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La chaussée D’Alsemberg V/VI n.42, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 166-170, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

…Le Niba, au contraire, ne se laissait pas impressionner. On dirait plutôt que dans toute cette eau salée il s’aventurait presque heureux, avec ce sentiment d’enthousiasme prudent qui lui venait du succès de ses opérations militaires. Ghislain reçut deux photographies de Niba envoyées de Suisse. Sur la première, il était habillé en marin, comme Bras de fer, le visage plus beau, le béret plus blanc, l’uniforme repassé et propre, le visage encore jeune. Mais un regard d’ébène, tendu pour lever l’ancre du port de Venise, le trahissait déjà. Il avait seulement vingt-huit ans.

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Sur la seconde photographie, de la même année — 1916 —, il a fait carrière et il semble plus vieux : sous un béret décoré, la barbe a disparu, il reste les moustaches droites et soignées, le visage harmonieux à la mâchoire large. C’est un « ardito » [1], l’un des marins les plus audacieux. Au-dessous de la photo, on peut lire : « 2e chef R.T. » [2]. Et sur le côté, la devise « Memento Audere Semper ! » [3]
Niba se moquait bien qu’à cette époque les petits torpilleurs de trois-cents tonneaux soient une catégorie déjà dépassée par les contre-torpilleurs de mille trois cents. Sa base d’opérations était l’Adriatique, le seul lieu où les Italiens et les Autrichiens utilisèrent les vieux torpilleurs avec succès. Il pataugea dans cette mer fermée, entre l’Istrie et Venise, comme une anguille ou une torpille.

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L’écho de ses entreprises était arrivé jusqu’à Bruxelles, et Germaine, chaque fois qu’elle ouvrait les lettres de Gény frappées de timbres suisses, proférait deux ou trois exclamations pas vraiment orthodoxes.
— Eh bien, Niba est sur les Mas! [4] Il a attaqué la place forte de Pula avec le comte Ciano !
Quelques mois plus tard : — ils sont à Venise, dans le Dorsoduro, tu as un petit frère, Ghislain.
— Un petit frère ? demanda-t-il, ne comprenant plus rien à ces retournements si soudains qui le contraignaient à vivre la joie et la douleur depuis son grenier de la Chaussée d’Alsemberg.

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— Il s’appelle Nino, frémit tante Germaine, en lui serrant très fort une main. « Maman a suivi Niba à Venise… »
Ghislain essaya d’imaginer le visage de ce nouvel être qui était entré dans la famille à la dérobée. Il éprouva de la colère pour cette autre vie qui se développait à une vitesse vertigineuse, tandis que la sienne pourrissait lentement entre le pensionnat et la maison de l’oncle Léopold.
— Lis : Niba a été le camarade de Nazario Sauro [5].
Ghislain regarda la carte postale avec la photographie de Nazario Sauro et n’éprouva absolument rien. La nouvelle même de sa mort ne le troubla pas beaucoup. S’il avait été pendu par les Autrichiens à Pula, qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Ses pensées étaient bien différentes. Où était sa mère ? Pourquoi ne l’avait-elle pas emmené en Italie ? À ces questions-là, il ne trouvait pas de réponses.

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Bruxelles, le 16 mars 1988

Ma petite fée,

Aujourd’hui, c’est ton anniversaire : tous mes vœux ! Vive la bonne fée qui donna à un homme de plus de soixante-dix ans un retour de jeunesse ! En ce moment, sais-tu ce que je fais ? Je porte un verre de Cinzano en ton honneur, accompagné d’un cigare, seul dans ma chambre, tandis que j’écoute la symphonie pastorale de Beethoven. Qui sait si ce soir je ne me cuisinerai pas un plat de « tortiglioni »… [6] 
La maison de l’oncle Léopold était haute de quatre étages. Au rez-de-chaussée, deux chambres qui donnaient sur la rue : l’une était le bureau de mon oncle, l’autre faisait fonction de salle à manger, cuisine, lavoir, salle pour les jeux et les devoirs. Le premier étage était loué. Au second, il y avait deux greniers : un pour les cousines et un pour les oncles. Au troisième étage, le grenier où nous dormions : Catherine, la jeune femme de ménage, et moi. Les cabinets étaient à l’extérieur, dans la cour.

