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“O frères…Considérez votre semence : vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes, mais pour suivre vertu et connaissance”
(Dante Alighieri, La Divine Comédie, L’Enfer, chant XXVI, vv. 118-120)

Depuis combien de temps sommes-nous en train de descendre l’escalier ? Peut-être une heure ou même plus… Mon occasionnel compagnon de voyage et moi, nous sommes deux corps poussés vers le bas par une inéluctable force de gravité ;  deux buratins contraints à descendre l’un à côté de l’autre en direction d’un parking qui n’arrive jamais, dans un escalier qui ne finit pas non plus… Nous descendons en silence, les bras au long des flancs, sans courir. Comme si c’était une promenade. Comme si le parking ne fût pas loin, juste derrière le coin. J’inspire l’air : il est sec et sans poussière. La lumière du néon fait rebondir les couleurs : apparemment la main courante peinte en rouge et le linoléum orange sont tout à fait neufs…
« Cet escalier est une malédiction… », bredouille mon compagnon. Puis, il ajoute : « ce serait mieux qu’on fasse demi-tour ! »
« Tu es fou, tu sais bien qu’on ne peut pas ! »
J’ai oublié de vous donner un renseignement très important : il n’y a pas d’escalier derrière nous ! Au fur et à mesure que nous descendons, les marches supérieures pâlissent de plus en plus. À leur place une traîne gris foncée s’installe, une espèce d’entonnoir vide, ressemblant à un gouffre. Voilà la raison nous empêchant de remonter en haut. Donc, pour ne pas devenir fous, nous ne nous retournons plus en arrière ! Il n’y a qu’à descendre… En fin de compte, la vie, n’a-t-elle pas, elle-même, une seule direction et une fin « unique » ?

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« Vous qui entrez laissez toute espérance! » Dante Alighieri: La Divine Comédie, L’ Enfer, chant III, v.9.

Maintenant, l’escalier a changé de couleur : de l’orange on est passé au rouge, la main courante est marron. À quoi bon toutes ces couleurs ? Allègent-elles la claustrophobie ? Ont-elles l’attitude et le but de nous faire oublier l’absence de fenêtres et de portes ? Sommes-nous prisonniers dans un bunker ? Le silence est invisible, mais lourd… Voilà le but de ces couleurs brillantes ! Elles nous distraient de ce silence irréel, nous rassurant vis-à-vis de l’anonymat « inhumain » de cet énorme parking souterrain, pas loin de la Gare de Lyon. Celui-ci n’est pas un lieu et rentre dans la série de nombreux endroits, sombres et vides, formant dans notre planète ce qu’on appelle « l’anthropologie du quotidien » (les gares, les aéroports, les voitures, les trains, les avions, les supermarchés, les parkings, les autoroutes, ainsi que les grandes chaînes hôtelières, les camps volants pour les réfugiés de la planète, et cetera) fouillée par Marc Augé, dans son fameux livre titré « non-lieux » (Seuil, 1992), un néologisme que l’auteur même a introduit.

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”…entrant toujours plus loin dans cette triste pente”, Dante Alighieri, La Divine Comédie, L’Enfer, chant VII, v. 17. (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

L’escalier qui vient est encore métallique, mais peint en bleu foncé. Par contre, les murs ont été peints d’un jaune pâle. D’ailleurs, une étrange grille en fer s’affiche, qui nous rend optimistes : nous sommes en train peut-être d’atteindre le parking… L’escalier successif est recouvert par un linoléum jaune clair… « Il n’y a pas d’issues, la descente continue ! »
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Pour moi on va dans la cité dolente” (La Divine  Comédie, l’Enfer, chant III, v.1)

