tellement brillantes et propres qu’elles auraient pu être en plastique. L’asphalte de la route était ainsi lisse qu’il aurait pu être en gomme. Dans la voiture, la musique flottait à plein volume. Étions-nous dans un Playmobil ? Je renonçai aux questions et pris à trembler pour le froid.
« Qu’as-tu, ma chère ? »
« Rien. J’ai juste les nerfs à fleur de peau… »
« Détends-toi, ferme les yeux… »
Pendant tout le voyage, je n’ai fait que dormir enveloppée dans une obscurité même physique qui me rassurait. Une chansonnette hawaïenne frôlait à peine mes oreilles… D’un coup, une voix m’a hurlé : — réveille-toi ! On est arrivés !
L’Apocalypse Hôtel était devant nous !

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En face de nous, il n’y avait pas un hôtel, mais une espèce d’épave immense…Le chauffeur nous a lancé un sourire éclatant : « c’est une expérience unique ! Vivre dans un endroit ex-radioactif ce n’est pas peu ! Entendre l’apocalypse sur notre peau plutôt que dans des livres glaciaux de science-fiction… Ici, vous vivrez comme deux Robinson Crusoe du troisième millenium ! Vous êtes les uniques hôtes… Tout de suite après, il tourna le volant en direction de l’aéroport en disparaissant au milieu des palmiers.« Et maintenant ? » on s’est dit l’un l’autre. Nous regardions, tout égarés, cette bicoque : « il n’y a même pas un chien… »
Le hall était désert et en pièces, comme s’il y avait eu une explosion…

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Les chambres ? Les lits ? Une ruine sans téléphones… L’Hôtel était vide. Pas un arbre. On n’entendait nulle part le chant d’un oiseau quelconque.

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« Je dois faire pipi… Où sont-elles les toilettes ? » ai-je pensé… mais quand j’ai vu les w.c., j’aurais préféré mourir de soif plutôt qu’uriner là-dedans… Les cuvettes étaient sans eau et tout cassées. Comme si elles avaient été rasées au sol par une tornade, ou, pour mieux le dire, comme si une apocalypse avait détruit chaque objet, chaque paroi ainsi que toutes formes de vie… comme si nous étions dans un pays bombardé.
« Essayons quand même d’allumer la télé ! » a susurré mon mari.

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Mais le truc était vieux et en panne…« Nous devons porter plainte, récupérer notre argent ! » ai-je hurlé, exaspérée. Puis, d’une main, j’ai effleuré mes cheveux : ils étaient raides et enchevêtrés comme des ronces ! Par un souffle imperceptible, j’ai demandé, désormais incrédule : «  Où est-il le coiffeur ? »

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En voyant ce lieu défiguré, mes mots se noyèrent dans ma gorge, avant de sortir au milieu d’un gargouillement indéchiffrable : « On est arrivés… »
« Où… ? » a hurlé mon mari tout en s’essuyant le front.
« À Hiroscima… ! », j’ai susurré.
Une minute depuis, derrière les palmiers en gomme, un énorme champignon gris et blanc a explosé. Il ne faisait qu’un avec la musique puissante de Wagner, tandis que nos atomes fusionnaient finalement dans une étreinte silencieuse… nous étions dans un immense film de la Paramount, grand comme l’horizon… Un effet super spécial…

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Une fois rentrés en ville, nous éprouvons d’étranges sensations. La ville nous semble changée. Dans l’air on respire une atmosphère indifférente et égoïste. Le vieux boulanger ne m’a pas reconnue. Le chien de nos voisins non plus. Mon mari et moi demeurons étrangement silencieux. D’ailleurs, presque personne ne nous adresse la parole. Tout le monde est pressé. La tête baissée, ils marchent comme s’ils avaient un rendez-vous urgent ou, peut-être, ils ont peur. Après ce voyage, quelque chose a changé dans nous et en dehors de nous. Je ne sais pas pourquoi, mais nous avons l’impression d’être légers, fluides, libérés d’un poids énorme… désormais, nous ne prêtons plus aucune attention aux apparences…

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« L’avenir, fantôme aux mains vides, / Qui promet tout et qui n’a rien ! » ( Victor Hugo, Les voix intérieures, Sunt lacrymae rerum )

Claudia Patuzzi