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Au dernière rang à partir du coté droite: le Niba en tenue de marin, le petit Ettore, Celestino Fata, Teresa Amadori (debout au centre), Sirio (avec le cheveux en forme de trapèze), Orso, posant sa main sur les épaules de Mipento. Au premier rang: Celeste vétue en blanc, Sebastiano, le dernier né, la petite Perla et Bartolomeo. Sur le tableau à droite la reine Marguerite. (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Teresa Amadori  Ia/IV n.60troisième partie, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.131-234, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Teresa Amadori regarda ce jeune homme pâle avec la curiosité d’une petite fille qui meurt d’envie de froisser un paquet, mais elle se retint et soupira…
Auparavant, elle avait vécu à la Pieve, cinq kilomètres au sud de la ville, près d’une église de campagne dont le tocsin retentissait toutes les trois heures. Une grande arche, démunie de toute beauté, unissait la maison des Fata à une jolie ferme ancienne, qu’on aurait pu appeler sa sœur ainée, protégée par des arcades dont quatre sur la façade et trois sur le côté ouest. Du côté est, on voyait l’église et l’enclos des écuries, situé dans un bâtiment bas et long fendu de meurtrières. Il y régnait une odeur intense de fumier. Teresa y avait vécu plus de quarante ans. Là, parmi le bruit des cloches et l’odeur de l’herbe, elle avait accouché de huit enfants. Seule Perla, la dernière, était née au Palais.

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La Pieve, 1928: Polenta au fromage fondu. Le Niba, arborant ses moustaches, est au bout de la table, à droite.  (cliquer pour agrandir)

Empêtrée dans la conduite de la Pieve et contrainte de subir l’orgueil de ses patrons, ce fut avec ses enfants que Teresa donna libre cours à sa fantaisie. À chacun d’eux, elle avait voulu donner un prénom différent en suivant le génie et l’inspiration du moment. Après les douleurs de l’accouchement, elle avait vécu l’acte avec la solennité de quelqu’un qui s’apprête à donner un nom à chaque partie du cosmos. Il lui suffisait de dire :
— Ecce deus ! [1] Et chaque chose ressurgissait dans un halo de mystère.
— Je ne suis pas un animal que tu peux prendre comme bon te semble, dit-elle un jour à son mari. Il y a une autre manière de voir les choses… Elle existe, même si on ne la voit pas… Cette manière elle l’avait cherchée partout, sans jamais abandonner le travail ni oublier les nécessités de ses enfants.
— Mais qu’est-ce que c’est ? lui demanda son mari.
Elle le regarda avec de grands yeux sombres.
— C’est le côté nocturne…
— De quoi ?
— De la réalité !
Après, elle se débattait dans le lit, défaisant les draps comme une enfant qui a la fièvre. Au cœur de la nuit, elle sortait se promener sous les arcades de la Pieve. En revenant, elle avait les yeux qui brillaient.

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La Pieve: des membres de la famille Fata et des paysans en pose pour la photographie. (cliquer pour agrandir)

C’était donc elle qui avait choisi les prénoms de ses enfants. Dans ce mélange de personnages — légendaires, historiques ou tout simplement inventés —, sa douceur devenait une dictature bizarre et capricieuse. C’est ainsi qu’un roi, un comte, un saint, une divinité, un objet ou une couleur pouvaient venir au monde.
— Et si je l’appelais Verde ? Ou Mirabello ? Ou Mangiafave ? Ou Jupiter et Enée ?
À ses extravagances Celestino Fata, son mari, fils d’un ardent garibaldien, avait cédé avec une indifférence affectée.
— Qu’est-ce qu’un prénom ? Rien…, pensait-il. Cet adjectif « celestino », il avait dû le porter sur un corps gros et musclé pendant soixante-dix ans : une auréole de fer-blanc sur un visage débonnaire et sans rêves.
— Donne-leur les prénoms que tu veux, ce qui compte c’est qu’ils travaillent et qu’ils soient sains, lui avait dit-il.

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Teresa Amadori

Elle avait donné à chacun de ses enfants une des larmes qu’elle avait versées en secret sur quelque condensé de L’Iliade, de L’Enéïde, ou des Guerres puniques, ou pendant certaines nuits d’été où les étoiles filent et que volent les lucioles.

« Luciole luisante suspendue par une nuit sans lune

Mets la bride au cheval, le cheval du roi

Luciole luisante suspendue par une nuit sans lune

Viens avec moi ! »  [2]

Teresa avait entretenu ce manège des noms comme s’il s’agissait d’un animal en voie d’extinction. Son imagination, elle l’avait peu à peu réchauffée et couvée par mille stratagèmes. Telle était la folie de Teresa, la mère des neuf enfants Fata.

Quand naquit son premier fils, elle était déjà vieille, elle avait vingt-cinq ans. Elle traînait son gros ventre, comme s’il devait porter l’Amérique entière. L’aîné serait un garçon. En témoignait sa peau fine comme un papier de riz, le nombril renversé comme la queue d’un cochonnet, la tête de l’enfant déjà prête à comprimer l’utérus et à dévorer le sang, la lymphe et la graisse. Elle était maigre comme une allumette, la jupe à corolle entourait son buste mince. Sous cet abat-jour, ses jambes encore fines et délicates pointaient sans œdème. Mais elle marchait comme un canard et jamais comme alors la Pieve, ses champs et son grand escalier ne la heurtèrent davantage.
Ce fut peut-être ce ventre de plus en plus gros qui lui détruit les pieds, semblables à ceux d’une geisha japonaise. Mais elle ne portait pas des babouches de soie ou des mules en autruche ou de petits souliers en chevreau, doux comme du velours, tendre comme du beurre, non, elle s’était perdue parmi sa marmaille, glissant sur le sol savonné et se ruinant les pieds avec les chaussures et les sabots de travail.
Son premier fils était né à Pâques après qu’elle s’était bourrée de pain à l’anis, de sardines et de merluche pendant tout le dimanche des Rameaux. L’horloge du village avait arrêté de sonner et tout était resté immobile dans un monde plus noir que la poix.
— Fais que je ne sois pas difforme…, avait-elle soupiré.
Le samedi saint le vent avait soufflé et l’été était devenu orageux. Elle avait préparé le panier d’œufs durs pour le prêtre. Elle les avait enroulés auparavant dans de petites feuilles, de petites fleurs des champs et dans de l’ail à toupet — sans oublier les pelures jaunes d’oignon —, puis elle les avait recouverts de bouts d’étoffe, les plongeant dans de l’eau bouillante. La nuit, elle n’avait pas réussi à dormir. Elle était sortie dans la cour, le corps nu sous la chemise, le ventre large comme une cloche, avec son gros battant pendant entre les jambes, sur le point de sonner. Elle avait regardé le ciel et avait vu Sirius traînant derrière lui sa naine blanche : — je l’appellerai Sirio… avait-elle dit en s’allongeant dans l’herbe, les jambes pendantes à la lumière de la lune nouvelle qui l’assistait comme une sage-femme aveugle. Ce fut alors qu’elle ouvrit les cuisses, se hissa vers le haut, serra la langue entre les dents, s’agrippa à l’herbe et poussa autant qu’elle le pouvait. Ce fut ainsi que naquit Sirio. Ce fut peut-être pour cette parenté avec les étoiles qu’il se montra vite un peu étrange. Après Sirio, elle donnerait naissance à huit autres enfants…

Claudia Patuzzi

[1]  Voilà Dieu est ici !

[2]   « Lucciola pénda calla, calla — mitti la vrija a la cavalla — la cavalla del lu re — lucciola pénda, vié co mme… »