Mots-clefs

, , , , ,

001_placedugrandsablon740-jpeg copie

Le départ de Niba II/VI n.49, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.194-197, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

En apprenant que l’état de santé d’Eugénie avait empiré, Niba s’était précipité à Bruxelles deux semaines avant sa mort. À la fin de la guerre, il n’avait que trente ans. Il était venu rue du Remorqueur avec l’uniforme bleu de la Marine royale italienne. Il avait maigri et semblait plus grand. Son uniforme de radiotélégraphiste était comme neuf, les poignets repassés, les boutons envoyaient des reflets dorés. À la différence de cet habillement, son regard apparaissait vieilli. Toute sa jeunesse avait disparu d’un coup, obscurcie pour toujours par la tension de la guerre et de la douleur. La pâleur de son visage avait augmenté et Ghislain éprouva, devant cet homme encore beau et compassé, un sentiment d’étrangeté.

002_Annibale Fatainvecchiato740 - Version 2

Niba veilla Eugénie durant quatorze jours. Lorsqu’elle expira, il resta assis au pied du lit de fer, les yeux sans larme fixés sur le sol, les mains entrelacées comme en prière, le front effleuré par la lumière de la lampe, tandis que le cœur de Ghislain explosait, emporté par un tourbillon d’étoiles mourantes.
Quand toutes les cloches de Belgique entonnèrent le Requiem, il sembla ne pas les entendre. Il ne vit pas le vol d’Eugénie ni son clin d’œil mélancolique. Tout au moins, il ne comprit pas son silencieux message. Son accoutumance à la mort, la plus vieille de la terre, était celle du chasseur. Depuis tout petit, il l’avait cherchée dans les épreuves, dans les défis. C’est seulement en la provoquant qu’il parvenait à enlever à la mort son masque trompeur.
Cela ne lui était pas difficile. Niba était un acteur qui aimait les impromptus. La mort avait pour lui la trempe d’une jeune femme à soumettre à la force du coït. Dans cette étreinte, elle lui offrait le même orgasme qu’une victoire dans l’escrime ou la conquête d’un sommet. Pour cela, il avait refusé l’enfer de la vie de tranchée où le soldat pourrit dans la boue, parmi les puces, la dysenterie et les poux. Pour cela il avait choisi la mer qui n’avait ni commencement ni fin. En plaisantant, il disait que le seul moyen d’affronter la mort était de la considérer comme une ville touristique, où chaque place a son église, sa cathédrale, ses fontaines, comme Venise : —  Il suffit d’avoir une carte et de ne jamais s’arrêter, disait-il en riant.
Pour cela, il repoussait toute fantaisie dont l’issue était incertaine. Là où il n’y avait pas de projets, il voyait toujours la mort cachée à chaque croisement : — une commère puritaine et ennuyeuse.

rue du Remorqueur

Bruxelles, Rue du Remorqueur « rebaptisée » rue Wirtz

Juste après les funérailles, Niba démantela la radio et le télégraphe, ôta les trois « photographies » du mur et les mit dans sa poche. Ghislain s’en aperçut.
— Papa, pourquoi as-tu ôté le télégraphe ?
— C’était seulement un jeu, Ghislain.
— Papa, où sont les photographies ?
— Je les ai enlevées : à quoi servent-elles désormais ?
« Et moi ? Comment vais-je finir ? »
— Tiens, je te laisse Garibaldi, lui dit Niba, déjà sur le seuil. Il ne voyait pas les larmes de Ghislain. — Garibaldi est mort. Il est M-O-R-T ! dit-il.
Ghislain éclata en sanglots. C’était pénible.
— L’époque de Garibaldi est finie pour toujours…
— Il faut croire en quelque chose, papa ! Maintenant, Ghislain avait la voix ferme d’un homme mûr.
— Tu n’as jamais vu la guerre… continua Niba sans le regarder dans les yeux. Ghislain vit qu’il observait quelque chose derrière lui et se retourna. Un spectacle terrifiant se déroulait derrière son dos : le grenier devenait un désert, la Méditerranée se retirait le long des murs de la pièce, disparaissant avec un gargouillis sombre entre les fissures et les lézardes du mur.
Niba n’y prêta aucune importance et ajouta : — Je t’écrirai bientôt, tu verras…
— Papa ! cria Ghislain, sentant qu’il s’enfuyait pour toujours.
Mais Niba continuait à parler tout seul : — La permission se termine demain à midi. Après-demain, je dois reprendre mon service. Seules les classes les plus anciennes de la Marine italienne ont été libérées, pas moi… Ghislain le voyait glisser sur les canaux de Venise et courir sur le quai vers un torpilleur.
Une longue pause de silence s’interposa entre les deux. Puis, Niba reprit son refrain : — Cher Ghislain, la « Mo-bi-li-ta-sion » est en cours ! Il scandait les syllabes, comme si cela suffisait à justifier son départ.

003_le preghiere dei soldati-600-jpg - copie

Maintenant, il descendait les escaliers. Ghislain apparut à la balustrade.
— Niba ! cria-t-il.
Il descendit.
— Niba !
Il continua de descendre.
— Papa !
Niba s’arrêta. Sa main sur la rampe. Était-ce parce que sa mère était morte ou parce que maintenant tout devenait compliqué ? Il leva les yeux et cria :
— Qu’est-ce qu’il y a, Ghislain ?
— Quand reviendras-tu ? Quand vais-je revoir mes frères ?
Niba eut un sursaut. Il lui fit un signe bref, comme ferait quelqu’un qui veut chasser une mouche : — Reste tranquille, Ghislain, je te donnerai des nouvelles au plus vite… Il y a beaucoup de choses que je dois régler, la guerre, l’usine. Ton frère et ta sœur sont encore petits. Désormais, je suis veuf comme tu le sais…
— Oui, je suis grand désormais…
Niba était maintenant arrivé au deuxième étage. L’odeur de madame Slutter se sentait dans l’entrée. Ghislain se jeta dans les escaliers au risque de se casser la figure. Quand il arriva en bas, la rue était vide. Plus loin, au croisement de la rue Belliard, à l’endroit où madame Slutter lui avait envoyé son dernier baiser, il vit une tache bleue. C’était l’uniforme de Niba qui avançait droit, sans se retourner.

004_occhio lacrima 740

Dessin de Roland Searle.

Claudia Patuzzi