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Corinne Tibet 76, deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 299-302, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Une année s’est écoulée. Je suis de nouveau dans la maison au bord de la mer. J’ai dépassé la grille verte et je parcours l’enclos à l’ombre des feuillages. Je suis de nouveau prisonnière dans le présent éternel des chênes séculaires. C’est de nouveau l’été et c’est le seul jardin où il fait frais en plein juillet à six heures de l’après-midi. Cette fois aussi le temps se répète inépuisablement. Et pourtant, quelque chose a changé. Mon oncle n’est plus. Je ne recevrai plus ses lettres. Je ne serai plus « la petite fée » à qui confier son mystère et dévoiler, avec pudeur, son âme. Depuis que le « fait de Ghislain » s’est éclairci, je sens une brise nouvelle dans l’air, j’entrevois des pas invisibles qui coupent comme des ciseaux le grillage sur le grand pré. Partout — derrière les pittosporums, à côté des chênes —, il y a des passages et des chemins secrets. Partout, il y a l’activité intense de taupes et de lapins, et le frôlement des serpents parmi les fissures et les crevasses. Le jardin va se détruire. Du grand pré sortent des effluves mystérieux. Maintenant, je peux m’enfuir d’ici…
Un son de cloche déchire l’air calme du début de l’après-midi. Un Somalien veut vendre quelque chose.
— Va-t’en, s’écrie Rolando, défendant son enceinte comme un chien de garde. Le Somalien est sur le point de s’en aller, mais une lueur dans le regard l’arrête.
« Orr ! Orr ! » C’est un cri de guerre. Le cri sans espoir d’un autre intrus. Un invisible.
En un instant, le temps s’est arrêté. Je me dirige comme un automate vers le jardin à l’anglaise et longe le parterre de violettes. L’air est devenu gris, le ciel crasseux. Je pense à la vipère transpercée, à l’odeur asphyxiante des gaz d’Ypres et du DDT, à la grille toujours fermée, à l’oubli et à l’injustice qui effacent des vies sans pitié. Je tends une main, puis l’autre, vers ces fleurs fragiles, contre ce petit éden édulcoré… Un sourire, le même que celui de ma grand-mère Eugénie Balthasar, m’effleure les lèvres…

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À quatre-vingt-treize ans, Ghislain est mort assisté jusqu’à la fin par Corinne Tibet (1). Déjà à la retraite, quand il l’a connue, il était considéré comme le meilleur des confrères de l’Institut. Ils n’étaient plus très nombreux : les vocations se faisaient toujours plus rares, mais la Mort, elle, n’avait pas changé. Combien de confrères-professeurs étaient morts ? Un très grand nombre. Combien en étaient-ils restés ? Moins d’une quinzaine. Une des premières lettres de mon oncle reflète ce climat de désolation. 

Bruxelles, le 3 juin 1976

Que te dirais-je, ma petite fée ? Que je suis fatigué, paresseux, hanté par le sentiment d’être ridicule ? Je ne sais pas. Cela fait deux semaines désormais que je ne t’écris plus. À l’école, la vie est devenue toujours plus difficile. Nous sommes peu nombreux désormais pour contenir la course effrénée de la société, et les collègues en qui j’avais confiance sont morts. Tous. Quelquefois, au milieu des élèves, je perds mon calme. Je me mets en colère surtout à cause du peu de soin que certains professeurs apportent à la ponctualité, à la discipline, à l’ordre, à la propreté de l’école. Une négligence qui mûrit au détriment des études et de l’éducation des jeunes. Mon école ne ressemble plus à ce qu’elle était avant. Quelle différence ! L’ordre contribuait au succès des élèves. Maintenant vogue la galère, advienne que pourra. Pauvre navire, où va-t-il échouer ?

Un professeur déçu

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Ghislain dans son « appartement ».

