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Henriette et Nino IV-V/VIII n.56deuxième partietraduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.219-222, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

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Nino, Niba et Henriette à Macerata. (cliquez sur l’image pour l’agrandir)

 Céleste reposa sur la commode le lys froissé. Pourquoi était-elle aussi distraite ?
— Faites la charité ! criait saint Antoine, tandis que le petit enfant semblait glisser de son bras. Son visage rosé, en terre cuite peinte, la fit sourire… Elle avait fait prendre le bain aux Belges la veille. Ils s’étaient plongés dans la grande vasque de zinc émaillée avec des pattes de laiton. Santina, la bonne, ne les avait pas fait briller, comme elle l’avait ordonné. Elle s’en rendait compte maintenant… Ces deux-là la faisaient marcher, et au lieu de se laver ils jouaient avec la mousse du savon. Elle avait vu Henriette saisir les flocons,  se les mettre sur l’aine et sur ses seins encore plats et faire la bayadère devant son frère qui essayait de recouvrir au mieux son petit zizi en mimant les Peaux-Rouges. « Je dois les séparer. La petite est en train de grandir. C’est la dernière fois qu’ils prennent leur bain ensemble. Si Annibale vient à l’apprendre… »
Puis Henriette était sortie de la baignoire toute ruisselante, elle avait mis une serviette sur la tête et s’était penchée devant Nino, debout dans la baignoire.
Allons enfants de la patrie
Les deux enfants avaient chanté en chœur, tandis qu’elle essayait de les essuyer, mais le petit Nino lui avait arraché la serviette pour se l’enrouler autour de la tête, en chantant : — aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons ! Marchons, marchons… qu’un fang dur
Henriette l’avait interrompu d’un revers de main : — Espèce d’âne, on dit « sang impur » !
— Tantine, je ne suis pas un âne ! avait bronché son frère, les larmes aux yeux.
— J’appelle Santina si vous ne vous tenez pas tranquilles, avait-elle crié, tandis que tous les deux joignaient leurs mains en un geste de prière…

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Henriette et Nino à Macerata (Marche, Italie) (cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Ghislain se réveilla d’un coup. Le train était arrivé à la gare de Zurich…
Un monsieur élégant aux moustaches passa devant le compartiment numéro sept du wagon qui allait en Italie. Avant d’entrer, il s’arrêta dans le couloir, en fixant le garçon habillé en prêtre assis près de la fenêtre. L’homme, entre deux âges, la cravate de travers, essaya de cacher sa surprise, puis il esquissa un sourire de circonstance en s’asseyant devant Ghislain.
— C’est libre ? demanda-t-il, en indiquant la place vide. Ghislain leva la tête. Il se produisit dans son esprit un claquement semblable au ressort d’un avion miniature.
— Oui, c’est libre, balbutia-t-il. Il n’avait pas parlé depuis douze heures. L’inconnu ne détacha pas les yeux de lui pendant tout le trajet.
— Cela vous ennuie si je fume ?
Ghislain fit signe que non. Et de toute façon, il n’était pas habitué aux manières, car il devait toujours obéir. À l’institut, fumer était considéré comme un péché capital. Il pensa avec horreur à tous les avertissements qu’il avait subis par le passé. Mais son cœur maintenant battait avec force.
— D’où venez-vous ? Le monsieur, en aspirant la fumée avec volupté, révéla un accent français prononcé.
« Il est de Paris… », pensa Ghislain, avant de lui répondre de manière concise :
— Je viens de Bruxelles.
— Votre mère est de Bruxelles ?
— Oui…
« Mais pourquoi me suis-je laissé aller à la confiance ? »
— Excusez-moi, votre père n’a pas vécu à Paris par hasard ?
« Quel père ? Celui qui chaque nuit pleure au bord de mon lit ? »
— Nous ne nous sommes pas présentés. Vous ne vous appelez pas Paul, par hasard ?
« Pourquoi a-t-il dit Paul ? » Ghislain entendit quelque part le cri déchiré de son père, Paul Mancini, le jour de sa mort : « — Regarde ce qu’ils m’ont fait… »
« Mais qui l’a fait ? Qu’est-ce qu’a voulu me dire mon père ? »
— Je m’appelle Iréné…
— Vous êtes sûr de ne pas vous appeler Paul ?
— Excusez-moi, monsieur. Je ne vois pas ce que vous voulez dire…, essaya-t-il d’esquiver. Mais l’autre, agité, se torturait les moustaches d’une main et manipulait sa canne de l’autre.
« Où ai-je déjà vu ce geste ? »
L’homme se pencha en avant. L’œil droit du jeune prêtre était mi-clos. L’œil gauche, en revanche, brillait comme de la malachite. « Ce garçon ment », pensa-t-il.
— Vous me rappelez quelqu’un. Vous n’êtes jamais allé à Paris ?
Ghislain nia pour la seconde fois.
— Et vous n’avez jamais connu… vous n’êtes pas par hasard d’origine italienne ?
Ghislain détourna le regard vers la fenêtre. « Pourquoi me fixe-t-il de cette façon ? » Son esprit se mit à voltiger… Il courait à présent dans le jardin de la maison d’Auteuil, à Paris. À terre, il y avait quelques souris mortes et devant lui un grand arbre tropical avec beaucoup de glands sombres répandus sur le gravier… Quand il les avait portés à ses lèvres, il avait entendu le hurlement de la nourrice criant son prénom et l’odeur amère de la bouche de son père…
— N’êtes-vous jamais allé à Paris ? répéta l’homme pour la troisième fois.
Ghislain nia et eut le plaisir de voir l’homme s’essuyer le front d’un air résigné.
— Vous descendez à Milan ?
— Non, je dois changer à Bologne…
— Dommage… dit l’inconnu sans s’apercevoir du soulagement de Ghislain.

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Albert Herter, peintre américain, New York 1871-1950 : « Le départ des poilus », août 1914, Gare de l’Est, Paris (cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Claudia Patuzzi