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001_disegnoCalv1200012 - Version 2

juin 1985. Décor : un appartement au dernier étage avec terrasse, dans le centre de Rome, place du Campo Marzio, près du Panthéon.
 Une grande chambre avec deux fenêtres sur rue ; une bibliothèque tout au long des parois ; trois tables surchargées de livres, ainsi que de journaux, de feuilles pour écrire, une machine à écrire, une bouteille d’eau, un verre ; deux chaises ; un fauteuil avec un plaid écossais ; un placard avec deux portes.
Personnages : Italo Calvino, la femme de chambre madame Lavinia Tolco et Monsieur Pandolfi, agent de désinsectisation de la Société Zucchet.

00 h 11
Avec un aspirateur à la main, une femme en tablier est en train de faire le ménage, lorsqu’Italo Calvino entre.
— Bonjour, Madame Lavinia, avez-vous nettoyé le placard ?
— Oui, Monsieur Calvino.
— En avez-vous trouvé ?
La femme enlève sa pelle en plastique : — j’en ai trouvé quatre, ils sont vraiment costauds !
Calvino s’approche d’elle : — rien que quatre ? Moi, j’en ai vu six ! Êtes-vous sûre que vous avez bien regardé ?
— J’ai fait tout ce que vous m’avez dit ! Maintenant, le placard est complètement vide, lavé et désinfecté de fond en comble.
Le front soucieux, Calvino susurre : — et le sac du linge sale, où est-il ?
— Il est là tout prêt auprès de la porte. Puis-je m’en aller, maintenant ?
— Apportez-le tout de suite à la laverie automatique, s’il vous plaît…
Quand la porte se referme, Calvino se dirige vers le placard. Il appuie son oreille contre une des deux portes. On n’entendait aucun bruit, heureusement. Pendant un instant, il demeure silencieux, puis, avec circonspection, il ouvre les deux portes en faufilant la tête à l’intérieur.
— Voilà, les cafards ont disparu, et Giacomo Leopardi a disparu aussi ! Si je pense qu’il voulait emmener l’Arioste et le berger errant de l’Asie ! il s’exclame, soulagé. Puis, comme foudroyé, il s’arrête au milieu de la chambre : — mon dieu, peut-être je vais devenir fou… c’est la faute de ces bénites Leçons américaines…

14 h 30 : début d’après-midi
Quelqu’un frappe à la porte : — qui est-il ?
Madame Lavinia entre dans la chambre avec une tasse de café, qu’elle la pose sur la table. Ensuite, elle sort.
Calvino saisit nonchalamment la tasse avant de s’accouder à sa fenêtre. La chaleur de la boisson le calme, tandis que la rue c’est une alternance de sourds bruissements, d’appels, de rires explosifs, ne faisant qu’un avec le son des cloches, des klaxons ainsi que le vrombissement sauvage des scooters et des motos. Le ciel bleu c’est une volière.
« Toujours le même chaos romain… » Les yeux sur la montre, il s’assoit à son bureau. « Mon Dieu, il est déjà tard, je dois m’occuper des conférences américaines » pense-t-il, tout en empoignant un volume relié. Juste à ce moment-là, un gros cafard sort du sucrier, se faufile au-dessous de la serviette en papier, glisse sur la table, frôle la bibliothèque à grande vitesse avant de se couler sous le placard. Entre-temps, un deuxième cafard, encore plus gros, court furtivement sur la chaise tout en frôlant un doigt de l’écrivain, avant de descendre à terre à la vitesse du son et se diriger lui aussi vers le placard…
— Lavinia ! hurle Calvino.
— Oui, qu’y a-t-il ? dit la femme ouvrant grand la porte.
— Téléphonez tout de suite à la Zucchet, il est urgent !
— Sont-ils retournés, donc ?
— Oui, j’en ai trouvé deux autres, mais ils se sont sauvés…
« C’est pire que dans l’Enfer de Leopardi, dominé par les rats, les écrevisses et les grenouilles… ou, pour mieux dire, c’est comme son beau jardin souffrant ! Ou alors comme l’invasion de ma fourmi argentine… Ce sont les spéculations immobilières… c’est le nuage pollué… les réacteurs nucléaires… Le monde est en train de se déformer ! » NOTE 1
— LAVINIAAA !
— Qu’y a-t-il ?
— Avez-vous téléphoné à la Zucchet ?
— Oui, il vient d’arriver !
— Qui ?
— Le mec de la Zucchet, il est déjà là !
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La porte s’ouvre soudainement. Une petite voix de stentor s’impose :
— Bonjour monsieur Calvino, je suis un agent de la Zucchet ! Je m’appelle Pandolfi, mieux connu comme la « flèche », ricane le petit homme aux narines palpitantes.
— Ravi de vous connaître, murmure Calvino, tout en demeurant interloqué vis-à-vis de cette « chose » évoquant un insecte semi-humain et semi-mécanique : une hybridation entre une sauterelle et un explorateur sous-marin, ou plutôt entre un câble électrique et une blatte géante…
« Voilà, j’ai trouvé ! se réjouit-il. Il ressemble comme une goutte d’eau à l’acteur Christopher Walken dans le film « La Souris » ou « Ne réveillez pas une souris qui dort » (1997) NOTE 2.
Après une rapide étreinte de la main, l’homme endosse une espèce de masque et, muni d’un extincteur, se glisse silencieusement dans le placard tout en refermant les deux portes. Peu de temps après, la chambre est transpercée par un long sifflement, évoquant une fuite de gaz. Il se suit une séquelle de bruits secs et déterminés, telles des gifles rebondissant contre les murs.
— Ça va ? Vous allez bien ? demande Calvino, inquiet. Mais, où s’est-elle cachée, Lavinia ?
Quinze minutes après, le placard est étrangement immobile. Dans la chambre, le silence est absolu, même glaçant. De Monsieur Pandolfi, agent flèche de la Zucchet, on n’entend aucun signe de vie.
« Mais pourquoi je suis seul toutes les fois que j’ai besoin d’aide ? » pense Calvino, en s’approchant prudemment au placard… Il s’arme de courage et entrebâille une porte, juste une fissure, pour jeter un œil à l’intérieur… Tout d’un coup, au milieu d’un bruit de pas accélérés on entend une respiration haletante et finalement une voix familière, s’écriant : — y a-t-il quelqu’un, là ? On arrive !

Claudia Patuzzi

NOTE 1 : Voir « La fourmi argentine » et « La nuage de smog », deux contes-morales, où le « mal de vivre » vient de la nature, publiés ensemble chez  les éditions Einaudi, dans la collection « Coralli », n. 221, 1965.

NOTE 2 : Pardonnez-moi cette « licence poétique » : Calvino n’a pas pu voir ce film (1997), car il est mort bien avant. Je me suis autorisée à le citer en l’honneur de l’Arioste, un des poètes préférés de Calvino, qui dans son incontournable Roland furieux avait allègrement introduit un « archibugio » bien avant son invention (quitte à se corriger en le jetant à la mer).