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La dormeuse de jour : dessin au feutre, crayon, pastel et vernis rouge.
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Le sommeil est un mystère.
Jusque de mon enfance j’y parvenais par des rites propitiatoires assez compliqués, des prières, des inspections soignées. Le sombre c’était le Noir absolu, un abîme encore plus obscur que la Cayenne et plus profond que le Puits de Saint-Patrice, à l’opposé du soleil aveuglant de mon Van Gogh — mon idole — ainsi que de la Lune pleine me souriant dans les nuits lumineuses du mois d’août.
Le sommeil a toujours été, pour moi, soudainement aveugle, un problème presque insoluble.
Pour me rassurer, je gardais bien éloignées les barres du rideau enroulable. Puis, de façon imperceptible, je plongeais dans les rêves, qui prenaient souvent l’aspect d’une jungle menaçante ou d’un marais trouble et gélatineux où la nuit coulait dans un éclair. Une double vie, où je volais au ras du sol, dans le couloir, ou dans l’obscurité de l’espace, tout en effleurant la Lune.
Plus tard, après une lecture gourmande de « L’interprétation des rêves » de Freud, je pris l’habitude de les transcrire au réveil…
Jusque là, une chaîne ininterrompue de rituels a tissu la maille de ma vie nocturne, constellée d’étoiles filantes, lunes noires, leurres et désenchantements. De temps en temps, Dieu venait à mon secours avec l’élan biblique du Moïse de Michel Ange : « Expose bien un désir, et je l’exaucerai ! »  me disait-il ; et je lui répondais : « je ne suis qu’un avorton, mon Seigneur ! Rends-moi belle comme ta mère ! » Dieu hochait la tête, puis susurrait intérieurement : « tiens ! Combien est-elle présomptueuse, la petite !… » Tout de suite après, il haussa ses épaules en disparaissant dans le sombre…
Dès lors, il n’est plus revenu.

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Avec le temps, je suis devenue plus rusée. Pour me dérober à mes fantômes, j’en ai inventé de faux. De gracieux et drôles lutins phosphorescents ont peuplé, petit à petit, mon chevet de nuit. Une étrange lumière verte enveloppait mes rêves de plus en plus colorés. Puisque Dieu était parti, je pouvais me créer un au-delà sur mesure, avec des fantômes et des anges à la portée de la main… que je pouvais confronter avec la lumière du jour ou avec le rythme haletant et étonné de ma vie. Ce fut ainsi que je commençai à écrire et dessiner sur d’étranges journaux…

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La dormeuse de nuit (cliquer pour agrandir)

Me voilà ici, finalement, sans aucun fétiche en noir et blanc… Maintenant, la nuit a cessé de se disputer avec moi. Mes petits défenseurs phosphorescents veillent sur moi. Je peux me détendre entre la vie et la fausse mort du rêve comme une bayadère sur un hamac-toile d’araignée au milieu de deux grands arbres de Ginko Biloba. Le temps n’existe plus. C’est moi le temps. Une mouche encastrée à jamais dans une goutte d’ambre qui pourtant rêve encore de voler…

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La scène onirique du vol dans « Huit et demi » de Fellini.
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Guido fuit de sa voiture, en voltigeant dans l’air, mais sa fuite est empêchée par la corde liée autour de son pied. Un homme au-dessous tire la corde, en le faisant descendre à terre. Qu’est-ce que cela signifie ? Guido voudrait se dérober à ses responsabilités, mais il ne peut pas le faire.
Et nous, où sommes-nous en train d’aller ? Où est-elle notre « corde » ? Qui va la tirer ?

Claudia Patuzzi