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Quelque chose a changé. J’ai compris cela un jour d’août, quand je me suis accoudée sur le balcon tendu vers le boulevard. Un fleuve grouillant de vie, comme le dit Maupassant (1). De là-haut, je peux observer le fleuve vert des platanes centenaires qui s’effondre vers la Place de la République. En bas, sous le balcon, il y a le ruisseau gris et frénétique du trottoir où l’on s’achemine dans le bruissement des passants et des sonneries impérieuses des vélos sur les pistes cyclables. Au milieu, domine le fleuve multicolore des voitures coulantes d’un feu rouge à l’autre, inexorables. Elles sont parfois effleurées par de rares rayons de soleil, capables de dévoiler ce qui n’est pas visible… Y a-t-il des êtres vivants derrière ces feuilles et ces éclairs ? me dis-je, en scrutant ce manège incessant.

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Eh bien, ce jour de août de 2014, un éclair a dévoilé… ce que je n’avais jamais vu auparavant. Quelque chose a attiré mon regard. Un je-ne-sais-quoi de noir ne faisant qu’un avec la vibration d’une branche du platane juste à côté de mon balcon. J’ai levé la tête vers le tronc submergé par le feuillage : au milieu des branches plus hautes, il y avait une masse obscure, assez grande, zébrée par les rayons du soleil. « Un oiseau ? Bien sûr, que non ! j’ai tranché, les hirondelles et les pigeons sont beaucoup plus petits, cette chose-là, au contraire, pouvait mesurer un demi-mètre presque… » J’étais en train de m’élancer encore plus vers l’arbre, quand un rayon de soleil a illuminé cette ombre sinistre… Quand je la vis, j’eus un tremblement : c’était une énorme corneille au grand bec pointu, noire comme du jais. Elle secouait ses ailes en les ébouriffant tout en tordant le cou d’une attitude agressive. La tête penchée vers le trottoir, ses yeux roulants cherchaient quelque chose… J’ai frissonné : derrière ces pupilles rondes et grises, je découvrais l’intelligence qui établit un véritable « plan » stratégique. Soudainement, comme s’il avait deviné ma pensée, l’oiseau hérissa ses plumes, tout en bougeant de façon imperceptible. Ensuite, il s’arrêta pour mieux me fixer, immobile…
En cet instant, j’ai perdu toutes mes certitudes. J’ai reculé brusquement du garde-corps et, sans m’en apercevoir, j’ai touché ma tête pour la protéger. Est-ce que cette bête-là voulait m’attaquer ? D’un bond, j’ai couru vers la porte-fenêtre avant de me barricader dans mon appartement.
Où est-il fini l’éloge joyeux des oiseaux de Leopardi ? (2) Le canari agile et pourtant fragile de ma jeunesse ? Peut-être Hitchkock avait-il raison…

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Alfred Hitchcock
Réalisateur anglais
(1899-1980)
Statue inaugurée le 8 octobre 2009
par Marius Mollet, maire
lors du XXème Festival du Film Britannique
de Dinard
Le Hitchcock d’or, trophée du Festival
« Œuvre du sculpteur Lionel Ducos »

L’été dernier, j’étais à Saint-Malo. Et je me suis rendue, naturellement, à Dinard, où le grand réalisateur anglais a tourné « Les oiseaux ». Cette statue est une époustouflante confirmation moins de sa célébrité que de sa prévoyance vis-à-vis du changement (unidirectionnel ?) de notre monde : humain, animal et végétal… peut-être, le monde en connait beaucoup plus que nous…
Dans un article de Jean-Michel Normand sur le Parisien, titré « Hitchcock passe-t-il l’été à Paris ? » (3) on lit :
« Après les rats des pelouses du Louvre, une autre espèce perturbe l’été des Parisiens : les corneilles. Plusieurs promeneurs ont été récemment victimes d’attaques en piqué, en particulier dans le parc de la Cité universitaire, et une quinquagénaire a dû être hospitalisée une journée… La ville de Paris prévoit des « effarouchements » et des destructions de nids en guise de représailles contre ces oiseaux qui devraient être classés prochainement  espèce nuisible ».

Claudia Patuzzi

(1) « Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d’or du soleil couchant . Tout le ciel était rouge, aveuglant ; et, derrière la Madeleine, une immense …»,  dans la nouvelle « Tombouctou ». 

(2) « Enfin, comme Anacréon, qui désirait se changer en miroir pour être sans cesse contemplé par celle qu’il aimait (…) de même, moi, je voudrais un moment me transformer en oiseau pour connaître le contentement et la joie qu’ils éprouvent à vivre. » Giacomo Leopardi, Èloge des oiseaux, dans Petites Œuvres morales (Milan,1827). Traduit de l’italien par Joël Gayraud et Eva Cantavenera, Èditions Allia, 2007.

(3) Article publié dans L’Obs le 14 août 2014 et cité dans « Le Magazine  du Monde.»

(toutes les photos sont agrandissables)