Étiquettes

, , , , , , ,

Teresa ridotta def 180

IIa/IV n. 61deuxième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.239-241, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Dans la chambre chinoise, Teresa ordonna à ses deux plus jeunes fils, Bartolomeo et Sebastiano, de descendre la chaise. Une fois déposée sur le sol — les pieds pendants dans le vide —, elle concentra son attention sur ce garçon vêtu de noir se détachant sur le brocart rouge.
« Jésus ! Mais comment s’appelle-t-il déjà ? Niba me l’avait dit… Ismail ? Elia ? Mais non, que je suis bête… il est belge ! Gérard ? Germain ? Guillaume ? Cela commence par un G… »
Ses yeux mélancoliques croisèrent furtivement l’œil égaré de Ghislain et un doute traversa son esprit. « Il y a quelque chose qui ne va pas », pensa-t-elle. « Ou bien, qui va de travers ? À qui ressemble-t-il ? » Puis le doute disparut.
— Comment t’appelles-tu, mon fils ?
— Je m’appelle Ghislain, madame, Ghislain Balthasar…, balbutia-t-il en essayant de se lever.
— Tu es le bienvenu dans la maison des Fata, s’écria-t-elle en tendant une main pour qu’il l’embrasse.
Ghislain posa ses lèvres sur ces doigts minuscules.
— Appelle-moi grand-mère, mon fils, nous mangeons dans une demi-heure.
Avant que Ghislain n’ait levé la tête, elle avait disparu. Entre les dos de Bartolomeo et Sebastiano, on voyait sa nuque encore brune, à peine plus grosse qu’un gland.

tavolata def 180

Cliquer sur la photo pour l’agrandir.

La salle à manger des Fata était exposée au Nord. Une table rectangulaire couverte d’une nappe en lin occupait le centre de la pièce. Ghislain compta les places : ils étaient quatorze. Il ferma à demi les yeux. Sur le mur opposé à la porte, il y avait un petit balcon suspendu dans le vide comme un tremplin. Un rectangle bleu se mêlait, dans la brume, à des milliers de vagues d’argile recouvertes de cultures.
Ghislain eut un frisson devant ce ciel dépouillé qu’aucune vitre, aucune grille n’auraient pu masquer. Et s’il s’était jeté dans le vide ? Il ressentit un vertige : la balustrade ne suffisait pas à protéger cette maison de la fureur de l’espace, de ces bouffées d’air prêtes à s’enfiler dans chaque recoin et s’emmêler aux chapeaux de Perla. Ou, pire, jusqu’au parfait trapèze de la mèche de Sirio. C’est ainsi que les hommes se disputaient parfois, parce que ce ciel les possédait sans se faire aimer. Quant à Teresa et Céleste, elles pouvaient le toucher. Il était sept heures du soir, fin juillet. Le ciel n’était pas encore noir : des taches lumineuses tremblaient comme des îles à la dérive dans la vapeur de l’été.

001_macerataBN-180Panorama de la ville de Macerata. (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

— Quand la terre n’existait pas encore, la mer arrivait jusqu’ici ! dit solennellement Santina, la bonne, en l’accompagnant à sa place, entre Niba et d’Henriette.
Ghislain n’avait rien compris à ce qu’elle avait dit.
Henriette lui sourit : — Ciao Ghillino !
— Pourquoi m’appelles-tu comme ça ?
— Ici, tout le monde t’appelle Ghillino. Tu es un petit prêtre, n’est-ce pas ?
Il ne savait quoi dire, troublé comme toujours par son identité vague.
— Ton prénom est difficile. Nino et moi nous ne savons pas le prononcer : Ghis… Ghislàn, Ghisèr, Ghislèn. Alors, puis-je t’appeler Ghillino moi aussi ?
Ghislain soupira en vain, avant de dire oui, puis regarda autour de soi. Niba était assis au bout de la table. Il portait une chemise blanche sans cravate et tenait les mains croisées sous le menton dans une pose dépourvue de sévérité. Il ne ressemblait plus au grand narrateur qu’il avait connu rue du Remorqueur. Ghislain eut un mouvement de rage : il y avait entre eux un mur. Il ne comprenait pas de quoi il s’agissait, mais il se sentit soudainement gêné par ce rituel de famille. Ce n’était pas comme au réfectoire de l’Institut où la règle du Silence empêchait de parler de ce qu’on buvait ou mangeait. Là, on attendait quelqu’un et pendant ce temps on tambourinait des mains, on regardait le reflet des verres, on caressait sa serviette sans la froisser et l’on se balançait sur la chaise sans se soucier de ce petit bruit. Une bonne odeur venait de la cuisine. Ghislain huma l’air en goûtant à l’avance des saveurs inconnues que la présence des femmes rendait encore plus mystérieuses. À gauche de Niba était assis Celestino Fata, mais ce n’était pas lui le chef de famille. C’était son épouse Teresa qui commandait. Ghislain le devina à l’attitude patiente du vieillard. Il restait le dos appuyé contre le dossier de la chaise, sans parler, se bornant à tracer de son couteau des lignes sur la table, avec des gestes lents et délicats. Son fils Bartolomeo était assis à côté de lui. Ghislain rougit : lui souriait-il ou était-ce un effet de ces iris bleus ? Le reste de la table — à part Nino et Henriette, assis près de lui — était encore inoccupée.

suora 740 dritta

Mipento  (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Puis de l’obscurité de la porte, on entendit un frémissement d’ailes, un mouvement d’air…
— C’est Mipento ! murmura Henriette à son oreille.
— Mipento… prononça Nino en s’enfonçant dans sa chaise.
Une espèce de raie noire et blanche traversa dans la pièce en glissant entre la porte et la table. Ghislain écarquilla les yeux : sa tante Mipento était habillée en sœur à la grande cornette.
Elle s’assit à sa place sans regarder personne : elle était l’épouse de Quelqu’un. Son visage péruvien apparaissait au-dessus de la jugulaire blanche, deux traînées de poils ambrés couvraient ses lèvres closes. Ses yeux de lémurien erraient sur la nappe en lin.
Ghislain sursauta. C’était pire qu’à l’Institut. Cette jeune fille avait renoncé à elle-même. Il pencha la tête sur la serviette comme s’il devait vomir. Il ressentait la même nausée qu’à Bruxelles devant son Supérieur : l’odeur tyrannique de la sainteté.

Claudia Patuzzi