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photo di Claudia Patuzzi

« Il faut que j’achète le pain… », je me dis.
Avant de sortir, je jette un œil hors de la fenêtre : le ciel gris est une toile d’araignée tissue de branches raidies, dépourvues de feuilles.
« C’est normal, je me dis, on est au début de l’hiver… »
Les maisons d’en face aussi, elles affichent quelque chose d’étrange. Elles semblent tordues, irréelles…

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Sur le trottoir,  une femme me bouscule.
« Ce n’est rien, c’est normal », je me dis, en massant la main endolorie.
Une odeur de  calmars frits venant du restaurant espagnol voltige dans l’air.
«  Tapas ? »
Mon estomac se contracte.
« C’est normal », je me dis, « Une heure vient de passer. »
J’effleure un petit trou comble de gens, bourré de verres colorés avec d’étranges syllabes. Des Odeurs de sauces au caramel. De la sauce au soja.
« C’est normal, je me dis, c’est le restaurant chinois. »

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« Ouf, je dois encore m’acheter du pain… », je me dis, tout en observant un enfant ratatiné par terre…
« Le pauvre a été peut-être grondé ou puni ! »
Puis j’y repense : « Mais non, c’est normal, peut-être est-il juste fatigué et qu’il se repose… »

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photo di Claudia Patuzzi

Sur l’autre côté de la rue, un type essaie d’ouvrir un rideau de fer. En lui aussi je note quelque chose d’étrange. Il ne semble pas réel. Mais, qu’est-ce que ça veut dire « réel ? »
« Mais pourquoi lui faut-il tout ce temps ? C’est normal, si l’on doit soulever un rideau rouillé…», je me dis sans trop de conviction… « Et s’il n’y arrive pas ? »
J’accélère le pas, essayant de regarder tout droit devant moi, l’air affairé comme tout le monde.
« C’est normal », je me dis, « je n’ai pas le temps. »

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photo de Claudia Patuzzi

Dix mètres après, je retrouve mon souffle… « Je suis libre ! »
Suis-je vraiment libre ? N’est-ce qu’une illusion ? Parfois je me laisse traîner par ce que je ne veux pas voir ni rencontrer. Est-ce le trou noir caché au fond de mon esprit ? Est-il l’habitant inconnu qui s’est abusivement installé dans mes pensées ? Est-il le gardien obscur de la normalité ? Un voyou ? Un clochard ?

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« De ces temps-ci le désespoir rentre dans la normalité », je me dis « partout, dans le monde, c’est la même chose… des gens sans abri ni travail ou du pain… »

Tout d’un coup, je n’ai plus de faim, juste une envie violente de m’abstraire, de lire. Dans un élan soudain, je m’achemine vers une librairie renommée au cœur d’un ancien quartier.
Vingt minutes après, je suis enveloppé par l’odeur rassurante du bois et des livres. Je suis un enfant âgé que le poids du passé réconforte, avec ses gravures illustrées, ses livres anciens et cette vendeuse juvénile qui chuchote à voix basse…
« Voilà, ici tout semble normal ! »
– C’est combien ?
– 30 euros .
— Non, merci, c’est trop cher… je susurre en sortant. Mais où vais-je, maintenant ?
« Psst ! »
« Qui est-ce ? » Je me cogne la tête contre un poteau. Un homme horrible et barbu cligne de l’œil en ma direction.
« Je ne l’ai jamais vu, avant… », je me dis, « Non, ce type-ci n’est pas normal ! Est-il un habitant du quartier ou, au contraire, un misérable échappé de Lampedusa ?

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photo de Claudia Patuzzi

J’observe autour de moi. Je ne reconnais plus mon quartier, même s’il est toujours le même. Mes yeux ne cessent de regarder chaque détail, mettant à nu tout ce qui détonne. C’est comme si chaque image fût captée par une écographie et que derrière toute chose « normale » il y avait une double strate cachée. Une densité incroyable de significations. Une existence surpeuplée par le soupir anxieux des déshérités de nos temps…
Une demi-heure s’est écoulée. Je panique, car je ne sais plus où que je me trouve. Je me suis perdu. Le silence est juste rompu par un bruit d’eau. Une fontaine ? Mon dieu, sans m’en apercevoir, je suis sono arrivée au canal Saint Martin…
La voix d’un homme énorme étendu sur le parapet du pont  susurre :
« Au secours ! »

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photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour l’agrandir)

« Aide-moi à me lever ! » s’écrie-t-il encore.
Je pars à la recherche de secours, mais je ne vois que des monstres… Les maisons tout autour affichent des expressions vives et souffrantes, des yeux et des bouches affreux… Les gens me dévisagent de façon étrange, comme si je n’étais pas normal…
« Non, celle-ci n’est pas du tout une journée normale… » je pense, tout en courant à perdre haleine envers de chez moi, « je n’ai même pas acheté le pain ! »

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photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour l’agrandir)

Quand j’ouvre la porte, mon chien me fait fête. Je pousse un grand soupir de soulagement.
« Finalement, je suis à l’abri, tout est rentré dans la norme ! »

Mais j’ai encore un doute : « Manger où ? Chez le chinois ou l’espagnol ? Ici à la maison, sans pain, en compagnie du chien ? »

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photo di Claudia Patuzzi

P.-S.: Misce stultitiam consilii brevem:/ dulce est desipere in loco.

Mélange toute bêtise de courte durée avec de la sagesse: au moment donné il est agréable de faire des folies.

(Horace, Odes, IV, 12, 27-8)

Claudia Patuzzi