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Henriette et Ghislain (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Le chêne mutilé  n. 78, deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 306-308, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Nous sommes en juillet, trois mois sont passés depuis la mort de mon oncle Ghislain et moi, comme toujours, je me promène à l’ouest du jardin. Le grand chêne a été émondé. Deux troncs sanglants, privés de force, se lancent vers le vide. Les plus fortes branches, qui s’entrelaçaient au-dessus du toit, ont été coupées.
— Le chêne était mangé par les vers ! explique Rolando, le grenier est plein de souris… il y a une charogne dans le grand pré…
Le matin, les rayons de soleil dessinent un rectangle de lumière qui divise en deux le côté ouest, comme des ciseaux. Je regarde le chêne désolé. Il n’a plus la forme d’un parapluie, il rassemble à un Mohican ou à un punk.
Je gifle l’air avec violence. Des centaines de moustiques tournent autour de moi, ballottés par le mistral.
— Ce sont des bestioles noires avec de petites pattes, un peu comme celles des puces… grommèle Henriette.
— Aïe !
— Gros porcs puants et casse-pieds ! proteste Henriette, en se réfugiant dans la maison.
— Quoi d’autre ? Lui demandé-je, amusée.
— Je ne peux pas utiliser trop d’adjectifs sinon ils deviennent prétentieux !

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Une question me tourmente encore. Quelle est la vraie raison qui m’a poussée, sinon obligée, à écrire l’histoire douloureuse de mon oncle ? Je ne crois pas que ce soit le mystérieux paquet, les trois tessons, la petite tasse avec la tour Eiffel, la photo de Ghislain que Santina fit à la veille de son départ… D’ailleurs, au commencement, je n’aimais pas trop le ton un peu plaintif de ses lettres, cet esprit replié sur soi et même satisfait de cette « détresse affective ».
Un jour, j’ai commencé. J’étais convaincue d’être entraînée surtout par le dédain et le désir de justice. En réalité, quelque chose de plus profond agissait en moi. Un de ses mots. Un mot où se condensait, à mon sentiment, sa voix, son âme secrète. En quelle occasion me l’avait-il dit ?
Hier, par hasard, j’ai trouvé, parmi de vieilles coupures de journal, une note que j’avais écrite pour répondre à une de ses lettres. Quelle lettre ? Je ne la trouvais pas. Quel chaos ! Pendant la nuit dernière, j’ai rêvé tout le temps de la chercher dans les lieux et les circonstances les plus incroyables. Rien, pas de traces de cette lettre unique. Ce matin, en me réveillant, j’avais tout oublié.
Puis, en m’accoudant à la fenêtre sur le « jardin interdit », les mots de mon oncle ont jailli de mes propres lèvres : « la vie est à moi, ma petite fée. Je le comprends maintenant, et peut-être est-il trop tard. » C’était la première fois qu’il me parlait de son deuxième amour, un autre amour après celui qui le liait à grand-mère Gény. Je me suis mise à regarder la vache qui frottait son museau contre la haie de pittosporum. Ce museau qui demandait de la tendresse au lieu du manger a activé mes souvenirs : « je t’ai ouvert mon cœur », me disait mon oncle, « parce que tu m’as ouvert le tien. Ou, du moins, tu m’as fait deviner qu’il y a une chose qui te fait souffrir, un obstacle difficile à franchir. Peut-être, tu as déjà sauté le pas qui te séparait du bonheur. Le bonheur va plus vite que la poste, parfois. Mais si tu ne l’as pas encore sauté, fais-le, vis ta vie, sans entendre ni freins ni conseils. Je suis sûr… »
Je ne réussis pas à me souvenir de quoi mon oncle Ghislain était sûr… Cette lettre, la seule lettre dans laquelle il s’est occupé de mes vicissitudes personnelles, je l’ai perdue.

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Au début de l’après-midi, le chêne mutilé dégage encore une ombre fraîche qui effleure la haie du grand pré. Les moustiques ont disparu et sur le côté ouest règne la tranquillité. Henriette dort, tandis que Rolando, assis dans la véranda, est concentré sur ses mots croisés. C’est l’heure universelle de la digestion, partagée par toute l’espèce humaine. Durant cet intermède pacifique, je reste assise à une petite table à l’ombre du chêne. Entre mes mains, l’album photo de mon oncle. Je le caresse avec dévotion. C’est un vestige précieux. C’est le journal de sa nouvelle jeunesse, de son amour romantique et sénile. Qui a dit que les vieux ne peuvent pas aimer ? Sûrement quelques êtres frigides à la faible imagination. Maintenant, je suis satisfaite : Ghislain a connu, même tardivement, une réparation. Mais il suffit que j’ouvre l’album de nouveau et voilà que le souffle me manque : chaque page présente des espaces blancs, des œillets vides. J’observe cette ruine qui se répète à intervalles réguliers — une ou deux photos qui manquent — avec un rythme aussi logique qu’implacable : quelqu’un a enlevé toutes les photographies où mon oncle apparaissait souriant et heureux avec Corinne Tibet ! Elle y figure parfois, mais elle est toujours seule, tellement petite et lointaine qu’on peut la confondre avec le paysage et les reflets aveuglants des marées…

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FIN

Claudia Patuzzi