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La Porte Saint Martin (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Hier dans l’après-midi, pour profiter de la température printanière, j’ai fait une promenade en direction du Boulevard Saint-Denis, ayant pour but « Gibert Jeune ». J’aime ce magasin, fameux pour le recyclage des livres « neufs, anciens, introuvables ou d’occasion au meilleur prix ». J’aime ses vendeurs éduqués et silencieux. J’aime sa vitrine de la Pléiade, résultat de vicissitudes parfois tristes ou dramatiques.
« Combien d’anciens propriétaires sont encore en vie ? Pourquoi, en dehors de la mort, auraient-ils dû se débarrasser de leurs livres aimés ? Pour détresse ? Ou alors, avons-nous affaire à des héritiers désormais indifférents à l’élixir enivrant de la lecture ? Ou encore, pour suivre les promesses du nouveau rossignol télématique ? »
Quoi qu’il en soit, j’aime toucher les livres que des mains inconnues ont feuilletés, j’aime ces livres enrichis parfois par des dédicaces et des soulignages ainsi que de commentaires personnels, comme cette phrase écrite au crayon que j’ai découvert par hasard dans le livre de Primo Levi, « Si c’est un homme » : « Salut C. (cher ?) Primo, je reviens au camp pour te saluer et j’espère que tu te souviendras de mon venue…ta vie (mot illisible : he-de ?)

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À la fin de la préface, à la page 8, il y a cette phrase écrite à crayon : « Préface qui me fait comprendre l’intérêt de l’entreprise autobiographique ! »
À la page 130 –> « coup de cœur » suivi par le nom « Levi Primo » ( ! ?)
Plus en bas, à la page 79, il y a une note, écrite à la plume : –> « prise de conscience. »

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Dès que je suis arrivée, le rayon consacré aux livres d’art et au cinéma a immédiatement catalysé mon attention, en particulier un magazine hors série de Le nouvel Observateur dédié à Henri Cartier-Bresson, au prix intéressant de 7,90 euros au lieu de 49,90 du Catalogue de l’exposition au Centre Pompidou (dont j’avais lu récemment un très intéressant et exhaustif reportage en trois volets de Dominique Hasselmann dans son Métronomiques).

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Quand je suis rentrée chez moi, je me suis assise dans mon fauteuil, pour observer calmement les photos de cet extraordinaire magicien de l’objectif.
Dans l’éditorial, signé par Laurent Joffrin, on lit : « Toute sa vie, dans ses reportages comme dans ses promenades, dans ses portraits comme dans ses paysages, il a cherché l’instant décisif, ce moment magique où le fait brut devient une œuvre, où l’image fugace devient un tableau éternel (…) Loin de l’art pour l’art, rétif aux compositions purement graphiques, étranger à l’abstraction, il a témoigné de l’histoire et de la vie des hommes, plus que de son moi tourmenté. Mais il l’a fait en artiste. Rien n‘est gratuit chez lui, tout est social. Au terme d’un travail ascétique, il est devenu témoin d’une histoire où l’image parle mieux que le texte… L’ego de Cartier-Bresson se révèle au contact du monde. Son art se trempe au contact du réel. Pour une raison simple : le sujet de son égocentrisme, ce sont les autres. »

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Henri Cartier-Bresson: « Se lancer dans le photoreportage a été un choix radicale » (cliquer pour agrandir)

En feuilletant les pages et les nombreuses photos, j’ai pu apprécier la valeur tout à fait unique de cet homme « au Leica », à la fois voyageur et contemplatif. Jusque des premières pages, j’ai été conquise par ces déclics en noir et blanc, aussi « humains » et « simples » que « précis ».
Mais, quand je suis arrivée aux pages 48 et 49, je suis restée tout à fait foudroyée par une magnifique photo d’Alberto Giacometti : son regard est attiré par quelque chose, tandis que le bras gauche serre un journal chiffonné contre sa poitrine ; la main droite est cachée au-dessous du revers d’une veste. Il se trouve rue Hippolyte Maindron, à Paris, dans l’année 1961…

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Henri Cartier-Bresson : Alberto Giacometti, rue Hippolyte-Maindron, 1961: « l’artiste avait les mêmes passions que lui: Cézanne, Van Eyck et Uccello ». (p.48)

Pendant quelques secondes j’ai retenu le souffle : « c’est justement la photo qui m’a donné l’inspiration, en 1968, pour un de mes dessins ! » Même si le « journal » du Giacometti à moi ce n’était pas dans la langue française, mais en italien, et qu’on y figurait des mots et des évènements tout à fait différents, liés à ma jeune existence de ce temps-là.
Pendant quelques minutes je demeure comme interloquée : « je ne peux pas y croire ! Durant toutes ces années, j’ai complètement oublié que je m’étais inspiré d’une photo de Cartier-Bresson… »

P.-S. Henri Cartier-Bresson a dit de Giacometti : « Il est l’un des hommes les plus intelligents et lucides que je connaisse, d’une honnêteté sur lui-même et sévère sur son travail, s’acharnant là où on éprouve le plus de difficultés » (Le nouvel Observateur – BeauxArts, Henri Cartier-bresson, Le photographe du siècle, hors-série, p.48) 

002bis_CopertinaLevi740 Livre ancien que j’ai acheté 3 euros chez Gilbert Jeune il y a  cinq ans.

Poème placé en exergue de Si c’est un homme :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, Janvier 1947, Primo Levi

Claudia Patuzzi