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Ghislain près d’un canon.

La chaussée D’Alsemberg V/VI n.41, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 164-166, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Mais les choses n’allèrent pas toujours ainsi entre Christiane et Ghislain, et pour tout dire cela ne dura pas très longtemps. Ce fut de la faute de la guerre, du froid et des bolchéviques. 1916 et 1917 furent pour Ghislain et pour l’Europe entière des années noires.
Tandis que le corps de Cyrille se trouvait à l’abri des gaz toxiques dans un égout à Ypres, le tsar de Russie avait déjà abdiqué, l’Ukraine signait une paix hâtive avec les Allemands en créant dans le monde un chaos que l’image bolchévique de Lénine — avec son chapska et sa barbe en pointe — ne parvenait pas du tout à dissiper. D’autre part, ni l’entrée des États-Unis dans la guerre, ni l’appel affligé du pontife ne réussirent à changer la situation. Entre « vive le Pape ! » et « vive Lénine ! » Caïn et Abel continuaient à se disputer ce vieux lambeau de terre pelé et les trois brebis habituelles, tandis qu’un troisième frère, le « requin » innommé de la Bible, volait tout le butin. L’infanterie hurlait : « — prends ton fusil et jette-le par terre ! » Les industriels allemands vendaient des munitions et des explosifs à l’Italie et à la France en sous-main, les industriels anglais approvisionnaient l’Allemagne en caoutchouc, carburant, ciment et métaux et les ouvriers commençaient partout de grandes grèves en criant : « — nous n’avons pas mangé, nous voulons du pain ! » Ou bien : « — on se fiche du pain, on veut la paix ! »

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Le requin blanc de la Bible ( Jona: 7-11)

Dans une pareille confusion, seuls l’orgueil et la foi du cœur humain avaient su résister à ce massacre inutile. Sous la poussée vigoureuse du primat de Belgique, Désiré Mercier, archevêque de Malines, la résistance à l’invasion ne connut pas d’arrêt.
Chaque être et chaque chose furent entraînés dans la lutte : des civils et des soldats ; des femmes au foyer et des commerçants ; des officiers et de pauvres fantassins ; athées et théologiens ; d’insignes professeurs et de savants prélats ; des étudiants et des paysans ; des femmes lascives comme madame Slutter et de jeunes anges blonds comme Prosper Balthasar ; même l’infatigable Émilie, réduite à une statue de farine parmi les flammes de la cave ; même l’aventureux Léopold, qui disparaissait chaque lundi et ressuscitait chaque vendredi parmi des dizaines d’horribles chaussures ; même la baguette magique de la belle Irma et les petits chapeaux, toujours plus de travers, de Germaine… Tout le monde partagea cette lutte sans nom et sans visage sinon celui invisible, parce que caché dans son propre cœur, avec crainte et dégoût, de la Grande Exterminatrice.

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Mais, à côté de cette crainte, il y a toujours une force que le cœur humain engendre en son sein, sous la pression d’une seule idée ou d’une seule foi. À cause de cette crainte et aussi de cette force, le décret allemand qui établissait la séparation administrative entre les Flandres et le Brabant échoua misérablement dans son but d’exploiter la rivalité désormais historique entre Flamands et Wallons : comme l’avait prophétisé Cyrille Balthasar, les nouveaux Teutons du nord, les Flamands de Bruxelles, Malines, Anvers, St-Nicolas, Lier, Gand, Ieper et beaucoup d’autres, combattirent jusqu’au dernier aux côtés des Wallons sans besoin de dictionnaire.
Dans une liste aussi vaste de protagonistes, on ne peut pas se passer de Cyrille Balthasar. Comme un cavalier de glace, il était parti vers le marécage des polders où la mort l’attendait derrière une dune prête à l’engloutir dans un nuage de gaz.
Cyrille fut happé dans un gouffre, mais continua à exsuder de la chaleur en planant sur les cimetières et les ruines disséminées sans pitié par la folie humaine. Dans la chambre numéro vingt-sept du béguinage de Courtrai tandis qu’il luttait avec l’angoisse du coma, les communistes rouges, à la manière de lutins perfides, prirent la place — désormais dépassée par la frénésie de l’Histoire — du fatidique POB. À la fin de la guerre, le Parti ouvrier belge obtint le référendum honni et Cyrille, ressuscité, tourna vers d’autres boucs émissaires sa furieuse désillusion.
Ghislain aussi le savait. L’oncle Léopold et tout l’Institut Saint-Pierre le savaient : 1916 et 1917 furent les années de l’offensive anglaise dans les Flandres et de la guerre sous-marine, les années des mers et des inondations, de l’intervention américaine et de la Révolution d’octobre, des désertions et de la faim, les années du char d’assaut et des grenades, de Caporetto et de la défaite italienne…

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Claudia Patuzzi