À partir de 1985, l’Institut fut verni de blanc et restructuré. L’aile la plus ancienne fut reconstruite avec des pièces vastes et lumineuses destinées aux Frères les plus vieux. À la fin des travaux, Ghislain quitta sa chambrette et déménagea dans son nouvel «appartement ».
Dans cette nouvelle coquille, il apprit peu à peu l’art de profiter du jour présent. Carpe diem ! Maintenant qu’il était à la retraite, il voyait l’Institut avec les problèmes de la modernisation. Il avait Beethoven, Berlioz, Debussy, Mendelssohn, Stravinsky, son fauteuil, la radio, la télévision, les dictionnaires, les mots croisés et ses rêves. Était-il silencieux ? N’était-ce pas beaucoup mieux ainsi ? Il aimait s’habiller de bleu. La chemise blanche. La cravate assortie. Le visage rougeaud et sans rides. Les cheveux blancs et brillants. Il traversait un long couloir, entrait dans l’ascenseur et passait dans l’entrée protégée par de grandes baies vitrées. Il souriait aimablement. Un déjeuner rapide au réfectoire, puis un petit café en vitesse dans un bar. De temps en temps un anniversaire, un enterrement, un voyage à l’étranger. Un coup d’œil furtif en direction de la secrétaire au moment du salaire.
La secrétaire de l’Institut s’appelait Corinne Tibet, elle avait soixante ans ou peut-être plus, elle était très jolie, mais il n’avait jamais daigné la regarder. Le timide frère Iréné se contentait d’un bonjour, d’un bonsoir ou d’un merci beaucoup. Après il retournait dans son appartement, parmi ses euphories musicales et ses souvenirs. Qu’est-ce que la vie pouvait lui offrir encore ? Il avait quatre-vingts ans et en paraissait quinze de moins… mais c’était tard, un peu trop tard pour cultiver un désir impossible…

 Bruxelles, le 16 mai 1985

Et si moi je devais rencontrer « quelqu’un » qui partage mon état d’âme, mes rêves, ma joie céleste de la musique, alors oui, bien sûr, ce serait encore plus agréable. Suis-je étrange ? Un peu idiot ? N’y aura-t-il jamais « quelqu’un » d’assez spécial pour comprendre un vieux fou comme moi ? Et pourquoi se laisser toujours opprimer par les nécessités matérielles, les pensées douloureuses et le souci du lendemain ? Nous devons parfois nous mettre à l’abri des autres et de nous-mêmes, autrement nous serons dévorés. Dommage que je n’ai pas toujours fait ainsi ! Maintenant, je vois clair enfin : il n’est jamais trop tard pour bien faire…

Un épicurien

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Claudia Patuzzi

(1) Très récemment, quelques temps après cette publication, j’ai reçu une lettre d’une cousine de mon oncle, Bernadette, que vous pouvez lire ci-dessous, dans laquelle j’ai appris une nouvelle version du déroulement des derniers jours de Ghislain.

14 novembre 2014 16,34

Ma chère Claudia
Édouard vient de m’envoyer ton livre en français. Je l’ai lu en une journée, tant il était passionnant. Pauvre frère Marcel que de souffrance  et pourtant, quand il venait chez nous, il était toujours souriant, et jamais une plainte sur son sort.
Comment des adultes du même sang peuvent-ils être aussi cruels ? J’ai honte pour eux. La misère peut être très grande ! mais il doit toujours y avoir une place pour l’orphelin.
Ce qui est drôle, c’est qu’aujourd’hui, la famille est une vraie mosaïque de couleurs : J. est quarteron ; C. à 2 enfants sans père (non reconnus par leur père) et la dernière est colombienne  !!! D. a 2 enfants eurasiens, dont le grand-père est luxembourgeois et la grand-mère hongroise. Mes tristes aïeux doivent se retourner comme des crêpes dans leur tombe ! ! !
Nous, les enfants, nous savions que frère Marcel gardait un secret (honteux) pour la famille, mais nous étions trop jeunes pour comprendre. (On ne connaissait même pas le terme « bâtard » !)
Ce que tu ne sais peut-être pas, c’est que c’est l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles qui nous a téléphoné pour nous avertir que frère Marcel était en clinique. Arrivés, André et moi, à Saint-Jean, on entendait, dans l’indifférence générale du personnel, frère Marcel crier de douleur. André a directement cherché une infirmière qui lui a dit qu’elle avait reçu l’autorisation de commencer les soins palliatifs, mais que le médecin avait oublié de signer cette autorisation ! ! ! C’est l’infirmière en chef qui a autorisé la première piqure de morphine. Après plus d’une heure de discussion, André a téléphoné au couvent pour qu’un frère vienne passer la nuit près de lui. Il lui fut répondu que frère Marcel était un « douillet »
C’est donc moi qui suis restée et André est parti à Waterloo pour s’occuper des 4 enfants. Une très gentille dame (2) a téléphoné 2 fois, mais frère Marcel était déjà dans le coma. À 2 h du matin je me suis réveillée en sursaut. J’ai senti un « changement » que je ne peux expliquer…
J’ai cherché l’infirmière. Inconscient, frère Marcel est mort à ce moment-là me tenant la main.
Ces souvenirs me sont revenus quand j’ai appris, par ton livre, l’amour d’enfant qu’il portait à maman. Il est mort tenant la main de sa fille. Encore merci pour ce beau cadeau. J’espère vous voir bientôt. Je vous embrasse tous.

Bernadette

(2) Probablement Corinne Tibet.