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« Le féminin éternel« , Roma, 1906, illustration de Aleardo Terzi.

Regina Coen n. 70deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 266-274, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Après une entrée entourée de glaces et les vingt marches de l’escalier en colimaçon, Ghislain fut introduit dans un salon parsemé de livres, qui semblait occuper à lui seul tout le premier étage. À travers les trois portes-fenêtres grandes ouvertes, le vent soufflait sur les rideaux de mousseline couleur lilas.
En descendant l’escalier de pierre, on tombait sur une petite étendue de graviers, où trônait un figuier. « C’est un immense jardin suspendu, une île au milieu du ciel ! » pensa-t-il, égaré, tandis qu’Henriette et ses amies, désinvoltes, disparaissaient parmi les plantes et les sentiers…

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Henriette dans le jardin de Regina Coen.(cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Entre-temps, Madame errait au loin, habillée de blanc, avec un panier à la main, le buste droit serré par une centaine de petits boutons. Elle cueillait les fruits un à un, tandis que le soleil éclairait sa mèche gris-bleu… « C’est bien lui… », sursauta-t-elle en se dirigeant vers le salon où l’on avait introduit Ghislain. « Mon Dieu, dans quel état il est ! Où est-il le petit garçon tendre que j’avais connu au café chantant ? Qu’est-ce qu’on lui a fait ? » Comme si c’était hier, elle se rappela ce petit être en proie à la panique, qui s’était finalement calmé en entendant la voix de sa mère. Elle perçut de nouveau son soupir de soulagement : « J’ai retrouvé maman… ! »

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Ghislain (cliquer sur la photo pour l’agrandir )

Ils se rencontrèrent dans le salon. Ghislain entendit son souffle anxieux.
— Mets-toi à l’aise, Ghislain, bredouilla-t-elle en français.
Il leva brutalement la tête tout en ôtant son chapeau. « Qui est cette femme qui m’appelle par mon prénom ? »
Il y eut d’abord un moment d’embarras. « Noir et blanc, quelle horreur ! » ne cessait-elle de penser tout en observant cette soutane de prêtre se détachant brusquement du fond de mousseline. Ensuite, elle s’arma du courage d’accueillir ce malchanceux par l’indulgence d’une princesse distraite. Pourtant cette attitude bienveillante cachait une pensée en cage… Dans un élan, elle saisit sa main et dit : — j’ai connu ta mère à Bruxelles ! Nous étions jeunes alors… lui murmura-t-elle avec l’indulgence d’une princesse distraite, tu me reconnais ?
Ghislain sourit faiblement. Il s’était parfaitement souvenu de la scène du café-concert : sa mère et cette dame toujours élégante étaient dans une loge. Elles parlaient sans relâche… il n’arrivait pas à se frayer un chemin entre les chaises tandis que Germaine, sa tante, dansait sur l’estrade. Puis le son revint aussi, d’abord léger et peu à peu plus scandé, du nom de la dame inconnue : « Regina Coen.»
— Tu me reconnais ?
— Oui.
— Tu te souviens ?
— Oui…
Les mots sortirent sans effort. Ils parlaient français. La peur disparaissait peu à peu avec le salon et le jardin. C’était comme si sa mère était là avec eux et qu’elle n’était pas morte. Ghislain remercia Dieu, Saint-Nicolas et Sainte-Gudule. Cette dame avait connu sa mère, elle était en train de lui parler d’elle…
Regina le conduisit vers un secrétaire où des photos s’étalaient.
— Tu sais Ghislain, avant le début de la guerre, à Bruxelles, je voyais Genny et Niba tous les jours. Puis j’ai dû partir. Tu vois cette photo ? C’est nous — Eugénie, Germaine et moi — au café-concert. Ta mère a ouvert son ombrelle… Après, je l’ai revue ici, en Italie, en octobre 1915. Et plus tard aussi, en 1919. Elle regarda dehors, à travers la porte vitrée. Personne ne pouvait les entendre. Cependant, elle parlait avec effort : — j’ai rencontré Geny dans la maison des Fata, avant son départ pour Bruxelles. Elle se faisait beaucoup de soucis pour toi… Tu m’écoutes ?
Ghislain ne pouvait pas parler. Un nœud lui serrait la gorge.
— Ta mère avait peur de mourir… continua la femme, avec un effort visible.
— Mais….
— Écoute !
Maintenant, la dame faisait les cent pas dans le salon, en frottant les mains sur sa robe comme si elles étaient trempées.
Ghislain était debout au-dessous du lustre vénitien. Les courants d’air faisaient tinter les pendants de verre sur un fond irréel. La lumière du soleil et l’ombre du jardin projetaient d’étranges formes dans le salon. Tout y bougeait et en même temps tout y demeurait immobile, depuis des siècles peut-être.

