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Dessin de Claudia Patuzzi (cliquer la photo pour l’agrandir)

L’adieu VI-VII/VII n.47, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp.187-190, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

— Dépêche-toi, Ghislain, c’est ton tour, lui dit un camarade d’école habillé en ange.
C’était le matin du 4 décembre 1918 et l’institut Saint-Pierre avait préparé le chœur pour prendre part à la Saint-Nicolas. Ghislain portait une tunique et empoignait un bâton peint en blanc. C’était le choriste de la rangée du milieu. Sa voix de ténor lui avait permis d’accéder jusq’au grade de chef de chœur.
— Ghislain, le chœur est sur scène, lui hurla un camarade de classe habillé en ange.
Il se précipita pour prendre sa place bien au milieu. Ses oreilles bourdonnaient et un sifflement ininterrompu lui faisait éclater la tête.

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Ils commencèrent à chanter « Jesu dulcis memoria ». [1] C’était l’hymne de Saint-Bernard : — reste avec nous Seigneur, éclaire-nous de ta lumière, disperse les ténèbres de l’esprit… Quand on arriva au beatitudine,[2] Ghislain tremblait. Les autres enfants le regardèrent soucieux.
— Tu veux que j’appelle le maître ? lui demanda celui qui se tenait à côté de lui. Ghislain fit signe que non, qu’il devrait y arriver. Il leva les yeux pour trouver de l’aide dans ceux tout ronds de la tante Germaine, mais il s’évanouit et tomba. Un professeur le remit debout avec un murmure de colère :
— Fais attention à ce que tu fais !
Pendant ce temps, un nuage de papier s’entrouvrait au-dessus de lui. Deux enfants habillés en ange descendaient le long d’une corde, une mitre à la main, pour la déposer sur sa tête.
Ghislain ferma les yeux, puis s’appuya sur la crosse de toutes ses forces et cria :
— Mon bon patron Saint-Nicolas, apportez-moi quelque chose de bon, puis il les rouvrit tout juste à temps pour voir Niba qui le fixait dans la foule.

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Henriette criait : « — C’est lui, papa », tandis que sa mère tendait les bras en hurlant son prénom. Quand il comprit qu’elle était sur l’estrade, il arrêta de trembler et s’évanouit avec un grand soupir de soulagement.

Bruxelles, le 7 janvier 1989

Petite fée

La Vieille Sorcière s’en est allée avec son balai et tu sais ce qui s’est produit. Le destin fut moqueur et cruel avec moi. Comment pouvais-je prévoir ce qui allait se passer ? Je ne pouvais certainement pas le savoir, j’étais trop heureux…
J’avais de nouveau ma mère. J’avais de nouveau une famille. Le groupe de la rue du Remorqueur s’était reformé, avec le petit Nino en plus, de deux ans à peine. Ce fut une fête continue, du réveillon de la Saint-Nicolas à l’Épiphanie. En cet instant, je crus que la guerre était finie, je pensais qu’ayant retrouvé ma mère tout redeviendrait comme avant. Mais il n’en fut pas ainsi. Ils repartirent tous les quatre le 10 janvier pour l’Italie. Maman me dit qu’elle reviendrait très bientôt me chercher, pour m’emmener en Italie, mais qu’avant ils devaient mettre en place certaines choses là-bas. Tu sais ce qui s’est passé. Elle est revenue seule, à la fin mars, après un long et pénible voyage en train. C’était l’après-guerre, l’hygiène était déplorable et c’est ainsi qu’elle contracta la grippe espagnole, comme beaucoup d’autres. Quand elle arriva à Bruxelles, il faisait déjà nuit. Elle avait les yeux brillants et dilatés. Nous l’avons mise tout de suite au lit. Les médicaments ne suffisaient pas et elle respirait toujours plus faiblement… Elle me regardait stupéfaite, sans parler. Oh ! ma petite fée, tu le sais… je l’ai veillée plus d’un mois, jour et nuit, en pleurant en cachette pour ne pas l’inquiéter, jusqu’à ce que sa force s’éteignît tout à fait. C’était le 8 mai 1919.

Un enfant désespéré

 

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Dessin de Claudia Patuzzi (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Quand Eugénie mourut, toutes les cloches de Belgique se mirent à sonner à l’unisson, tous les carillons des Flandres et du Brabant entonnèrent les plus audacieuses gammes diatoniques. En un concours inépuisable, les quarante-quatre cloches de Malines s’unirent aux quarante-sept d’Anvers et aux cinquante-deux de Gand et aux cloches de Saint Sauveur à Bruges pour créer ensemble cette harmonie que le visage d’Eugénie avait volée à Léonard et, dernièrement, à quelque peintre impressionniste.
Les cloches de Sainte-Gudule aussi lancèrent une plainte, contraignant Ghislain à détourner son regard de sa mère et à le diriger vers le ciel gris de la ville. Avec cette nuit, il vit alors avancer la Dame haïe et aimée tout à la fois, la déesse de la mort, ponctuelle à son rendez-vous. Dans son visage impénétrable dormait le reflet de sa mère. Il n’y eut pas d’incendies pour commenter cet événement déjà trop douloureux pour un enfant à peine entré dans l’adolescence. Seulement le bruit des carillons.
Eugénie se leva. Elle alla à la rencontre de la mort en retenant ses cheveux en deux bandes qu’elle faisait gonfler sur les côtés.
— Comment, déjà ici ? dit-elle avant de s’envoler, sans rênes et sans chevaux, sur le parc Léopold.
Au moment du départ, elle se retourna pour regarder Ghislain. Elle sourit tristement comme pour s’excuser, puis le salua d’un signe de la main. Lui faisait-elle un clin d’œil aussi ? Ghislain comprit que ce n’était pas un adieu et qu’un jour, tôt ou tard, il la reverrait…

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Eugenie Balthasar.

Claudia Patuzzi


[1]  Hymne pour le Sacré Cœur, chant grégorien des premières vêpres, écrit de Saint-Bernard de Chiaravalle.

[2]  Ibidem.