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Un muet bavard VI-2/VI n.53, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.209-211, deuxième partie du chapitre VI, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

De toutes les règles en vigueur à l’Institut, c’étaient avant tout l’Accusation et l’Avertissement qui créaient un climat tendu, sinon de terreur. Chaque vendredi, dans la salle de réunion de la communauté, au début de la lecture spirituelle du soir, je devais subir l’accusation publique de mes confrères devant le frère directeur. Si le but de cette accusation était bon, le moyen en était impitoyable. L’Institut devint un lieu d’espionnage et de délation devant le regard sévère du frère directeur et des autres confrères. Ces accusations réciproques, privées de véritable charité chrétienne, s’appelaient « Avertissements ».
J’étais timide et n’osais pas discuter, élever la voix, me faire valoir. Je n’osais surtout pas accuser… Pour ma sensibilité quasi féminine, je fus l’objet d’avertissements injustes et cruels.
— Frère Irénée a parlé dans le réfectoire durant le Silence.
— Frère Irénée a donné son pain à un confrère.
— Frère Irénée a serré la main d’un confrère.
— Frère Irénée, lundi passé n’était pas encore couché après les trente coups de cloche.
— Frère Irénée n’a pas respecté le rang par deux.
— Frère Irénée garde des photos en cachette.
— Ce sont des photos de ma mère ! eus-je le courage de répondre.

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« Le Saint, avant d’écrire, s’adresse à Dieu pour en recevoir l’inspiration » , Louis Muller 1815-1892. (Cliquer sur la photo pour l »agrandir)

Ma petite fée, c’est sans doute la première fois que je dis à un proche mon amertume de la vie en communauté : « frère », une belle parole, oui, mais en pratique je me trouvai dans un lieu où l’affection et l’amitié étaient rigoureusement défendues. Imagine un peu comment je devais me sentir, moi qui étais hypersensible. Me comprends-tu ? Et je suis toujours resté ainsi. Peut-être est-ce pour cela que je ne parais pas vieux ? J’ai toujours éprouvé le besoin de montrer mon affection à quelqu’un et d’être aimé… mais c’était interdit. J’ai toujours dû réprimer mes sentiments à l’intérieur de moi. Suis-je insipide ? Avant de me juger, écoute-moi.
Tu ne sais pas combien de pénitences m’ont coûté mes confidences ou mes manifestations d’affection. J’embrassais la terre. J’embrassais les pieds de mes confrères. Je demandais pardon à la communauté. Je demandais un morceau de pain en aumône. Je mangeais mon repas à genoux. En moins d’un an, j’étais déjà muet ! Si le Concile œcuménique et le pape Jean n’étaient pas intervenus, je crois que je serais devenu fou.

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Depuis 1967, même si c’était avec une certaine lenteur, la Règle antique de 1718 fut quasiment abolie et j’ai pu, après la retraite, vivre seul dans une chambre : seul avec mes pensées, mes rêves, mes sentiments.
Pourtant il y avait une autre chose que mon grand-père m’avait promise : devenir un enseignant respecté et apprécié. Mais comment ? Et à quel prix ? J’ai passé plus de 50 ans dans l’Institut, une présence reconnue seulement pour me faire faire le maximum d’heures scolaires dans des classes surpeuplées avec plus de 40 enfants. Leçons de toutes sortes : religion, français, flamand, anglais, mathématiques, histoire, géographie, économie, dessin et depuis 1923 même le latin. Pour beaucoup de ces matières, je n’étais même pas préparé, mais dans le fonctionnement de la machine scolaire je devais être une « pièce polyvalente ». En contre-partie ? Mes problèmes humains ? Rien de rien. Silence, suspicion et indifférence. J’étais un inconnu, le silencieux et timide Frère Iréné… Pendant plus de 30 ans, j’ai passé les vacances dans le collège, enfermé avec des livres. Et quels livres : des livres scolaires…

À 14 ans, j’ai connu l’Évangile. Combien j’admirais ces pages transcendantes et pleines d’amour ! Que le monde aurait été beau si tous les hommes avaient pratiqué cette doctrine divine. Hélas ! le monde quasiment païen est celui qu’il est, c’est-à-dire un monde de loups. Jésus avait ses amies, Marthe et Marie… moi ? Je vivais seul comme si je n’existais pas pour les autres.
Cela me fait très mal de voir un film où la femme n’est qu’un objet de plaisir. Je pense aux violences dont j’ai souffert et à tous ces enfants violés et tués et dont la volonté a été manipulée par le mensonge… Comment les journaux nomment-ils cela ? La pédophilie, je crois. Souvent, je me demande le pourquoi de telles violences, mais je ne trouve aucune réponse…
D’autres fois, il m’arrive de penser à maman, à Henriette, à toi, à toutes les femmes que je rencontre, à l’âme sœur dont chacun de nous rêve en soi-même. Mais les unions parfaites sont très rares et souvent mises à rude épreuve. Même moi, je suis toujours sensible à un beau visage, une belle femme, je ressens des désirs physiques, mais la philosophie des Évangiles me freine. Je pense alors à des démonstrations respectueuses de mes sentiments. Quand un des frères me soupçonne de quelque chose d’équivoque, je me fâche et me réfugie dans le mutisme, ma défense…
Et ainsi le Seigneur m’a pris malgré mon manque de dévotion et de vertu. Et je suis resté, sans jamais en sortir, dans ce lieu de souffrance. Au moins jusqu’à l’été 1928, quand finalement je suis parti pour l’Italie.

Un muet bavard

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Frère avec le tricorne accompagnant ses élèves après la Messe, tableau de Jean Joseph Lacroix, 1800-1880 (Cliquer sur la photo pour l »agrandir)

Claudia Patuzzi

Fin de la première partie.