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Geny Balthasar.(cliquer sur la photo pour agrandir)

Regina Coen ne dit rien. Elle revint d’un pas décidé vers le secrétaire. Elle ouvrit le tiroir de gauche avant d’en sortir un petit paquet :
— Elle m’avait dit de te donner ceci si jamais il lui arrivait quelque chose, proféra-t-elle en hâte. Je ne savais pas comment faire pour me mettre en contact avec toi. Je pensais que tu viendrais vivre en Italie…
— Mais mon grand-père…
— Tiens.
Le paquet était lourd, pourtant vaguement familier dans la forme. Étaient-ce des lettres ? Mais c’était trop dur, il y avait quelque chose qui pointait au milieu.
— Ta mère ne m’a rien dit sur son contenu… elle chuchota, comme pour s’excuser. « Mais, qu’est-ce qu’il fait ce garçon ? m’entend-il ? Il fait trop chaud, aurais-je dû peut-être aérer le salon… »
Ghislain vacilla et saisit le bras de la dame : — ma mère…, il murmura, en étouffant ses sanglots sur sa poitrine.
Après une seconde, Regina se raidit. Maintenant, elle voulait s’écarter : — excuse-moi ! J’ai peut-être trop parlé… Où est ta sœur ?
À ce dernier mot — ta « sœur » —, elle rougit visiblement. Ses lèvres restèrent suspendues sur un son qui ne voulait pas sortir et ses paupières cachèrent son regard, devenu tout à coup fuyant.
Ghislain frissonna. Une distance infranchissable le séparait pour toujours de cette femme. « Elle sait très bien ce que ce paquet contient » !
— Va jouer, va chercher Henriette…
« Elle ne veut pas que je sache… quoi ? » pensa-t-il avec horreur.
— Qu’attends-tu ? Dépêche-toi… s’écria Regina, le poussant vers la porte vitrée donnant sur le jardin. Ghislain leva la tête pour répondre, pour lui demander… mais déjà elle lui tournait les épaules, en train de monter à la hâte à l’étage supérieur. Il se retrouva tout seul en face du jardin inconnu. Ce brusque refus l’empêchait de se déplacer et de sortir… « Que s’était-il passé ? Où dois-je aller ? Pourquoi cette femme s’est-elle comportée de cette manière ? »
D’un coup, l’image souriante de sa mère s’interposa. Il se tourna et revint en arrière, jusqu’à l’étagère en acajou. Une bouffée de chaleur lui rougit les joues alors qu’il voulut observer, seul, l’image d’Eugénie qui brandissait son ombrelle avec nonchalance. « Où est-elle cette image ? Oui, je m’en souviens maintenant, au bout du secrétaire, sur la droite. » Sa main tâtonna dans le vide : la photo qu’il avait vue juste avant, alignée avec les autres, la photo de Gény que Regina avait apportée de la Belgique avait disparu ! À sa place, il y avait une tache sombre, à peine effleurée par un voile de poussière.

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Henriette,avec le chapeau blanc, en présence de ses amies. (cliquer pour agrandir)

Ghislain était planté sous le figuier, quand Henriette se dessina en contrejour et lui cria :
— Qu’est-ce que tu fais cafard ? Viens jouer avec nous !
Il était si drôle dans sa soutane noire, et encore plus étrange avec ce lourd chapeau parmi le jaune tapageur des frésias et les grappes rouges des groseilliers. On l’entraîna dans la serre, on l’obligea à grimper sur le figuier, on lui fit manger du muscat, on l’aspergea de véritable eau de source et, sans aucune honte, on salit son chapeau. Quand ils arrivèrent aux Remparts, Ghislain essaya de se pencher au-delà de la mince barrière de fer, mais il fut près de s’évanouir. Croyant que c’était une blague, les enfants le recouvrirent de fleurs de câprier, en chantant : « Le cafard est mort ! Vive le cafard ! »
Avant que les fourmis et les insectes ne le dévorent, tandis que le soleil frappait sur son front et que les monts Sibyllins s’évaporaient, Madame daigna le secourir, en l’emmenant à l’intérieur, où elle le fit asseoir sur un coussin.
À compter de ce jour-là, ils ne revinrent plus dans le jardin, et la dame ne les invita plus à prendre le thé avec les petits fours. S’ils la croisaient dans la rue, elle se montrait toujours très pressée. Mais elle évitait surtout de regarder Ghislain dans les yeux.
À chaque rencontre, un malaise général s’emparait de lui. Il avait ouvert le paquet, désormais. Lui aussi savait. Mais pourquoi s’était-elle comportée ainsi ? Pourquoi avait-elle enlevé la photo de sa mère du secrétaire ? Pourquoi ?

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Claudia Patuzzi