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« Madame Bourgeoise », dessin feutre et plume (cliquer pour agrandir)

Je ne me souviens pas quand j’ai dessiné cette dame hors du temps, avec son étrange chapeau plumé, les gants et ces absurdes bottines. Je me souviens par contre en quelle occasion ou, pour mieux le dire, en quel climat elle a paru dans mon esprit. J’étais à Paris depuis peu, engagée dans l’exploration incessante de nouveaux quartiers et atmosphères.

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Batignolles (cliquer pour agrandir)

Un jour, j’ai découvert Batignolles, que j’ai trouvé d’emblée original, pittoresque, élégant avec son parc magnifique… mais, je l’avoue, un peu rétro aussi, comme si le temps y coulait plus lentement qu’ailleurs et que le passé se fût étendu langoureusement dans ses jardins, dans les boutiques arrêtées il y a 20 ou 30 ans pour se garder françaises jusqu’aux détails les plus sublimes… Même les montures des lunettes des dames laissaient transpirer un goût rétro, comme si elles savouraient le temps dans un bar imprégné de soleil…

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La librairie « De A à Z« , rue des Moines, Batignolles (cliquer pour agrandir)

Dans un instant foudroyant, je compris qu’à Batignolles on n’est jamais pressé. Tout existe pour continuer tel quel, sans modification, sans révolution. Même les odeurs sont parfaites, inchangées malgré le temps. Même le soleil reproduit ses lumières et ses ombres par la même beauté méticuleuse et discrète.
Celles-ci étaient mes réflexions (tout à fait relatives) jusqu’au moment où je vis ma mère bras dessus bras dessous avec une amie de son âge, ayant à peu près cinquante ans ou plus, les cheveux crêpés, encore frais de coiffeur. Rien d’extraordinaire, vous diriez ; et pourtant si ! Cette dame avait le même sac de veau souple, typique des années 1960, le même sac de ma mère ! Je regardai autour de moi… comme si j’étais de but en blanc rétrocédée dans le temps… Ma mère ne pouvait pas être là, parce qu’elle était morte ! Et pourtant, je n’étais pas en train de rêver. Partout, il y avait des femmes « bourgeoises » entre deux âges, doublons de ma mère et de ses collègues de l’école. Partout, j’entendais un petit trot de talons solides et élégants, de coiffeurs et têtes crêpées, et, évidemment, de poussettes et de tout petits chiens… J’étais tombée dans un livre de Prévert !

Madame Bourgeoise : « C’est trop facile, pour vous ! Comment expliquez-vous ce tableau que je traîne par-ci par-là depuis des années ? Qui est-elle cette femme ? Je ne fais que flotter au hasard et je n’ai même pas un sac pour mon mouchoir… »

« Chère madame, cette femme est le portrait de Barbara Dürer, mère d’Albrecht Dürer, le grand peintre et graveur de Nuremberg… Mariée à l’âge de16 ans, elle a eu 18 enfants, dont 16 sont morts très tôt, sauf Albrecht et son frère cadet… »
« Elle a dû vieillir à la hâte ! »
« Ah, oui, pauvre femme ! Nuremberg n’était certainement pas Batignolles ! »
Barbara Dürer (en clignant de l’œil) : « Gare à vous, les femmes ! »
Madame Bourgeoise (tout en rangeant le chapeau et la plume) : « J’étais donc en train de vous dire… j’errais dans l’obscurité quand je me suis retrouvée dans un grand boulevard au milieu d’une foule immense. Tout le monde criait une espèce de nom… on aurait dit qu’ils étaient tous des frères et des sœurs, tandis que moi j’étais seule là-dedans, une pauvre figure de papier un peu chiffonnée. Puis quelqu’un a saisi ma main en disant : « Bienvenue parmi nous ! Vous êtes notre sœur ! » Ensuite, de façon inattendue et miraculeuse, j’ai entendu ma voix en train de vibrer… C’était ma véritable voix, et je chantais et je hurlais à tue-tête avec eux… Une grande émotion ! … Et maintenant, me voilà… »

« Portez-moi quelques crayons, madame, j’ai imaginé une surprise pour vous…vous avez le droit à un sac spécial pour cadeau ! »

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L’évolution de Madame Bourgeoise, dessin crayon et plume (cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi