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« O douce lune, je me rappelle,/ sur ce col même – voilà, l’année revient – / je venais te mirer plein d’angoisse;(…) Et cependant me plaît/ la souvenance, et de compter les âges / de ma douleur… », dit Giacomo Leopardi, se souvenant de ses chagrins. Et continue : « O comme est chère, dans le temps juvénile … la souvenance de choses disparues, encore que tristes et que le tourment dure  ». (« A la lune« , composée probablement en 1819- Piccoli idilli, XIV, 1927)

Je suis d’accord avec Leopardi. Mais, quelle valeur a-t-elle la « souvenance » quand on vit en  décalage, dans un autre pays, dans une autre ville ? Dès que j’habite Paris, le présent et le futur se sont frayé sournoisement un chemin dans certains souvenirs, laissant flotter le filet, en tissant de nouveaux entrelacements tout en creusant des trous imperceptibles dans cet ancien et somptueux tissu.  À pleins poumons, la ville nouvelle crie son nom et sa volonté, se faufile dans la serrure de la porte, frappe séduisante contre les vitres, tremblote menaçante dans la cheminée et, ne faisant qu’un avec une rafale, elle m’ébouriffe les idées et les cheveux dans un corps-à-corps quotidien. Depuis ses vertes collines, Rome nous regarde avec l’indifférence  d’une dame grosse et orgueilleuse. « Faites ce que vous voulez ! Je demeure toujours la même… », pense-t-elle, allongée en face du couchant rouge de sang comme une immense femme en marbre, satisfaite et immuable…
Mais aujourd’hui, un souvenir s’est dérobé au siège parisien.  J’errais nonchalamment dans le X Arrondissement quand j’ai vu la vitrine d’une agence de voyages : un gigantesque puzzle de l’Europe…

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« Depuis combien de temps ne pars-je pas en voyage ? », me suis-je demandé. « Certes, Paris ce n’est pas qu’une seule ville, elle est formée par l’ensemble de ses villages-quartiers divers, dont chacun s’exprime selon sa propre personnalité, son architecture, ses habitants, sa position… même l’air, le soleil et le ciel changent d’un quarter à l’autre… c’est une capitale faite d’une myriade de pays différents : un puzzle. À quoi bon de voyager, me dis-je donc, tandis qu’une autre voix ne cesse de susurrer : Et si, au contraire, je sortais de Paris ? »
Ouf ! Je décide de ne pas y penser et j’avance sur le même trottoir. Juste après je côtoie un énorme magasin de voitures ou trône, prisonnière de son immobilité, une automobile. Je l’observe abasourdie : cette voiture, luisante comme un miroir, affiche la même inaccessibilité que le gros diamant de la joaillerie Bulgari à Rome, avec son baldaquin en soie rouge. Je m’approche avec circonspection. C’est une splendide Jaguar couleur du plomb !

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J’ai honte de mon enthousiasme de consommatrice. Depuis mon installation à Paris j’ai arrêté de conduire, enchantée par le métro et le confort des grands trottoirs parisiens, sans compter les bus toujours comblés de vieilles dames. Avant de partir, j’avais vendu ma dernière voiture, une  « Ford-Ka » noire plus rapide qu’un pur-sang… À l’improviste, je me souviens de mon ancienne FIAT 500, fidèle jusqu’à l’immortalité, que j’eus comme prix de fin d’études à mes dix-huit ans…

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Rome, défilé de 500-Fiat (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Combien de randonnées ai-je faites avec mon chien Grog, en haut et en bas de la route « Panoramique » de Mont-Marius ! Combien d’incidents nocturnes pointillés  des rages de mes parents ! En regardant la Jaguar  je me vois comme je suis maintenant : réduite à la condition piétonne, chaussures sans talons, lunettes de soleil antireflet, sac à dos d’une grande capacité, un mini-parapluie, les tickets du métro dans la poche… La nostalgie de ces quatre roues d’antan me serre le cœur. Et si j’achetais une voiture ? Impossible ! Non, bien sûr qu’elle ne serait pas une Jaguar, mais une voiture économique, d’occasion, ou même un fourgon déguisé en caravane, peint comme un Peau-Rouge… »
Pendant un instant, je me vois en Bretagne, à Saint-Malo ou à l’ile de Ré, ou alors en Laponie, à Berlin, dans l’archipel frison de Sylt, en Danemark, à Gand ou en Écosse… Mais l’enchantement ne dure qu’un instant. Un drôle de petit homme (peut-être ma conscience) me scrute d’un air sévère, avant de me hurler : « Arrête ! N’as-tu pas honte ? »

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Sur la voie du retour, je m’aperçois que le Paradis n’est pas si loin que cela. Il est bien à la portée de mes mains. Pourquoi dépenser autant d’argent ? Est-il vraiment nécessaire pour ébaucher des rêves grandioses ? Au contraire, il suffit de tellement peu pour y accéder ! Ouvrir une porte, entrer chez Maurice, dans sa cuisine !

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… ou chez le bouquiniste de la rue des Vinaigriers : se perdre en ces vieilles pages imprimées, ainsi fascinantes, dans ces livres retentissants de vives empreintes humaines, dans les images ou les dessins, dans les bandes dessinées…  incunables d’autant de petites lunes de Leopardi, à chaque fois différentes et séduisantes, récurrentes et antiques…

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« Pour voyager, ce n’est pas la peine de laisser Paris », je pense, tout en grimpant l’ancien escalier en bois, avant d’ouvrir ma porte. Mais une voix minuscule ne cesse de me taquiner : « peut-être un autre jour, pourquoi pas ? «
« Pourquoi pas ? » je répète à moi même, en refermant la porte.

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Claudia Patuzzi

21.12.2013. Aujourd’hui, sur L’épervier incassable, le blog de Serge Bonnery (@sergebonnery), vous trouverez l’article « Dissémination : raconter une histoire avec Claudia Patuzzi », concernant mon roman « Zérus, le soupir emmuré ».