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Overijse I/VI n.48, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.191-194, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Le jour même de la mort d’Eugénie, Cyrille Balthasar sortit du coma. Au crépuscule, le 8 mai 1919, son thorax tressaillit trois fois et son cœur recommença à pomper du sang avec le même désir qu’avant. Cyrille essaya de bouger un doigt de la main droite et de soulever les paupières, tandis qu’un cri de douleur jaillissait de ses lèvres sans qu’il puisse l’entendre. À ce cri, la glace qui semblait l’avoir recouvert depuis sa perte de conscience se brisa en masses compactes et sa tête sortit des crevasses comme un nunatak, faisant s’avancer ses yeux gris sur ce blanc paradis congelé. Au-delà de cette mer gelée Cyrille parvint à entrevoir, pareils à des phoques au milieu de petits nuages de vapeur, les visages de l’abbesse et des béguines.

— Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? râla-t-il.
— Le 8 mai… hasarda une béguine.
Cyrille fut parcouru d’une frénésie sans limites.
— Chut ! Calmez-vous, ne vous agitez pas… murmura l’abbesse.
— Il faut arrêter Moltke ! Foch a poussé la ligne de front jusqu’aux Flandres, les Allemands n’arriveront pas jusqu’à la mer, je vous le dis…
— Non, non, calmez-vous, nous ne sommes pas en 1914, et pas non plus en 1915 ! intervint l’infirmière.
Cyrille resta pétrifié un instant, puis il chuchota : — La guerre n’a pas éclaté ?
— Si, mais beaucoup de temps a passé depuis. Maintenant, vous devez rester tranquille, poursuivit l’infirmière.
— En quelle année sommes-nous ?
— 1919… dit l’abbesse, en lui prenant le pouls.
— Bon Dieu !
— Chut ! Restez tranquille, apportez un sédatif.
— Et la guerre ? Comment s’est terminée la guerre ?
Maintenant, Cyrille secouait les tuyaux de la perfusion comme des pailles. Il y eut un murmure inquiet et un froissement de jupes.
— Mais où suis-je ? Qui êtes-vous ?
— Vous êtes dans le béguinage de Courtrai au sud d’Ypres. Vous avez dormi pendant plus de quatre ans…
Cyrille retomba sur son petit lit comme mort.
— J’ai quel âge ?
— Soixante-sept ans, murmura l’abbesse.
— Mon Dieu… et qui a gagné la guerre ?
— C’est nous qui l’avons gagnée, les Alliés…
— Dieu existe… ! soupira-t-il, essoufflé. Puis il essaya de soulever la tête : et Hindenburg ?
— Après l’armistice et l’abdication du Kaiser, il a été congédié, répondit l’infirmière.
Cyrille regarda le plafond à la recherche de la statue de bois d’Hindenburg transpercée de centaines de clous patriotiques, puis il ouvrit tout grand les yeux, comme si quelque chose d’horrible était entré dans la pièce.
— Et le POB ? éclata-t-il d’une voix rauque.
— Le POB ? balbutia l’abbesse sans comprendre.
— Et les socialistes ? Qu’a fait cette femelle de Vandervelde ?
Ce fut l’infirmière, qui intervint : — Ils ont obtenu le suffrage universel.
Le visage livide de Cyrille était tendu par l’effort, son souffle court et guttural ne prenait plus d’air, puis explosa : — Ils y sont arrivés ! Ils ont profité de la guerre !
— Ils ont des centaines de sièges au parlement, continua sadiquement l’infirmière. Le regard foudroyant de Cyrille suffit à la faire taire.
— Les socialistes ont vaincu…, haleta-t-il, anéanti.
Les sœurs, impressionnées, regardaient ce ressuscité qui s’agitait comme un beau diable. Le lit ne parvenait pas à contenir ce grand corps amaigri qui maintenant ondoyait en proie à un véritable séisme. Deux béguines se jetèrent sur les épaules de Cyrille en essayant de l’arrêter, mais le vieillard continuait à lever les bras tandis que le petit lit avançait en grinçant au centre de la salle, enfin il saisit le tuyau de la perfusion et hurla :
— Ce Quatrième État, vous devrez le recevoir par la violence, ou bien l’accueillir à bras ouverts, Clémenceau l’avait dit !
L’infirmière avança vers lui, souriante, une grosse seringue hypodermique à la main :
— Mon beau monsieur, vous devez vous reposer… dit-elle, en enfilant l’aiguille dans la veine de l’avant-bras.
Cyrille sentit une légère douleur quand les quarante-quatre cloches de Malines commencèrent à entonner une berceuse funèbre en même temps que les quarante-sept cloches d’Anvers et les cinquante-deux de Gand. Les carillons d’Ypres, Courtrai et Furnes s’unirent à ce vacarme en provoquant à l’ouest le retentissement triste de l’Abbaye de Nivelles.
En ce moment-là, à Bruxelles, chaque son de cloche ou de carillon se mêla avec le ciel dans une symphonie ruisselante de larmes. Ghislain détourna le regard de sa mère et la rejoignit au-dessus des nuages.
Cyrille, troublé par ce son étrange, résista quelques instants au somnifère jusqu’à écouter le souffle puissant qui enlevait à jamais sa fille préférée…

Où était Niba quand toute la Belgique pleurait ? Entendit-il aussi les quarante-quatre cloches de Malines quand Eugénie mourut ? Franchit-il le même ciel de paier pour vagabonder comme une plume dans l’univers mourant ?

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Claudia Patuzzi