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Les trois soeurs : Mipento, Perla, Celeste (cliquer pour agrandir)

Les trois soeurs IV-V/VIII n.57, troisième partietraduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.223-24, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

« Ah, qu’ils sont coquins, ces enfants ! » pensa Celeste debout près de la commode.
Le train allait bientôt arriver. Mais elle ne cessait de se regarder dans le miroir. Les années s’étaient passées peu à peu sans qu’elle ne se marie pas. Elle l’avait toujours su. À la Saint-Sylvestre, avec ses sœurs, elle avait interrogé les graines des fèves. Un, deux, trois… Les grains avaient disparu pêle-mêle sous le coussin. Quel serait l’élu du matin ? Un grain était recouvert d’écorce, le second l’était à moitié et le troisième était nu.
Le lendemain, la magnifique Perla, la cadette, avait tiré celui avec l’écorce, signe d’un mariage riche et heureux : elle voulait épouser le fils du Procureur du Roi.

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Perla (cliquer pour agrandir)

La cadette, Mipento, avait eu le grain recouvert à moitié, signe d’un mariage de condition moyenne. C’était la plus laide et la plus silencieuse, et elle s’était mariée avec Jésus, fils de menuisier.
Elle, Céleste, la plus grande, avait tiré le grain sans écorce, indice d’un très mauvais parti, d’ailleurs elle n’avait eu personne.
Céleste soupira une deuxième fois. Avec le temps, ce grain sans écorce était entré dans son cœur en faisant naître un sentiment étrange, où l’amour se mêlait à la résignation. Ses frères avaient pris la place du mari longtemps rêvé, et maintenant les petits Belges s’accrochaient à elle avec la force de deux amants. Niba courait toujours, en disparaissant le soir pour rentrer à trois ou quatre heures du matin avec le smoking encore repassé.
Elle soupira une troisième fois, extasiée. C’était elle que les deux gosses voulaient, c’était son sein desséché qu’ils pressaient entre le pouce et l’index, c’étaient ses cuisses inodores qu’ils pinçaient avec une joie furieuse…
— Prends-nous dans tes bras, Céleste ! criaient-ils à l’unisson, en lui donnant la migraine.
— Assez, arrêtez-vous ! essayait-elle de dire, touchée par cette possession aussi péremptoire. Elle y résistait avec la volupté soumise d’une femme d’intérieur. Elle se sentait presque mourir lorsqu’ils effleuraient, par des baisers imprégnés de nouilles à potage, le duvet de ses lèvres. Elle ne s’essuyait pas, ravie de cette humidité enfantine s’évaporant sur elle. À la maison, elle portait des mules, un tablier, et ce grain avait poussé en elle comme une tumeur, en dévorant un gramme d’elle par jour. Elle se retrouvait désormais comme on pouvait la voir dans son miroir : pure et sainte, maigre et pâle. Sans pubis.

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Mipento (Pupa)

Claudia Patuzzi