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La fontaine entre rue Charlot et rue de Turenne (Temple)

Depuis deux ou trois ans, tous les jeudis je me rends dans un bistrot au cœur du IIIe arrondissement où se donnent rendez-vous les membres d’un cercle littéraire dont je fais partie. Chaque jeudi matin, qu’il y ait le soleil, la pluie ou la neige, je parcours — si la bronchite m’y autorise — la rue Béranger (1) jusqu’au croisement entre rue de Turenne et mon adorée rue Charlot. Chaque fois, je m’arrête à regarder une gracieuse fontaine à sec avec une inscription au-dessus, « fontaine Boucherat » ne faisant qu’un avec une affiche récemment ajoutée : les livres sous le bras, un garçon d’à peu près douze ans est en train de se rendre à l’école. Apparemment, on est à l’époque où l’on appelait Paris « ville lumière ». Avec le temps, je me suis attachée à cette image s’harmonisant si bien avec la vieille fontaine. Moi-même, à combien de jeunes connus dans mon lycée suis-je encore liée ! La mémoire à la force impétueuse d’une fontaine inépuisable…Chaque fois, au croisement, je cherchais le garçon aux bottes, son paletot plein de boutons, son béret et son cartable en bandoulière. Jusqu’au jour de 2013 où j’ai sursauté, interloquée.Du jour au lendemain, au petit étudiant zélé on avait enlevé la tête !

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Des inscriptions indéchiffrables de peinture blanche salissaient le paletot noir. La botte droite avait été arrachée avant d’être recouverte par une autre inscription. Quant à la tête, il ne restait que le menton…

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En 2014, l’état de l’affiche a progressivement empiré. Peu de temps après, tandis que les passants commençaient à s’inquiéter de sa survie, ce « tableau vivant » était visiblement à bout de souffle. Une main inconnue (la même qu’auparavant ?) avait déchiré la partie inférieure du paletot, tandis que d’autres minuscules affiches — un carré vert sur le cœur de l’enfant et un petit blason rouge à la place de sa tête — abîmaient la petite veste et la fontaine… Mais le vandale inconnu, encore insatisfait de son œuvre, avait ajouté, derrière le paletot de ce pauvre garçon, une fleur en forme de queue, à son tour détendue sur un visage féminin. Juste une ébauche à peine esquissée… Et je n’arrive pas encore à comprendre cette inscription… : « DISGRAOe » ?

004bis_part.senza testa180. - Version 2Voilà une vision rapprochée du troisième stade — assez proche à la mort humaine !

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Mais notre vie, avec le temps et les années — …2013, 2014, 2015… — ne subit-elle pas, elle aussi, jusque dans ses chairs les plus délicates et intimes, d’horribles blessures, d’obscures déceptions ? Lorsqu’il s’agit de découvertes que nous voudrions oublier, de mots que nous n’aurions pas voulu entendre, de corps que nous n’avons plus la force de regarder… ? Ne serai-je pas, moi aussi, une affiche défigurée par la violence de l’homme et du temps ? Non, je ne me laisserai pas réduire comme ce pauvre petit écolier, comme cette pauvre fontaine une fois si belle, maintenant défigurée et à sec ! J’observerai les autres vies au-delà de la vitre et je rêverai, comme cette enfant à la robe céleste… Je demeurerai en équilibre précaire sur un gouffre, protégée par des chaussures solides, comme cette jeune femme sans crainte. Enfin, je lèverai la tête et je hurlerai, je hurlerai, je hurlerai…

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(Les photos sont toutes agrandissables)

UN BON 2015 À TOUS !!!!!

Claudia Patuzzi

(1) La rue Béranger est une rue situé à l’extrémité nord du quartier du Marais, proche de la place de la République.

P.S. Après les tragiques évènements de 7 et 9 janvier 2015, la fontaine Boucherat  a subi un nouveau changement, témoigné par la photo suivante : 

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(cliquer pour agrandir la photo)

On assiste à une double métamorphose : à droite on voit l’inscription « archanges« , au centre un ange, et, à son coté le mot « URBAINS » (archanges Urbains ?); On y reconnaît aussi l’expression « Je suis Charlie » et, sur le fond bleu foncé, d’étranges objets volants… des bombes ? des missiles? des voyages imaginaires dans le futur ? Un cri de douleur? Une espérance ?

Même si l’histoire emmène des changements soudains, Paris continue à vivre « sa nuit » dans un mouvement incessant. Si on fait attention, on peut entendre partout – dans le métro, dans les rues, dans les jardins – le piétinement de pas invisibles, des mouvements feutrés et glissants, le froissement de pinceaux en train d’accrocher des affiches sur les murs déchirés, dénudés et, finalement, métamorphosés… La nuit est grande. La nuit est profonde. Étrangement longue pour ceux qui rêvent plongés dans leurs désirs ou qui n’arrivent jamais à dormir… Combien de pas se faufilent au-dessous des arches et de galeries, à côté des égouts ! Combien d’ombres, de douleurs et de songes se cachent derrière cette vie noire et inconnue !

Claudia Patuzzi (8 février 2015)