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Bouteille pour le Seltz (cliquer pour agrandir)

L’orangeade n. 67deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.254-258, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionn pour le prix Strega 2006.

Quand il rouvrit les yeux, il vit son père Paul en train d’agiter les bras hors de la couverture : « Où est le pied de lit, Ghislain ? »
Il fixa son père en silence : pourquoi donnait-il signe de vie juste ici, en Italie ? Certes, il ne pouvait pas rêver de lui dans le dortoir de l’institut, toujours plein de monde.
« Quelle espèce de lit est-ce donc, Ghislain ? » continuait à pleurer Paul.
— C’est le lit de Garibaldi papa…, chuchota-t-il.
Paul pâlit et cessa de pleurer. Il saisit la couverture et cria : — Trouve-la, Ghislain !
« Que dois-je chercher ? »
Ghislain sentit soudain le souffle lui manquer : un corps immense était tombé sur lui et l’étouffait… Il ouvrit la bouche et une langue râpeuse entra dans son palais. Une paire de jambes molles s’enroulèrent sur lui comme une camisole de force l’empêchant de bouger les bras.
— Ghillino, Ghillino ! Les voix d’Henriette et de Nino l’appelaient depuis l’Au-delà. Il allait rejoindre son père…
— Viens Ghillino, réveille-toi !
Ghislain écarquilla les yeux. Un lourd tissu vert lui couvrait le visage. Il le souleva avec peine en mastiquant des grains de poussière. Enfin, il se libéra.
Henriette et Nino le fixaient contrits.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.
— On voulait te réveiller, mais le drapeau est tombé sur toi… Ils s’excusèrent en chœur.
— Quelle heure est-il ?
— Il est minuit… murmura Henriette avec un air de complice.
— Et pourquoi m’avez-vous réveillé ?
— On va voir notre oncle, Sirio. Il fait de l’orangeade, soupira sa sœur.
— Viens, viens… répéta Nino en le tirant au bas du lit.
— Et la tante ?
— Elle dort. Dépêchons-nous. Si elle se réveille, elle va nous voir.

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Sirio (cliquer pour agrandir la photo)

Dix minutes plus tard, ils étaient dans une pièce en forme de demi-cercle près de la cuisine.
— Chut ! Pas de bruit, murmura Henriette.
Sirio, entouré d’enveloppes de sucre, était assis sur un tabouret à côté d’une grande bassine en cuivre pleine d’eau minérale. Avec la précision d’un orfèvre, il faisait tomber de ses doigts une mystérieuse poudre qui formait un sirop rouge orange, très dense, à l’odeur forte. Il s’interrompait de temps en temps pour mélanger de nouveau le liquide avec une pelle en bois, puis il plongeait l’index et goûtait. Il laissait s’écouler la poudre, ajoutait du sucre, mélangeait avec la pelle, mettait le doigt dans le jus, goûtait et ainsi de suite jusqu’à ce que le liquide devienne fluorescent comme une peinture acrylique. Une lampe oscillait au-dessus de ce sirop couleur de bégonia, en déversant sur sa tête un reflet doré. Soudain, l’enveloppe du sucre lui échappa des mains et flotta sur le sirop comme une petite barque. Ses yeux se remplirent de larmes.
— Il pleure toujours quand il fait de l’orangeade, dit Henriette.
— Pourquoi ?
— Il pense à l’ouvrière qu’il voulait épouser… Grand-mère le lui a interdit !
— Et lui ?
— Il n’a plus mangé ni dormi… puis il est devenu comme ça!
— Tais-toi ! Notre oncle s’en va, murmura Nino.
Ghislain vit Sirio pencher la tête sur l’enveloppe de sucre, soulever cette épave, en faire une boule avec un geste de colère et la mettre dans sa poche. Il sursauta en reconnaissant le même regard vitreux que son grand-père Cyrille. « Frangar, non flectar ! »

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Nino dans la cour du Palais de Fata (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Nino continuait à fixer la bassine de cuivre.
— Tu ne viens pas, Nino ? Henriette l’appelait depuis la petite porte.
Nino était debout sur le tabouret de bois. Tout à coup, ses yeux s’illuminèrent. Henriette et Ghislain n’eurent pas le temps de l’arrêter. Maintenant, il pataugeait dans l’orangeade comme une grenouille.
— Tu es devenu fou, Nino ? siffla sa sœur. Si l’on te voit… mais sa voix trahissait déjà une admiration sans bornes.
Ghislain regardait Nino embarrassé. Ses joues et son cou étaient recouverts de larges plaques rouges. C’était la première fois qu’il voyait un petit garçon nu. À l’Institut, ils prenaient le bain ou la douche en culottes et ses confrères étaient couverts par leurs soutanes de la tête aux pieds. S’il se produisait quelque chose d’étrange, l’Avertissement et l’Accusation révéleraient la vérité, tôt ou tard… Il sentit vibrer son corps malgré lui. Cela faisait quatorze ans, depuis l’époque de la maison d’Alsemberg, qu’il ne connaissait plus ces sensations : quand il avait épié le corps de Christiane et celui, plus mûr, de Catherine, au clair de lune…
Henriette regardait son frère d’un air amusé.
— Comment est-ce ?
— La fin du monde ! gargouilla Nino.
Ghislain regardait sans arrêt l’entrée de la pièce.
— Les chambres à coucher sont trop loin, ils ne peuvent pas nous entendre, le rassurait sa sœur. Entrons nous aussi, déshabillons-nous Ghillino ! En un instant, elle était dans la bassine. Ghislain regarda ses seins plats et rougit.
— Qu’attends-tu pour te déshabiller ? hurlait Nino.
— Je ne peux pas, le Père supérieur…
— Il n’est pas là. Comment pourrait-il savoir ?
Ghislain se retrouva nu comme au temps du plongeon dans l’eau du Zwin. Mais là, il était seul dans la mer. Il se couvrit avec les mains et il entra dans l’orangeade.
— Fais-moi voir, le défiait Nino, n’aie pas honte. Ghislain ôta les mains et montra son organe sans nom.
— Le mien est plus gros, ricana le gamin qui désormais, entre les chiens de chasse et les bêtes des paysans, était habitué à tout. Ghislain se sentit mal. C’était pire que l’Avertissement.
Une ombre de remords traversa le visage d’Henriette : — Arrête-toi Nino, et laisse Ghislain tranquille… nous sommes perdus, s’ils nous voient ! Elle prit sa main et le conduisit dehors.
Quelques minutes plus tard, personne ne riait plus. Ghislain avait le teint terreux, Henriette était abattue. Seul Nino avait gardé son air futé. Il regarda l’orangeade qui faisait des vagues dans la bassine de cuivre, puis il dit : — Maintenant, elle est un peu sale…
— Pourquoi ?
— Devine un peu…

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Henriette et Nino. (cliquer pour grandir la photo)

Claudia Patuzzi