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La découverte de la mer n.43, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 170-175, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

À partir de 1915, durant trois ans, Ghislain dut aller au Pensionnat de Saint-Pierre des Frères chrétiens.[1] Il dut y rester tous les jours jusqu’à six heures de l’après-midi. Cela bouleversa son adolescence. Apparemment il était toujours un enfant tranquille. Son unique réaction fut une baisse du profit scolaire, qui atteint son comble juste en 1917.
Il n’était jamais en vacances. Même en été, par la volonté de sa mère et de Niba, il devait passer au moins huit heures à Saint-Pierre. Pourtant, il continua à regarder les étoiles avec l’obsession d’un déporté même si, épuisé par cette comptine kilométrique, il avait désormais renoncé à penser à la fugue en Italie. S’il voyait la bicyclette du facteur ou une boîte aux lettres, il tressaillait. Comment était Venise ? Venise était un mythe flottant sur l’eau avec cent minarets et mille mosaïques d’or. Au cœur du Dorsoduro, dans une ruelle étroite comme une casbah il y avait sa mère et Nino, son deuxième frère, et sur la mer, fendant l’eau avec la force métallique d’une vedette lance-torpilles, il y avait Niba, son deuxième père, le Grand Narrateur.
Face à cette abondance de mythes, agrandis par la distance et la nostalgie, Ghislain continuait à aimer Christiane en silence, désormais moins disponible pour le jeu des couleurs, et depuis des mois il avait cessé de lorgner au-delà de la toile : la belle Catherine avait disparu, une dame grasse et disgracieuse la remplaçait. Chaque dimanche, il dépoussiérait le berceau d’Henriette et le chevet de fer du lit, en s’endormant en paix parmi les fleurs d’aconit.
Cependant, dans cette période d’oubli et de douleur, il fit une expérience tout à fait capital : la découverte de la mer.
Ghislain n’avait jamais pu voir la mer. Les illustrations de son manuel avaient appauvri son imagination, que les récits de Niba avaient, au contraire, renforcée, créant un interrègne où le désir de la mer s’élevait comme un tourbillon. La mer continuait à l’attirer sans qu’il comprenne pourquoi.

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C’était l’été 1918, la plus triste saison de la guerre. Un dimanche de juillet la tante Germaine l’emmena voir la mer. Elle aimait la plage mondaine d’Ostende, mais, surtout,  celle sauvage du Zwin, au nord-est de Knokke.
— Tu n’as pas peur des soldats, Ghislain ?
— Non…
— Les Allemands ne sont pas concentrés de l’autre côté ?
— On tente le coup ? La tante cligna un œil rougi par les larmes. Elle s’était disputée avec André et ressentait le besoin de provoquer la panique chez l’homme qui l’avait blessée. Elle avait recours à son « premier amour » pour se venger et fuir dans l’air de l’océan. Ce jour là  elle conduisait une vieille Ford noir modèle T.
— Je l’ai volée à l’oncle André, dit-elle avec un air de défi.
Perplexe, Ghislain regarda cette épave. Puis un irrépressible désir s’empara de lui :
— Oui, tentons le coup, tatie ! cria-t-il, en ouvrant la portière.
La guerre, par les étranges hasards que le destin concède aux élus, ne leur fit pas obstacle. S’ils rencontrèrent des soldats, ils étaient presque tous anglais et tante Germaine était trop jeune et jolie pour ne pas se faire saluer d’un geste de la main. Vers Knokke ils virent quelques chars d’assaut britanniques. Ceux-ci les arrêtèrent. Un officier les regardait, soupçonneux :
— Où allez-vous ? demanda-t-il en anglais.
— Voir la mer, dit Germaine. L’officier se retourna vers les autres et lança un mot d’esprit. Tout le monde rit.
—   Pay attention ! dit-il, en les faisant passer.
Quand ils arrivèrent devant la plage du Zwin ils s’arrêtèrent sur les dunes.
— Voilà la mer ! cria sa tante, tendant le bras vers l’horizon. — Regarde la Hollande, au-delà des dunes ! Germaine, bousculée par les rafales, essayait de lui montrer quelque chose de lointain, mais Ghislain ne voyait rien. D’invisibles aiguilles lui transperçaient la peau.

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En regardant ce spectacle interrompu par des fils barbelés et des restes de tranchées, criblé par de profonds cratères de terre pulvérisée, il sentit qu’il était entré dans l’œil du cyclone et que ce qu’il observait pour la première fois dans sa vie ne pouvait exister vraiment. Ce qu’il voyait n’était pas une plage, mais une surface lunaire, quelque chose d’horriblement déformé.
— Il y a un peu trop de vent, mais ensuite avec la marée cela se calmera…
— La marée ?
— Oui. Quand la mer, la terre et le ciel s’épousent, il y a la marée, alors on ne sait plus où est le sable et où est la mer, les frontières disparaissent, tout se ressemble et s’élargit jusqu’à combler l’horizon… Je t’ai porté un filet de pêche.
Ghislain prit ce filet comme s’il ne le voyait pas. Il fixait la masse d’eau devant lui. Les soldats anglais, au-delà des dunes, criaient quelque chose, en agitant les bras.
— Je vais voir ce qu’ils veulent. Toi, reste ici à jouer. Tu ne te perdras pas, hein ? lui dit Germaine, tandis que le vent enroulait sa jupe autour de ses jambes.

