Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , , ,

001_Den Haag panorama180

Ancienne image de La Haye (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

 Chaque fois que je pense à l’Hollande, je me souviens des mots d’Albert Camus dans « La chute », dans le rôle d’un vieux avocat, un juge-pénitent, réfugié dans le « Mexico-City« , un café malfamé d’Amsterdam. Ce bar existait réellement. Camus eut l’occasion d’y entrer lors d’un séjour à Amsterdam en 1954. Il me semble de sentir sa voix même, vibrant d’émotion…
« …Ce pays m’inspire, d’ailleurs. J’aime ce peuple, grouillant sur le trottoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d’eaux, cerné par de brumes, de terres froides, et le mer fumante comme une lessive. Je l’aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs.  (… ) La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long de canaux. ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, il prient, somnambules, dans l’incense doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont parti à des milliers de kilomètres (…) L’Hollande n’est pas seulement l ‘Europe de marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous er heureux… » (La chute, OEuvres, Quarto Gallimard, 2013, pp. 1161-2)

CamusSIcafeMagot180hiphoto

Albert Camus à la terrasse des Deux Magots, boulevard Saint-Germain (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Combien de temps s’est écoulé depuis mon dernier voyage à La Haye ? Juste six mois, pourtant c’est comme si c’était hier…  Je me souviens surtout d’un endroit paisible, vert et tranquille,  à deux pas du Parlement (Binnenhof) : devant moi scintillait un las creusé par des canards et des éclaboussures artificielles; derrière moi glissait silencieusement une allée d’arbres et d’anciennes maisons en pierre. Je suis encore en train de rêver ? Il est possible…

AIA-Parlamento

L’Haye, Parlement (cliquer sur la  photo pour l’ agrandir)

Bien tôt je me suis aperçue la Haye comprenait deux villes. La première, sans « encens » ni « brouillard », où les vitres resplendissent, les rues débordent de fleurs tellement parfaites qu’on les dirait fausses, en plastique même, tandis que les prés sont lisses  comme des moquettes. La seconde plus écartée, riche de suggestions, habitée par de visages pâles glissant indifférents sur des vélos en guise de flèches avec leurs sonnettes agressives. Je dois l’admettre : La Haye est une ville presque amidonnée (le contraire de Rome) et pourtant imprégnée d’une bizarre et fascinante suggestion… Tout comme  ces anciennes maisons aux étranges portes, à mi-chemin entre le présent et le passé, dans un état de veille…
La même « veille » dont parlait Camus? Ou, au contraire, une veille qui ressemble à celle où flotte notre Europe, dans l’attente infinie d’un accouchement qui — apparemment — n’arrivera jamais ? Dans cette phase incertaine et violente, il ne nous suffit pas, peut-être, du paradis d’un lac ou d’une ancienne tour, des reflets verts d’un canal, ni d’un tableau de  Rembrandt pour continuer à croire dans la « vérité » de nos rêves. Mais, y a-t-il quelqu’un qui n’aurait pas envie de fuir, du moins une fois, de son vieux nid ? Envie d’oublier son abri de Barbie, son porte-parapluies, son vieux oreiller chiffonné ainsi que la boîte presque vide des pilules ? Y a-t-il quelqu’un qui n’aimerait pas de retrouver son  locus amoenus ?
Donc, pourquoi pas ? Personne ne m’empêche de sortir de la vieille tanière pour partir à la Haye pendant une semaine !
001bis_quadro aia azzurro 180

La Haye dans un miroir (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Derrière moi, une voix résonne. C’est justement la voix du juge-pénitent du bar Mexico City :
« Délicieuse maison, n’est-ce-pas ? Les deux têtes que vous voyez là  sont celles  d’esclaves nègres. Une eisegne. La maison appartenait à un vendeur d’esclaves. Ah ! on ne cachait pas son jeu, en ce temps-là ! On avait du coffre, on disait : « Voilà, j’ai pignon sur rue, je trafique des esclaves, je vends de la chair noire. » Vous imaginez quelqu’un, aujourd’hui, faisant connaître publiquement que tel est  son métier ? Quel scandale ! J’entends  d’ici mes  confrères parisiens. C’est qu’ils sont irréductibles sur la question, ils n’hésiteraient pas à lancer  deux ou trois manifestes, peut-être même plus ! L’esclavage, ah, mais non,  nous sommes contre ! Qu’on soit contraint de l’installer chez soi, ou dans les usines, bon, c’est dans l’ordre de choses, mais s’en vanter, c’est le comble. » (La chute, Idem, p.1175)
Que sont-elles, au final, les « enseignes » de La Haye ? Rien que des cartes de visite très raffinées et documentées, avec autant de décors et de fioritures, comme l’image au-dessus de cette porte distinguée :  une cigogne au milieu d’une grille très élaborée…
Qui sait qui habitait cette belle maison ? » pensé-je, tout en observant cet oiseau bienfaisant à la silhouette élégante.

