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Claudia Patuzzi, Portrait de Giorgione, fusain sur papier (1968), inspiré par l’ Autoportrait en qualité de David, 1510, une œuvre à l’huile sur bois, 52 × 43 cm, conservé dans les collections du Herzog Anton Ulrich Museum de Brunswick, en Basse-Saxe Allemagne. (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Voilà chers amis, le portrait de Giorgione, dit « Zorzo » ou le « Grand George » ! L’homme-énigme… Un dessin qui remonte, comme les autres, à la période 1966-68 culminant avec la révolution des étudiants. Dans ma maison de famille à Rome, j’avais accroché « Zorzo », comme tous les autres dessins, sur les parois de ma chambre à coucher, avec Utrillo, Giacometti et Pasolini, tandis que l’affiche de Che Guevara demeurait solitaire, renfermée à clé dans la bibliothèque. Mon père, en parfait conservateur, l’aurait volontiers mise en pièces !
Maintenant, « Zorzo » est un émigré comme moi, en train de rêver depuis Paris son Castelfranco Veneto. Il est accroché à un clou dans le couloir, entre deux portes, juste en face de mon studio. Quand j’écris, j’entends son regard courroucé sur le dos. Si je me retourne, ses yeux sombres m’observent pensifs, comme s’ils voulaient dire : « Ne vois-tu pas ? Rien n’a changé de Rome à Paris : je suis toujours près de toi ! La géographie et la langue, au-delà des apparences, n’ont pas trop d’importance, car au fond l’homme est toujours le même. Moi aussi, je suis le même “mystère” à Rome, ici à Paris et à Castelfranco… »

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De temps en temps, Zorzo me regarde de biais, inquiet, en me disant : « De quoi songes-tu, à présent ? »
« Et toi, de quoi rêvais-tu tandis que tu peignais la Tempête ? » lui réponds-je, tout en clignant de l’œil. Je sais très bien que c’est un secret. Ah, oui, ses yeux noirs enchanteurs en savent assez !
Le maussade « Zorzo » me sourit, apparemment. Est-ce un leurre de la raison ? Je le fixe encore, juste un instant avant de me faufiler dans la cuisine, en quête d’un café. En vérité, je m’en fiche de ses secrets. Moi aussi, comme tous les gens insatisfaits, j’ai gobé son hameçon aigre-doux sans opposer aucune résistance. Maintenant, dès que je vis dans un « ailleurs » — à Paris, ma nouvelle ville —, je me régale de la chance d’avoir un ami important et affectionné qui ne meurt jamais. Son inquiétude de « beau ténébreux » ne me dérange pas. C’est un reflet de son immortalité mystérieuse. Ou, peut-être, de son humanité mystérieuse miraculeusement figée dans le temps ?

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« La tempête », tableau daté entre 1500 et 1510, conservée aux Gallerie dell’Accademia de Venise en Italie.

Salvatore Settis

Salvatore Settis, une analyse de la Tempête

Claudia Patuzzi