À la pleine lune, Le Soleil, la Terre et la Lune étaient alignés.
Ghislain regarda cette bouillonnante masse d’écume et se laissa guider par la voix de l’eau. Sans attendre Germaine, il commença à marcher sur la laisse. Qu’était-ce donc que la mer ? Cette « chose » immense et grondante ? Ghislain suivit l’invisible partition musicale des vagues, tandis que ses jambes frémissaient et brûlaient. Sur la plage, qui s’étendait devant lui sur des kilomètres, il n’y avait personne. Il commença à se dévêtir. D’abord, il ôta ses chaussures de cuir, puis il mit les mains sur l’uniforme du Pensionnat, le passa par-dessus la tête et le jeta au loin. Avec un frisson de froid, il plongea les pieds dans le sable jusqu’à sentir le bord moelleux de la plage lui serrer les talons avec douceur. En cet instant, il entendit la mélodie de l’eau et il continua à marcher. Quand les dunes avec les soldats anglais eurent disparu, il ôta son tricot de laine et ses caleçons longs jusqu’aux genoux.
Le vent était tombé. Pendant un peu de temps, il resta immobile entre la mer et l’étendue sableuse qu’elle longeait à perte de vue. Un rassemblement d’oiseaux s’éparpillait sur la plage : des cigognes, des sternes, des canards, des échassiers ondoyaient entre les miroirs d’eau. Plus loin, les sempervivums du Zwin teintaient d’un bleu violet les bords ondulés des dunes. D’autres arbustes brisaient la plate monotonie du paysage. Il vit un petit saule qui essayait d’escalader une vague de sable. Ensuite un arbuste, qui tendait ses doigts squelettiques vers le ciel. Enfin il fut troublé par la tache noire d’un sureau qui semblait un petit seau qu’on avait abandonné. Au-delà de ces inflorescences, la couleur grise de la mer ressortait riante et lumineuse.
Où était allée la guerre ? Ghislain ne la voyait plus. Il regarda cet antique bras de mer ensablé et tourna son corps vers l’océan. Quand il sentit le flot de la marée qui résonnait sous les doigts pâles de la lune et la terre se fondre dans une énorme goutte, il commença à entrer dans la mer. Comme une éponge déshydratée, son corps s’imprégna d’eau, chaque pore s’en reput avec la voracité d’un animal mourant. Il continua à entrer jusqu’à ce que l’eau lui effleurât la taille. Alors, cette mer bouillonnante d’écume s’apaisa en entrant dans le fond de ses yeux… C’était une mer fœtale, peu profonde, privée d’abîmes et de vents orageux, un bassin imprégné d’humidité parmi les courants chauds du Gulf Stream. Dans cette demeure il y avait sa mère, grande comme une péninsule submergée, peuplée de coraux et de mollusques, se balançant sur les fonds sonores de la mer calme. Sous cette eau tiède, ses yeux pouvaient enfin regarder ce qu’ils avaient perdu, voir ce qu’ils avaient contemplé durant si longtemps…
Ghislain s’abandonna à ces caresses. Il se laissa porter par les courants et ses sept organes inutiles — bouche, yeux, oreilles, narines, mains, pieds, gorge — reprirent doucement vie : ils se remirent à sucer le liquide primordial de cette source qui ressemblait à un bouillon… Comme s’il renaissait, il offrit ses cuisses au plaisir des vagues et s’abandonna à l’écume d’une ourse amoureuse… Enfin, il laissa effleurer son membre, flétri par l’absence d’amour, par ces mains flottantes…

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Tante Germaine le retrouva bien des heures après le crépuscule.
— Où as-tu mis tes vêtements ? trouva-t-elle à lui dire.
— Je ne me souviens pas, je les ai perdus… répondit-il.
Un groupe de soldats qui tenaient des torches allumées ricanaient. Une femme de la Croix rouge s’empressa de le couvrir d’un plaid. La tante avait le visage rouge et les yeux gonflés.
— Pourquoi ne m’as-tu pas attendue ?
— Je voulais me perdre…
— Te perdre ? Où ?
— Dans la mer. Le long de la plage…
— Mais l’uniforme du Pensionnat…
— Je ne peux pas vivre comme un arbre dans un enclos.
— Mais tu n’as pas pensé au souci que je me faisais pour toi ?
Ghislain serra la couverture autour de lui. Puis, comme s’il se parlait à lui-même, il dit : — Je ne veux pas rester enfermé, je préfère avoir peur.


[1] Congrégation religieuse laïque, crée en 1680 à Reims par Jean-Baptiste de la Salle.

Claudia Patuzzi