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Croquis au stylo , 1965 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
« Dieu fait ce qu’il peut de ses mains, mais le diable fait beaucoup mieux avec sa queue. »
(Jacques Prévert)

J’ai toujours eu honte de mes mains, tellement petites qu’on dirait les mains d’une enfant qui mange ses ongles. Pour ne pas montrer mes ongles consommés, je cachais mes mains derrière le dos, dans les gants ou dans les poches du paletot.
J’ai toujours éprouvé de l’envie pour les mains fuselées, avec des ongles émaillés en forme de croissant de lune.
En revanche, j’ai toujours observé les mains des autres. Dans le bus, j’en épiais les rides et les nœuds, les veloutés ou les callosités. Je fixais les taches de la peau jusqu’aux pellicules, tout en évitant, évidemment, de connaître le visage de leur propriétaire. Je commençais toujours par la main et le poignet. Puis, de déduction en déduction — quel travail fait-il ? Est-il marié ? Célibataire ? – j’essayais de reconstruire sa gueule… Juste au moment où ce visage imaginaire se détachait dans mon esprit, j’osais lever la tête pour vérifier la réalité…
Un jour de l’année 1965 j’ai eu le courage de faire un croquis au stylo de mes mains sur mon cahier d’école. C’était la période « pasolinienne », le temps de la vérité, où le sentier de la vie se penche pour la première fois dans l’inconnu, à travers plusieurs branches enchevêtrées… Je voulais me laver les mains de mon petit complexe d’infériorité. Le moment était arrivé. Je pouvais finalement « regarder » et « accepter » mes mains, c’est-à-dire moi-même.
D’ailleurs, chaque époque a eu « ses mains. »  Ses rites ! Ses gants…

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Les mains des autres… Rijksmuseum,  Amsterdam (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

« Il est rare qu’un bourgeois se fasse prendre sans les mains, ou alors ce sera malgré lui. Un portrait sans mains n’existe pas pour le bourgeois : c’est quelque chose d’incomplet comme un cul-de-jatte. La posture et l’expression de mains le préoccupent au plus haut degré. » (François Victor-Fournel, chroniqueur de la vie parisienne en Ce qu’on voit dans les rues de paris, 1858)

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Verner, homme avec une bague.

Les dessins parlent. Ils sont des messages ou des signaux d’alarme, le fruit de quelque chose que nous ne savons pas exprimer par mots. Un « surplus » capable d’entailler le marbre avec une simple ligne de crayon, une traînée d’encre ou alors un tourbillon de couleurs… Une  « langue » capable de grandir à l’intérieur de nous ainsi que des autres  pour germer  d’un coup… quand on devient âgés, ou pendant une promenade quelconque…
Nous sommes des langues qui marchent, des dessins qui colorent, des mains qui parlent.

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 Anonyme, femme aux bagues, 1840-1850.

Je voudrais donner le dernier mot à Matisse : « Si j’ai confiance en ma main qui dessine, c’est que pendant que je l’habituais à me servir, je me suis efforcé à ne jamais lui laisser prendre le pas sur mon sentiment. Je sens très bien lorsqu’elle paraphrase, s’il y a désaccord entre nos deux : entre elle et le je ne sais quoi en moi qui paraît lui être soumis. » (Henri Matisse, 1972,  dans Joëlle Bolloch, La main, La photographie au Musée d’Orsay, Musée d’Orsay, 5 Continents, 2007, p.15)

Claudia Patuzzi

Gilbert Bécaud, Mes mains (1958)