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Je ne me souviens pas en quelle occasion j’ai gribouillé ce morceau de papier. Ce qui est certain, jusqu’à aujourd’hui, je l’ai conservé au milieu de mes anciens journaux. Je devais être extrêmement fâchée. Un exutoire déversé à la hâte sur un quadrillé de grandeur moyenne. J’étais très jeune, en ce temps-là. Maintenant, je suis une extraterrestre essayant de retenir quelques fragments de sa vie inexprimable : un kaléidoscope de haillons et d’échardes, d’odeurs, de saveurs, de douleurs qui devraient fondre à la perfection. Une entreprise plus difficile que la chapelle Sistina de Michel Ange. Nos atomes se transforment, nos émotions se répandent à une vitesse vertigineuse strate sur strate, d’une heure à l’autre, d’une seconde à l’autre, au gré des instants, tout en faisant des folies dans nos veines entre les systoles et les diastoles de notre cœur cher et vieux qui vit et meurt avec nous… PUM ! PUM ! PUM !

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Un énergumène, croquis, 19 juillet 1969 (cliquer pour agrandir)

Mais, que veut-il, cet horrible individu ? Cet être irrépressible et envasé ? À qui s’adresse-t-elle cette langue de feu qui éructe de sa bouche ? Il y a une chose dont je demeure certaine : « la face ne ment point, elle est le miroir du cœur », comme le disait Henri Matisse.

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Le timide, Gribouillis à stylo et feutre, 1969 (cliquer pour agrandir)

En voyant cette langue rouge et pointue, j’imagine ce « Furieux » en train de fustiger sa victime. Ce pauvre individu à la couleur verte désormais ternie, à la tête en forme de poire presque chauve, avec deux yeux écarquillés ressemblant à des puits noirs où la peur sévit… tandis que sa peau est étrangement constellée de petits points rouges : sont-ils les furoncles de mon adolescence ? Ce petit homme timide et apeuré je l’ai trouvé par hasard, dans un autre fragment que j’avais gardé : un quadrillé venant du même journal secret…

Ce couple improbable, ô combien différent vis-à-vis du couple étrange du fameux film de Gene Saks (1968), n’est en vérité qu’une énième réincarnation imaginaire du couple le plus ancien du monde, c’est-à-dire Caïīn et Abel. Un frère contre un frère, un jumeau contre un jumeau, tout comme dans le livre d’Agotha Christov ; le bon et le méchant comme Bud Spencer et Terence Hill… jusqu’au couard Don Abbondio et le prétentieux Don Rodrigo des « Fiancés » de Manzoni… En somme, le tyran et son éternelle victime ; celui qui est vexé et celui qui vexe ; le faible et le fort ; le riche et le pauvre ; celui qui est branché et celui qui est exclu… c’est le couple « bipolaire » : le drôle de couple le plus diffusé dans la société d’aujourd’hui !
Que voulait-il dire, en fin de compte, Victor Hugo sinon cela : « Est-ce que l’homme a, comme le globe, deux pôles ? »
Voilà. Si j’essaie d’imaginer une histoire avec ces deux personnages, je ne trouve rien d’autre qu’un épisode désagréable de mon adolescence, quand je fréquentais la première classe de l’école moyenne.
Une classe de trente élèves peut être considérée comme un test révélateur pour mesurer le thermomètre de notre société. En elle cognaient les unes contre les autres les mêmes tensions, même si le diapason était différent et l’étendue plus réduite. Mais, la violence en elle-même était la même que partout ailleurs.
L’école résidait dans un quartier tout à fait bourgeois. Dans ma classe il y avait une leader antipathique et hautaine, venant d’une famille riche et aussi, hélas ! la fille d’un concierge d’un immeuble assez éloignée de la banlieue de Rome, tout près de la campagne. Elle s’appelait Cotichini (« boudins » en français). La pauvre Cotichini fut bientôt coincée. J’étais la seule à voir en elle une fille sympathique et gentille. Un jour, je me rendis avec elle à la campagne, chez sa famille. Dès lors, elle devint mon amie du cœur et je commençai à la fréquenter régulièrement. Un jour, ma camarade fut transférée dans un autre banc, loin de moi. Je me souviens précisément de tout ce qui se passa alors, comme dans un film. Je tournais le regard autour de moi, de côté et d’autre. Tout était figé dans une immobilité affreuse. Personne ne voulait occuper la place restée vide à côté de moi. Personne ne m’adressait plus la parole. Je frissonnais par le froid : j’étais au Pôle Nord ! Les invectives de mes camarades, qui s’en suivirent comme des souffles gelés, glacèrent mes veines : « tu nous as trahies ! Va-t’en ! » « Tu es devenue sale comme Cotichini, tu n’es qu’un boudin ! » De but en blanc, j’étais devenue une Cendrillon qu’on n’admet pas à la fête. Je finis pour tomber malade. Je me cloîtrai dans mon appartement, muette comme un poisson. Mes parents me scrutaient au jour le jour, de plus en plus émerveillés. Une semaine s’écoula, jusqu’à ce que ma mère m’extirpe la vérité. Rien à faire, je ne voulais plus revenir à l’école. Le dixième jour, une lettre arriva, signée par la leader, avec ses excuses personnelles ainsi que celles de toute la classe. La lettre était contresignée par la Directrice. Quand je retournai à mon banc, j’y retrouvai Cotichini m’accueillant par un sourire affectueux. Personne n’osa plus proférer un seul mot…
Parfois, pour changer l’ordre des choses, il suffit de l’action d’un seul homme. Cela peut bouleverser l’équilibre obtus de la ségrégation, de l’exclusion plus ou moins violente. Si tous ces « un seul » s’unissaient dans une multitude de « plusieurs seuls », la menace de ces pôles magnétiques serait de moins en moins redoutable tandis que, peut-être, « les solitudes glacées des pôles humains » (Jules Verne) petit à petit se dissoudraient…

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Boulevard Magenta, « Sans-abri » qui dort près de Naturalia (cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi