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Moto Guzzi, 1928. (cliquer pour agrandir)

Le hurlement  n. 71, deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 274-277, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

« Ève putain ! De quoi a-t-il dit Niba ? Maman l’a approuvé de la tête ! Et après ? Maudit soit le matin ! Il a des couilles, Mussolini ! Il a pris l’Albanie, n’est-ce pas ? Nous les Italiens, nous les fascistes, nous avons eu le protectorat… Nous commandons le roi Zogu, qu’est-ce qu’ils croient ? Staline aussi construit des gratte-ciels ! »
La moto avait pris vitesse. Elle atteignait maintenant les quatre-vingts kilomètres-heure et fracassait les tympans. Une voiture apparut à l’improviste en sens contraire. « Qu’une cataracte te tombe sur les phares ! Putain de merde ! »
Après un gémissement déchirant explosa dans l’air: — L’été n’en finit pas, cette année… Et non ! Quand c’est trop, c’est trop ! Maudit soit le matin, je veux une femme !
Orso chevauchait un aigle aux ailes déployées. La moto Guzzi traversait l’air en ébouriffant les feuilles des tilleuls près des Mura da Bora. En quelques secondes, il frôla le potager de l’archiprêtre et la tour avec sa petite terrasse. Il faisait corps avec la nuit en ignorant l’arc de la Voie lactée, la splendeur de Sirius et de toute autre étoile mineure. Seule la flèche aveuglante du phare coupait en deux l’obscurité de la route. À ce moment là il était un démon des fièvres, ou peut-être un Dieu à la peau d’albâtre qui roulait dans une traînée de lumière incandescente. Il portait la chemise noire, des bottes et un gourdin en aluminium à la ceinture. Tout en riant sans une vraie raison, dans un tourbillon de poussière, il filait en mission spéciale vers la nuit du Sabbat…
Il s’arrêta un instant, tourna son visage ivre vers la chambre de Garibaldi et s’écria : «  Giuseppe, ma mère ne m’aime plus ! »  En disant cela, il mâchait l’air frais entre ses dents. Tandis que ce prêtre venu de l’étranger dormait, là-haut, il allait donner une « leçon » aux antifascistes. Enveloppé de métal comme un serpent, le ventre en feu et le membre dur, il allait glisser sur la route comme un adolescent excité.
Avant de plonger dans un sommeil noir comme du jais, Ghislain avait ouvert l’enveloppe. Dans la maison de Fata, tout le monde fut réveillé par un cri si aigu qu’on pouvait l’entendre jusqu’à la rue. Mais Orso ne pouvait pas le percevoir : à ce moment là il roulait déjà sur ses roues de caoutchouc en savourant le paradis…

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Orso Fata est le deuxième à partir du côté droite (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Mais, avant ce hurlement, que s’était-il passé à l’intérieur du Palais des Fata ? Tandis que Céleste nettoyait sa soutane et brossait son chapeau, Ghislain s’était réfugié dans la chambre de Garibaldi, avait fermé la porte à clé et s’était dirigé vers le grand lit à la couverture rouge. Il serrait le paquet de sa mère contre sa poitrine, sous la robe de chambre à ramages de Niba. Il portait les pantoufles de toile de la communauté, mais il n’avait pas fait d’examen de conscience. Il n’en avait pas le temps.
D’abord il posa sur le lit les objets emballés dans le paquet et les disposa méticuleusement par ordre de grandeur. Même s’il avait peur, voulait que ce moment dure une éternité. Rien ne serait peut-être plus comme avant.
« Qui est-ce ? Qui était-ce ? » De nouveau, ces pas derrière la porte.
« Était-ce elle ? »
Il regarda le portrait de Garibaldi. Giuseppe lui sourit : « Moi aussi j’ai été trompé… »
Sur le lit il y avait maintenant trois objets. Le plus grand, qu’il avait deviné au toucher, dans la maison de Regina Coen, c’était le petit tableau d’Icare.
« Voilà où l’avait mis sa mère. Pourquoi ? Ne voulait-elle pas qu’il se pose trop de questions ? »
Le deuxième objet, le plus mystérieux, formait dans le paquet une étrange protubérance. C’était une petite tasse à café blanche, parfaitement conservée. Ghislain se souvint des fragments de porcelaine qu’il avait ramassés, alors enfant, sous le fauteuil de son père. Cette petite tasse avait-elle un lien avec cette mort ?
Le troisième objet, pour ainsi dire, était une enveloppe sur laquelle se détachait l’écriture nette de sa mère. À l’intérieur, un billet : « Regarde derrière l’image de Garibaldi. »
Ghislain resta songeur pendant quelques instants : « Maman !», murmura-t-il. , Puis il monta sur le lit et fit glisser deux doigts derrière le petit cadre accroché au mur. Ses genoux tremblaient. Il sentit un clou, puis un autre, jusqu’au moment où il effleura quelque chose qui ressemblait à du papier… Il tira. C’était une lettre qui lui était adressée…

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Claudia Patuzzi