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001_casermone180 Version 2

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« Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route… » Mon Kerouac sous le bras, la première fois depuis des mois, je suis sorti ce matin d’un pas assuré et léger. Avant de quitter la rue… je me suis retourné juste un instant. Ma « chambre de bonne » se trouve au douzième étage d’une énorme « caserne » kafkaïenne dans la banlieue de la ville. Ma fenêtre est la seule qui ait les rideaux baissés en plein jour. Désormais, je n’ai plus de courage ni d’envie de les lever. Dès que j’ai perdu le travail, j’ai honte toutes les fois que la lumière du soleil met à nu mon échec avec les pauvres choses qui m’entourent : le lit défait, le sac à couchage chiffonné et sale, les restes flottants dans l’évier, ainsi que mes yeux cernés par l’insomnie, les chaussures usagées et tout ce qui fait d’un homme l’antichambre d’une « chose »…  Donc, il est mieux de se cacher, au moins jusqu’au moment où arrive à mon adresse cette enveloppe avec une feuille à l’intérieur… Ma dernière espérance : la possibilité d’un travail. Un ENTRETIEN !
002_metro180 - copieJe me suis lavé à la six-quatre-deux, rasé, peigné. J’ai endossé ce peu de linge encore présentable, y compris des chaussettes et une veste. Après un regard furtif dans le miroir — « vais-je réussir ? Ne vais-je pas ? » —, j’ai renfermé la porte à clé. Je me suis faufilé dans le métro, tout en glissant, comme une ombre, au dos d’une femme ignare, jusqu’à l’arrêt de République, les yeux fixés sur la lettre : sortie boulevard de Magenta…

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Tandis que je me promène dans le boulevard, au milieu de vitrines, platanes et pistes pour les vélos, le mot « travail temporaire » se détache comme un phare devant mes yeux… avec cette image d’un seau, d’un ouvrier… Que dis-je ? C’est un laveur de vitres ! C’est mieux que rien, le travail manuel trempe l’homme… pour qu’on ne m’envoie pas nettoyer un gratte-ciel entier…

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… Ou alors je pourrais aussi me mettre dans le « tertiaire » ou dans la communication… par exemple la préparation des événements… ou bien me résigner au métier de grutier mobile, de grutier à tour, de maçon… Il y a d’ailleurs aussi le ferrailleur, le coffreur blancheur, le coffreur boiseur, le traceur, le géomètre… Pourquoi pas ?

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Je frôle la MAIF… Je frissonne. Le mot « assurance » commence à bourdonner dans ma tête comme un gros coléoptère, une obsession qui me suit partout comme une ombre, une obsession universelle, d’ailleurs… « Zut, tôt ou tard je devrai m’assurer moi aussi ! Depuis quelque temps, je n’y vois pas trop bien… »

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À l’improviste, mes mains gèlent. Je panique, un frisson de peur et de froid me serre la gorge. Et si je ne réussis pas à répondre à leurs questions ? S’ils s’aperçoivent que mon CV a été retouché, que j’ai menti ? Je ne suis même pas en condition de marcher. J’ai des crampes d’estomac… Quelle heure est-il ? Je n’ai même pas un mégot. Peut-être pourrais-je boire un café… cela fait un euro vingt centimes… voyons, combien de monnaie en ai-je ? Je dois amadouer mon agitation…

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Où est le bar-tabac ? Ce maudit boulevard abonde de précaires, mais dans le trottoir il n’y a que des clopes piétinées… Mais, regarde ! Je ne peux même pas fumer une cigarette pour me calmer et cette « nana magnifique » s’amuse avec la cigarette électronique !

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Je suis presque arrivé … Bon dieu, où ai-je mis la lettre ? Elle n’est pas dans ma poche de la veste… ni dans les pantalons… Et si je l’ai perdue ? Zut, je suis perdu, je dois revenir en arrière ! Non, la voilà ! Elle est dans la poche intérieure du sac à dos … Ô Madone, fais de façon à ce que tout aille bien, je te supplie ! C’est ma dernière possibilité ! Désormais, il ne me reste que peu. Quel était-ce le numéro ?

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Voilà, finalement je suis arrivé, on va déjà me fêter…
« Bonjour, monsieur ! »
Pendant une seconde je me prends pour le roi du monde… je me range les cheveux, je redresse les épaules, je tire un soupir profond avant de saisir, avec décision, le poignet de la porte. Mais quelque chose ne marche pas : la porte est fermée. J’essaie de nouveau. Rien à faire. Une femme se démène derrière la vitre avec un sourire embarrassé. Qu’est-ce qu’elle dit ? Je sens mon sang se glacer dans les veines.
« On est en GRÈVE … peut-être, je peux retourner la semaine prochaine… »
Je me sens mal, la tête me tourne, je ne désire que rentrer dans mon antre, comme une bête mortellement blessée. Combien de cicatrices décorent mon corps ? J’en ai de trop, je vous assure… Je cours sur le trottoir en bousculant quelques passants, effleurant les vitrines mensongères. Je suis un aveugle sans bâton …

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« Hé ! » Quelqu’un m’appelle. Un son flûté et doux.
« Qu’attends-tu, petit brun ? Rentre et amuse-toi ! » me susurre une voix caressante. Étrangement familière. Je la regarde stupéfié, tandis qu’une bouche magnifique couleur rouge laque lance un baiser envers moi.
« Me voici, j’arrive ! » réponds-je, tout en me faufilant dans la porte vitrée.

Claudia Patuzzi

Post scriptum :
« Travailler fatigue » (Cesare Pavese)
« Labor omnia vicit, / Improbus et duris urgens in rebus egestas » (Virgilius, Georgiche, I, v.145)
« Au milieu de mille privations, tout est vaincu par le travail acharné, ainsi que par les urgences de la misère » (Virgile, Géorgiques, I, 146-7)
—   « Quel est ton métier, donc ? » –
—   « Le pauvre », Pinocchio répond à Mange-feu l’interrogeant autour du métier de son père.
(Carlo Collodi, 1826-1890, Les aventures de Pinocchio, XII.)