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Dessin de Claudia Patuzzi (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

L’usine de Fata III/VIII n.55deuxième partietraduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.215-219, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Ghislain avait choisi de s’asseoir à côté de la fenêtre, dans le sens de la marche pour ne pas vomir. D’ailleurs, il détestait les lieux clos. Dans son dortoir, les fenêtres étaient trop hautes et il ne voyait pas le ciel. C’était la première fois qu’il prenait le train et la nouveauté du paysage était une fête continuelle.
Parmi les reflets du verre, il s’était amusé à poursuivre les collines onduleuses du Brabant où de brèves clairières bleutées s’étendaient comme des tapis décolorés. Le voyage avançant, le train s’était faufilé dans le canyon de la Sure, le long des étendues du Luxembourg. Quand le soleil fut haut à l’horizon, il détourna le regard. Les montagnes l’angoissaient. Il préférait rêver à la mer, réécouter la mélodie de l’eau et des ondes, le bain régénérant dans le Zwin, mais un nœud lui serrait la gorge : ce jour-là, sa mère n’était pas encore morte…
Quand le train traversait la campagne française, les gris et les verts se mêlaient au marron jaune du blé et au blanc des maisons à pans de bois. Icare aurait-il repris son vol ? Ghislain sentit que son corps s’imbibait de sang et recommençait à vivre. Il était en train de « boire » ce paysage lorsque le souvenir remonta à la surface…

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Dessin de Claudia Patuzzi (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Il était encore dans l’Oratoire. L’examen des fautes était à peine terminé. Il avait eu un Avertissement. On l’avait soupçonné d’avoir donné son vin coupé d’eau à un confrère. Après il y avait eu l’habituel mouchardage et cette phrase très connue : — Fais ton examen de conscience et prie, mon frère ! Rien d’autre. Il attendait le mois d’août avec la frénésie d’un prisonnier qui attend le quart d’heure d’air. Mais où en était l’air ? Où était partie la voûte céleste ? Quel était-ce justement l’endroit des étoiles et des hommes ? Il ne le savait plus. Du moins, le ciel aurait pu s’adapter à ses désirs, le suivre n’importe où, comme une enveloppe adhérente à son corps. Il aurait pu le consulter à n’importe quel moment. Que me dis-tu ciel ? Que se passera-t-il aujourd’hui ? Serai-je heureux ou malheureux ? Réussirai-je à aller en Italie ? Mais le ciel au-delà des fenêtres de l’Institut était gris et noir, avec de rares et inutiles étoiles, une lune toujours plus négligée. Tous les ciels d’Europe étaient muets et il ne lui restait qu’à chercher au fond de ses poches les cailloux recueillis en rêve dans le lit obscur de la Senne, cette rivière invisible qui s’enfonce comme un nombril sous le pavé de la Grand’ Place. Ou bien il se contentait d’effleurer du bout des doigts les coquilles vides des noix. Mais elles ressemblaient tellement à des cerveaux fossilisés qu’il retirait sa main en frissonnant. Quelquefois, il ramassait les coupoles hérissées d’épines qui protègent les châtaignes parce qu’elles lui rappelaient les étoiles filantes… Il avait tout compris : l’air était devenu lourd, même à Bruxelles. L’Histoire avançait, se déplaçant dans une direction sournoise et imprévisible, comme une brume silencieuse. Cachée par le sang des morts et nourrie par la colère des vivants, elle se posait sur les choses et les passants, son pas monotone effleurait les murs et la grille de l’Institut avec la force d’une épidémie virulente. Allaient-ils tous mourir de nouveau ? Et lui, survivrait-il ? Peu lui importait au fond : il devait penser à sa mère, vivre ses rêves

— Le Frère supérieur de l’Institut te demande, Frère Iréné !
Ghislain ne s’était jamais habitué à ce prénom, jadis appartenu à un sulpicien vieux et mal en point. Il sursautait toutes les fois qu’on l’appelait…
— Frère Iréné ?
— Oui, mon père…
— L’Institut consent à ce que tu fasses un voyage. Tu partiras après-demain, mais avant tu dois promettre que tu obéiras aux règles suivantes pendant ton séjour.
« Un voyage ? »
— Tu dormiras habillé. Toujours avec la culotte.
— Oui, mon Père.
— Tu ne boiras jamais de vin, si non coupé avec de l’eau.
— Oui, mon Père.
— Tu garderas la pureté de tes yeux pour ne pas finir dans les œuvres de la chair. Je veux parler des femmes…
« Christiane ? Catherine ? »
Le Supérieur prit un air recueilli.
— Tu ne quitteras pas ta soutane, et tu ne te promèneras pas sans chapeau. Tu apporteras les pantoufles de toile.
— Oui, mon Père.
« Mais où veulent-ils m’envoyer ? »
— Tu n’accepteras aucun prêt, ni aucun cadeau.
« À qui dois-je apporter des cadeaux ? »
— Frère Iréné, ne te laisse pas distraire. Tu iras à la Sainte Messe tous les jours et deux fois le dimanche ; tu feras ton examen de conscience chaque soir…
« Après demain, c’est dimanche… »
— … Tu partiras pendant cinq jours. Deux pour le voyage et trois pour le séjour. Pas un jour de plus. La retraite commence le trois août. Maintenant, tu peux aller.
« Où dois-je aller ? »
— Frère Iréné ?
— Oui, mon Père ?
— Tu ne m’as jamais demandé où tu dois aller, Frère Iréné.
— Où mon père ?
— Tu dois aller en Italie, Frère Iréné.
« Je reverrai Nino, Henriette… »
— Un instant, Frère Iréné.
« Et si maintenant il change d’avis ? »
— Ton père a payé ton billet de train. Le Supérieur fit une longue pause, puis il dit : — en première classe !

Ghislain ne trouvait pas le sommeil. En observant le paysage en fuite, petit à petit il s’amusa à apprendre par cœur les noms des gares. Sur un carnet, il faisait des calculs compliqués pour déterminer le parcours suivi en rapportant les unités de mesure à la flexibilité des heures et des minutes. Mais ce que les chiffres fixaient se perdait dans le souffle distrait du temps… Il se réveilla après la frontière suisse. Tout à coup, il se rappela les minuscules petits éléphants de cacao congolais, les tendres pralines de Godiva, les sabots pleins de chocolats de Paris, le visage terreux d’Agathe dans la maison d’Auteuil, et, pour finir, les petits Mozarts en papier doré, autant d’amours interdits qui pouvaient remplir son palais, mais ne jamais remplacer les caresses de sa mère…
« Oh maman, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

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Dessin de Claudia Patuzzi (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Claudia Patuzzi