002_portecicogna1801piano-2BLOG

(cliquer sur la photo pour l’agrandir)

— Dans une ville étrangère cela peut être dangereux que d’être trop curieux… susurre le juge-pénitent…
— Non, je ne suis pas d’accord, monsieur ! Pour moi, voyager c’est observer attentivement, pour en tirer des déductions et, parfois, des découvertes… Qui habitait dans cette maison ? Et bien, si je regarde cette cigogne au bec orangé, couronnée d’entrelacs de fer forgé, je vais petit à petit me convaincre que c’est justement la patronne de la maison qui a voulu graver son image sur la porte… Peut-être, c’est un genius loci évoquant une naissance, tombée comme une bénédiction, un porte-bonheur en honneur du nouvel arrivé… Regardez la porte ! Le bois est lisse, sans une bosse. C’est une maison très ancienne, habitée un jour par une famille très riche. Qui sait comment était-elle « maman », la mère du nouveau-né ! La patronne…
002_dama180

(cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Voilà, celle-ci pourrait bien être cette dame, habitant auparavant, dans une époque très éloignée, cette maison ! Une femme très élégante aux joues rubicondes et bien nourries. Et riche aussi : il suffit d’observer la dentelle immaculée, la bague au petit doigt de la main gauche ainsi que le bracelet… Étrangement, on ne voit pas l’alliance nuptiale…
– Je suis curieux de voir l’enseigne au-dessus de la porte de la maison d’à côté… souffle le juge-pénitent.
003porta toromucca 180

( cliquer sur la photo pour l’agrandir )

J’aime moins cette porte, même si elle émane une grande force, une certaine solidité. Rien d’étonnant, pourtant : cette grosse tête de bœuf  et ce jeune veau ce sont les enseignes d’un boucher enrichi. Père et fils unis à jamais au sommet d’un escabeau posé sur une pierre solide. Cet homme ne devait pas souffrir la faim !
— Et cette fois-ci, comment l’imaginez vous le propriétaire d’antan ? ricane le juge-pénitent.
– Satisfait, riche et obèse !

003_grassomacellaio ghiottone180

( cliquer sur la photo pour l’agrandir )

Juge-pénitent : — vous exagérez ! Il ne pèsera que quatre-vingt kilos… C’est vrai qu’il pose d’un air assez arrogant. On dirait qu’il transsude de la richesse de tous ses pores. Et son habit…
— L’étoffe du ruban rouge autour du gros ventre en pur satin. Regardez le double menton ! Ce jeune homme est un dévoreur de viande : du bœuf, de l’agneau, du porc, de la poule, du dinde, du gibier et celui qui plus en a, plus en ajoute… Aimez-vous les fruits de mon imagination ou voulez-vous proposer, vous même, un autre modèle ?
Juge-pénitent : — Non, je suis satisfait, même si ce trombone… Il ne m’est pas du tout sympathique… Regardez, il y a une autre porte que vous devriez aimer, tellement elle vous correspond…
007_porta con nave180

(cliquer sur la photo pour l’agrandir )

—   Un voilier ! La maisons d’un marchand !
Juge-pénitent : — Oui, un mangeur de poisson spécial… Quelqu’un qui n’a pas peur de la mer ni de la mort. Ne voyez-vous pas ? Le ciel est bleu foncé, la mer est sillonnée par de grandes vagues grises et vertes qui voudraient déborder en dehors de l’encadrement de l’enseigne avec toute leur fracas, tandis que les voiles blanches sont gonflées par le vent. Cette enseigne c’est comme un poème à la lecture ralentie, un Slow-reading poem. À gauche, dans le fond, ne voyez-vous cette vague aiguë à la pointe rougeâtre, évoquant un volcan au loin ? Cela, me rappelle quelque chose…
— Je la reconnais, c’est la montagne du Purgatoire que Dante Alighieri décrit ! ( chant XXVI de l’Enfer).  Dans ce voilier, Ulysse  s’adresse pour la dernière fois à ses camarades avant de s’effondrer… Cette enseigne devait appartenir à un homme très courageux… Se dirigeant peut-être à l’Afrique du Sud… ou alors à l’Océan Indien…

005_justitie180-amelioré

(cliquer sur la photo pour l’agrandir )

— Mon Dieu, quelle expression courroucée ! Un enseigne qui n’a pas besoin de commentaires.
Juge-pénitent : Oui… il suffit de lire l’inscription qui est en haut.
— Il aurait été mieux qu’on écrivait la vérité : « Tu n’as pas d’issue ! »
— La porte de l’enfer bourgeois : « Attention à vous qui entrez…! »

008_portediable180

(cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Juge-pénitent : — C’est un petit diable avec les cornes…
— … qui rit !
Juge-pénitent : — Pourtant, cette enseigne est sincère…
— Lisez donc l’inscription en anglais : « MÊME UN VIEUX COCHON A BESOIN D’AMOUR ! »
Juge-pénitent : — Enfin nous rencontrons quelqu’un qui a le courage de dire la vérité : le propriétaire était probablement un Anglais, ou un Américain, en tout cas un étranger !

006_Scheveningen180- 2Scheveningen sur le Noordzee   (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

– Le soleil est en train de descendre…
– Il commence à faire froid…
La porte de la maison s’ouvre. Un petit homme en sort, très ressemblant au petit diable. Il me dit : — Est-ce que vous voulez rentrer un moment vous réchauffer ? Ensuite, il susurre doucement :

« Reste encore cette nuit. Dors là tout près de moi
Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits,
Fromage en abondance et de tendres châtaignes.
Vois: au lointain déjà les toits des fermes fument
Et les ombres des monts grandissent jusqu’à nous. »

« Hic tamen hanc mecum poteras noctem
fronde super viridi : sunt nobis mitia poma,
castaneae molles, et pressi copia lactis.
Et iam summa procul villarum culmina fumant,
maioresque cadunt altis de montibus umbre. »

(Virgile, Première Bucolique, vv. 79-83, Éditions Gallimard, bilingue, Bucoliques, traduites par Paul Valéry, 1956, 1997 – folio classique)

Claudia Patuzzi