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Chère petite fée, dans la maison de chaussée d’Alsemberg, j’ai dû dormir sous les tuiles nues, avec les vieilles choses. L’hiver, nous n’avions pas de poêle, quand il faisait moins dix ou moins quinze, nous restions sans bougies, ni lampes d’aucune sorte. De combien d’engelures et de bronchites ai-je dû souffrir à cette époque et combien de cuillerées d’huile de foie de morue ai-je dû avaler.

La jeune femme de ménage dormait dans un coin du grenier. Nous étions séparés par un rideau de toile rapiécée, nous étions dans l’obscurité et elle se déshabillait à quelques mètres de moi en se glissant dans un matelas de crin : chacune de ses respirations résonnait, quand elle se retournait dans le lit le matelas grinçait. Je ne dormais pas seul, tu comprends ? Et j’avais douze ans ! Quelle curiosité masculine pour un enfant de cet âge ! Ne pourras-tu jamais me pardonner ? Je découpai ainsi la toile avec les ciseaux et je créai, sur un côté, une fente un peu plus grande que celle qui séparait une poutre de l’autre. Chaque nuit, je m’aplatissais avec le cœur qui battait la chamade en attendant que la jeune fille se dévêtît.
Un jour de pleine lune, les rayons illuminèrent le coin de Catherine en me dévoilant entièrement ses formes. Je vis, le cœur noué, que Dieu me pardonne, comment était faite cette jeune fille. Sans le vouloir, cette créature me montra toutes les parties de son corps, révélant, dans les mouvements de ses bras et de ses jambes, la zone la plus inaccessible au regard préservée par la nature par un duvet dense et luxuriant… Je sus donc, pour la première fois de ma vie, comment était faite une femme bien que je ne savais pas encore le nom exact de ce que j’avais vu. Avec l’aide et le pardon de Dieu, je devins homme cette nuit même, en éprouvant des sensations de plaisir que je n’avais jamais imaginées. Et combien différentes du dégoût que j’éprouvai sur le palier sous la jupe de madame Slutter ! Cette femme jeune et belle, la voir suffisait à attiser de nouveau mon plaisir…
Oh mon Dieu, si c’est du péché, alors je suis pécheur dix fois. Mais j’avais douze ans et j’étais entouré de femmes. Chaque samedi, j’étais enveloppé par des vapeurs d’eau qui jaillissaient au milieu de serviettes et de cousines nues se lavant dans la bassine. Christiane, après un baiser, s’échappait et je restais seul avec moi-même, sans personne qui puisse calmer mes sens ou me donner conseil. J’étais gêné devant ma tante Germaine…
Quand il fit mauvais temps, je ne vis plus jamais ces formes, alors que j’essayais de lorgner à travers la toile à en perdre le sommeil. Je ne vis plus de corps de femme, sinon une fois en Italie. … Le sirop de betterave, la mélasse, le saindoux et le miel de Dinant, que je dévorais en cachette dans le grenier, ne suffirent pas à me consoler. Comme je m’approchais de ce pot de terre cuite, je pensais aux formes de Catherine et en plongeant les mains dans le miel je pensais la caresser et ainsi je réussissais à me calmer un peu.
Voilà tout, ma chère petite fée. Pourtant, avant de m’endormir, je regardais toujours le ciel de ma petite fenêtre et je priais pour ma mère. Je cherchais les étoiles, en songeant qu’elles resteraient toujours les mêmes, à trois mille kilomètres de distance encore. Et qu’elle aussi, à Venise, en ouvrant ses volets, aurait pu les voir se refléter sur les canaux.

Un pauvre pécheur.

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[1] « Hardi », soldat des troupes de choc pendant la Ière Guerre Mondiale.

[2] Second Chef Radio-Télégraphiste en service auprès du Commandement militaire maritime autonome de la zone nord Adriatique de la Marine royale.

[3] « Rappelle-toi : il faut toujours oser ! »

[4] Vedettes lance-torpilles italiennes.

[5] Nazario Sauro (1880-1916), de nationnalité autrichienne, milita pour l’entrée en guerre du royaume d’Italie contre l’Autriche. Officier de la marine royale, il fut fait prisonnier par les Autrichiens en 1916, qui le condamnèrent à mort pour haute trahison.

[6] Pâte italienne à l’oeuf.

Claudia Patuzzi