Enfin une porte ! C’est une porte peinte en vert, avec un hublot au centre. La paroi est jaune tandis que le linoléum est bleu. J’essaie de lorgner au-delà du hublot. Je réussis à entrevoir un espace très exigu et, du côté opposé, une autre porte, à l’identique de celle-ci. Un monde parallèle ? Un château d’Atlas ? La énième illusion ? Un miroir ?
Désormais, je suis convaincu qu’au fur et à mesure que je descends les couleurs deviennent de plus en plus bizarres. Emporté par la rage, je me lance contre la porte avec toute la force dont je suis capable, mais, au final, je suis obligé de lâcher : le poignet est bloqué et la porte est en fer. Mon compagnon vient à mon secours : « Je te montre ce que je suis capable de faire ! », dit-il, avant de se jeter contre la porte avec tout son poids. Rien à faire. La porte est fermée. Nous nous dévisageons tous les deux sans espoir.

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Désormais déprimés, nous nous dirigeons lentement vers un couloir, sur notre droite, lorsqu’une petite porte métallique nous paraît complètement ouverte. Par-delà la porte, encore plus resplendissante que l’étoile de Jacob ou de David, l’inscription « SORTIE » en lettres cubitales, rayonnante comme une comète dans un ciel estival au mois d’août… Le reste est facile à imaginer. L’histoire, je l’avoue, semble glisser dorénavant en pente, vers une « happy end » made in USA à la saveur de sirop, c’est-à-dire vers la « fin heureuse ».
006_freccia180Mais qui refuserait à soi même une fin joyeuse ? Une vie discrète et comblée ? Une « belle » mort ? Quant à moi j’ai eu ma flèche dorée qui m’a emmené directement chez moi… Une étoile comète !
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Photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour l’agrandir)

Quand je rouvre les yeux, une lumière éblouissante m’aveugle. Je réussis juste à entrevoir quelque chose de noir, des haillons, peut-être des sacs, deux taches claires comme des doigts, deux genoux ratatinés… Un être humain ? Un clochard ?
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Photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour l’agrandir)

Maintenant, je peux voir le Lion solennel qui veille puissant sur la tête de cette pauvre « bête » humaine, dégradée et désespérée, sans abri… Il cache sa tête entre les bras, pour la protéger de quelque chose. Comment ai-je pu m’en oublier ? Comment ai-je su ignorer sa solitude ? Peut-être, la course dans l’escalier n’était qu’un escamotage, un moyen pour ne pas voir la réalité… une fuite. Peut-être ce que je vois, même si terrible, ce n’est pas vraiment l’enfer. Cette solitude, cette déchéance et résistance fait partie de ma vie ; ou, pour mieux dire, « c’est » la vie.
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Photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour l’agrandir)

Maintenant, ma vision devient de plus en plus claire. Je distingue nettement la lueur de la pluie sur le trottoir et la rue sur la droite : elle est la rue des Vinaigriers, juste à deux pas de l’association des Garibaldiens et de ces quatre ou cinq marches qui montent au canal Saint-Martin. J’ai l’impression d’entendre la musique de l’eau… Quand j’ai vu ce « lieu-lieu » pour la première fois, il y a plusieurs années, j’en fus foudroyé. Celui-ci était déjà « le » lieu où j’aurais voulu vivre pendant le reste de ma vie… Mon vœu fut exaucé.

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« Et par là nous sortîmes, à revoir les étoiles », L’Enfer, chant XXXIV v.139. (photo de Claudia Patuzzi, cliquer pour l’agrandir)

Quand j’arrive, la maison me paraît différente. Elle n’a plus les lustres en cristal ni l’air hautain et pompeux des vieux immeubles haussmanniens. Maintenant y règne la grisaille paresseuse d’une tanière où se promènent de temps en temps — en haut en en bas dans les murs ou parmi les colonnes des livres — des lézards taquins ou alors une banale tache de graisse. Une maison tanière, en somme ! Ni trop, ni trop peu. Ni non-lieux, ni superlieux.  Ni Enfer, ni Paradis, mais une vie dans la moitié : un Purgatoire tellement humain qu’il pourrait sembler même beau.
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Claudia Patuzzi