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Renfermement VI-1/VI n.52, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.206-209, première partie du chapitre VI, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Bruxelles, le 12 mars 1989

C’est ainsi, petite fée, que le grand-père Cyrille m’a obligé à entrer dans le petit noviciat d’Overijse. J’ai su, bien des années plus tard, qu’afin d’avoir la pension gratuite, il avait donné sa parole que je deviendrai un Frère Chrétien. Les jeux étaient faits, avant même que j’en sois informé, sans mon consentement et sans aucune vocation. J’étais un converti, une moisson fertile, et moi de mon côté, je continuais à attendre les lettres de Niba et les voix bruyantes d’Henriette et Nino. Dès que je franchis les murs du noviciat, je fus, au contraire, envahi de silence.
Beaucoup de gens croient que le silence est une absence de sons contraignants, une pause nécessaire et rafraîchissante. Ils opposent le silence au vacarme et aux gestes de prévarication. Ils font coïncider le silence avec une oasis de paix et de chaleureuse intimité. Mais il n’en est pas ainsi. Celui-ci n’est pas le vrai silence. Ce n’est pas non plus le silence des sourds-muets, conforté par l’habitude et accompagné du chuchotement familier de la pensée et du don céleste de la vue.
Le Silence d’Overijse était tout autre chose. Avant tout, il était imposé. Chaque sanglot, chaque toussotement, chaque battement de cils étaient un signe codé ou une parole. Il était interdit de respirer, de bouger la bouche, de fermer les paupières, de craquer les doigts. Même déféquer ou uriner devait être fait dans la plus grande discrétion.
Mais le Silence d’Overijse n’était pas l’unique chose à être imposée. Il obéissait de manière rigide aux Temps canoniques comme la parole. À Overijse on ne pouvait pas parler sauf et seulement pour lire ou commenter l’évangile.
D’un seul coup, le silence se resserra autour de moi comme un filet au fond de la mer. J’avais mordu à l’hameçon et, comme une sardine, je me débattais sans savoir que j’allais mourir.
Je ne vis pratiquement plus tante Germaine. Peut-être avait-elle peur de pleurer ? Le seul que je vis fut grand-père Cyrille, ponctuel tous les mois, et ce n’était certainement pas un plaisir, car j’avais devant moi mon inquisiteur.
Je suis peut-être prolixe, mais je t’ai promis d’être sincère. Eh bien, Overijse fut pour ton pauvre oncle un véritable enfer. Le jardin fleuri : un pauvre arbuste. Ma chambre à moi : une cellule nue. La fenêtre sur le jardin : une meurtrière. Les livres, seulement des livres scolaires et religieux. Les visites rares. Toujours les mêmes. Les lettres étaient contrôlées.
Tu sais ce que j’ai trouvé dans ce lieu, unique, parmi toutes les choses que mon grand-père Cyrille m’avait promises ? La tranquillité. Des kilomètres et des kilomètres de tranquillité absolue. Bruxelles semblait ne jamais avoir existé et même la rue du Remorqueur s’obscurcissait dans ma mémoire. Seule maman était restée dans mes pensées, jeune et belle comme je l’avais laissée. Par contre, Christiane errait dans mon cœur comme un ange tentateur. Si je rêvais d’elle la nuit, le remords s’emparait de moi… Où était partie maman ? Où était ma reine de Saint-Nicolas ? Où était le souvenir du corps de Catherine ?
Tout cela était interdit.
Mutisme, silence, règles et horaires. Nous avions nos dix commandements. Je me souviens du septième : « Tu mortifieras ton esprit et tes sens fréquemment ». On parlait d’enfer pour ceux qui ne persévéraient pas. Que devais-je faire ? J’avais seulement quatorze ans. Cesset voluntas propria et infernus non erit [1]. Qui l’a dit ? Saint-Bernard, je crois. Mais Saint-Bernard était un saint, pas moi… Dans cette communauté, ils voulaient tous être saints sans l’être, alors qu’il était déjà si difficile d’être seulement des hommes.

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Ghislain est le deuxième avec le x du troisième rang (cliquer pour agrandir la photo)

En 1921, à seize ans, je devins Frère Chrétien. C’était la même année où devint Archevêque de Milan le futur Pius XI, celui qui imposa le premier sa bénédiction de la loge de Saint-Pierre. Quelle coïncidence : les Papes pouvaient parler des balcons aux foules et moi, je devais rester muet.
Ils changèrent aussi mon nom. En mémoire de l’archiviste de la maison générale des Sulpices de Paris, j’eus le nom austère de Augustin Irénée. D’abord Ghislain, puis Paul, et maintenant, une autre identité…
En octobre, je prononçai les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Mon corps disparut sous une soutane et un long manteau. Chaussettes noires et chaussures de cuir noir, celles de mon grand-père. Enfin, un grand tricorne m’interdisait de voir la couleur du ciel. Où était parti le ciel ? Dans quelle boîte était-il enfermé ? Les lois de l’Institut, le tintement des cloches, la Règle du Silence morcelaient cet univers en une série de fautes morbides. En peu de temps, j’avais tout perdu. Avec ce tricorne, j’avais perdu l’innocence du regard. Je devais regarder à terre, me taire et si je levais la tête, je perdais mes ailes comme Icare. Je m’étais perdu dans mes pensées et mes ailes de cire s’étaient fondues… En don, je reçus un chapelet, un crucifix en bois d’ébène et rameaux, le livret de « L’Imitation du Christ », un portefeuille et un étui avec un petit canif. Quand je franchis le portail en fer, je compris que tout était fini. J’étais un Frère Chrétien. Le numéro cinquante-cinq…

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Claudia Patuzzi


[1] Phrase latine. En français : « Renonce à ta volonté, et tu t’épargneras l’enfer ! »