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La lettre  n. 72, deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 277-279, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Macerata, le 24 mars 1919

Cher Ghislain,

Pardonne à ta maman. Qui sait combien tu souffres tout seul là-bas ? Je t’écris avant de venir te chercher à Bruxelles. J’attends un autre petit frère, sais-tu ? Je suis émue, mais j’ai d’étranges pressentiments… Cette nuit, j’ai fait un mauvais rêve : un navire coulait et je tombais à la mer…
Je laisse la lettre ici, dans cet endroit secret et sûr, que j’indiquerai dans un billet que je confierai à Regina Coen. Si je meurs, elle te le consignera…
J’ai toujours pensé que tôt ou tard je devrais payer l’intensité avec laquelle j’ai vécu ma vie. Quand j’ai vu Niba, un miracle s’est produit. Je suis tombée amoureuse de lui en perdant presque la raison. Je l’ai suivi partout en craignant toujours qu’il ne meure. À la fin de la guerre, j’ai cru avoir gagné : la Mort s’en était allée au fond de la mer, avec les sous-marins et les grenades. Mais il ne faut pas en être aussi sûr : elle est peut-être ici, près de moi, cachée dans mon sang, prête à sortir de sa caverne…
En décembre, nous nous sommes trouvés ensemble, pour le réveillon de la Saint-Nicolas, tu te souviens ? Et il me semble qu’un siècle s’est déjà écoulé. Ta maman, comme toujours, a dû s’enfuir au loin. Qui sait quand tu pourras lire cette lettre ? Comment seras-tu plus tard ? Quelle taille feras-tu ? Seras-tu plus beau et plus doux qu’avant ? Mais à ce moment-là, tu ne seras plus un enfant, bien sûr. Et tu devras savoir…
Je t’écris de la chambre de Garibaldi : elle me rappelle la nôtre, rue du Remorqueur. C’est le seul endroit de la maison des Fata où n’arrive pas le bruit de la glace. C’est ici que Niba et moi nous avons passé nos nuits d’amour. Quelques minutes avant l’aube, nous montions sur le belvédère… Là, je me brossais les cheveux en attendant le lever du soleil. Voilà pourquoi je m’enfuis toujours là-haut. C’est le seul endroit où je peux penser à toi et quand j’y monte il me vient toujours l’envie de pleurer. Qu’est-ce que je fais ici, loin de mon fils ? Que fait Ghislain en ce moment ? Et moi, où suis-je, dans quel pays ? Mais si je regarde le ciel, je me souviens de mon bonheur et je me console.

Ici, tous les hommes adultes n’ont pas encore été renvoyés chez eux. Niba est à Venise pour la démobilisation. Henriette, le petit Nino et moi nous avons ici grand-mère Teresa, Céleste, Perla et Mipento. Mais, je ne comprends presque rien à ce qu’ils disent, ils parlent trop vite et les usages sont très différents. Perla est de plus en plus nerveuse et Mipento erre dans la maison comme un fantôme.

Maintenant, tu dois tout savoir, le moment est venu. Écoute. Quand ton père Paul est mort, j’ai été la première à m’en rendre compte. Mais il était trop tard. Les convulsions avaient cessé et il ne respirait plus. Pourtant, il m’a semblé qu’il cherchait à dire quelque chose. Sa conscience et ses sens paraissaient encore intacts. Dans l’air, il y avait une étrange odeur, aigre et dégueulasse… Oh, Ghislain ! Où trouverai-je le courage de poursuivre ?

Quand j’ai vu que le dernier soubresaut avait eu raison de lui, j’ai baissé les yeux vers le sol près du fauteuil et j’ai remarqué une petite tasse de café complètement intacte. Je l’ai ramassée et, instinctivement, je l’ai mise dans ma poche. La soucoupe était brisée en trois morceaux, cachés par le rabat en velours. Je ne les ai pas ramassés. Je regardai partout, en dessous et autour du fauteuil, à la recherche d’autres fragments, mais je n’ai rien trouvé. Quand j’ai entendu un bruit de pas, j’ai eu la force de crier, mais mes nerfs, tendus à en mourir, n’ont pas résisté. Je crois m’être évanouie. Je me souviens seulement que tante Agathe est entrée dans la chambre.
Quand j’ai retrouvé mes esprits, toi aussi tu étais là. Tu fixais ton père terrorisé. Dès que j’ai pu, j’ai couru vers toi et je t’ai emmené hors de cet endroit. J’avais oublié les objets que j’avais cachés dans ma jupe. J’ai appris seulement le lendemain qu’on avait trouvé sous le fauteuil, intactes, une petite tasse à café avec une soucoupe et qu’on les avait examinées pour y rechercher d’éventuelles traces de poison. Le médecin a dit que la mort était due à un collapsus cardiaque et que l’autopsie n’était pas nécessaire, car au fond de la tasse, on n’avait trouvé aucune trace de poison… ni de sucre. Même si, tu te rappelles, Paul prenait le café très sucré et… tout d’abord, je n’ai pas voulu y prêter attention. Mais j’y ai réfléchi par la suite : ce n’était pas possible, c’était moi qui avais la tasse, et j’avais bien vu que la soucoupe était tombée par terre en se brisant en trois morceaux. Il y avait seulement une tasse sous le fauteuil, avec une seule soucoupe cassée. Quelque chose n’allait pas… Quelqu’un avait remplacé la tasse avec une autre identique, avec le même emblème de la tour Eiffel ! J’étais trop bouleversée pour vouloir comprendre et surtout je n’avais pas la force de commencer une enquête…
Tu sais, Ghislain, ton père voulait légaliser notre union, modifier son testament et il est mort. Tout de suite après, les Mancini nous ont chassés. L’oncle Laurent a été le seul à s’opposer. Maintenant, je te confie cette petite tasse. Prends-en soin : c’est un objet précieux. Fais-en bon usage…
Le tableau d’Icare ? Tes questions m’ont fait peur. Je suis tombée moi aussi dans le « piège » de Brueghel. Chaque nuit, avant de m’endormir, mille doutes me tourmentaient. Le vieillard tué sous le buisson ne ressemble-t-il pas à Paul ? Et qui sont les trois indifférents ? Et qui est Icare ? C’est toi ?

Maman

Ghislain interrompit sa lecture. C’était lui qui avait ramassé les trois tessons de la soucoupe sans que personne s’en aperçoive. Et l’oncle Laurent était l’homme rencontré dans le train. Il savait tout. Et Regina Coen, elle aussi savait tout… Il s’arrêta immobile, en fixant les trois objets bien alignés sur la couverture rouge. Il tendit une main, prit la tasse et la renifla… Une pensée lui traversa l’esprit tandis qu’il se traînait vers le centre du lit, la petite tasse à caffé à la main, les jambes transpercées de clous et les bras grands ouverts comme s’il était en croix. Il leva le menton vers le mur où le Héros des Deux Mondes l’observait sous une auréole postiche. Il était trois heures du matin.
— Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné ? hurla-t-il.
À ce même instant, en bas de chez lui ,Orso filait sur la promenade des Mura da sole à quatre-vingts à l’heure.
Ghislain tomba dans un lourd sommeil. Il n’y eut aucun centurion pour commenter l’événement. Seule la chemise rouge de l’homme de bois eut un frémissement et voltigea dans l’air. Enfin, elle se calma.

Claudia Patuzzi