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Anniversaire de Ghislain (cliquer pour agrandir). 

La chaussée D’Alsemberg IV/VI n.40, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 160-164, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Le jour de son dixième anniversaire, le 19 octobre 1915, Ghislain se trouvait dans la maison de la chaussée d’Alsemberg. Mais ce jour festif ne correspondait pas à son état d’âme. Tandis qu’il s’efforçait de manger la tarte de la tante Émilie, une tour de Babel commença à s’élever sur cette pâte feuilletée si douce et parfumée…
Ghislain réfléchit sur les couches de confiture qui s’effritaient irrésistiblement sous ses dents : combien de maisons avait-il eues ? Combien de maisons avait-il dû abandonner ? Dans sa vie, il y avait eu la même fatalité que dans une migration planétaire, comme celle des Indo-européens, Ariens, Hittites, Achéens, et encore des barbares Visigoths, Huns, Souabes, Burgondes, Vandales, Angles, mauvaises copies d’Attila et autres fléaux de Dieu.
Fasciné par cette vision, il essaya de compter les maisons de sa vie. Sur la base de la tarte, entre vapeurs et brouillards, il y avait la naissance illégitime à l’ouest du Pentagone, rue Saint Éloy. Au premier étage, il y avait la grande maison de Paris, près du bois de Boulogne, avec les noix vénéneuses, le petit tableau d’Icare, la soucoupe brisée et le cri muet de Paul. Au deuxième étage, à deux pas du sommet du Pentagone, il y avait l’appartement de rue de Plaisance où il avait goûté la douceur des bonbons Milk et celle de la grand-mère Amélie en même temps que la froideur des yeux de son grand-père Cyrille. Enfin, au troisième étage, il y avait le petit appartement de la rue du Remorqueur où il avait connu les baisers de Max, les pigeons de Bertrand, et l’obscurité poilue de madame Slutter. Maintenant — comme il terminait sa tarte —, son dernier refuge s’affichait : au quatrième étage de cette tour biblique, sur le bord d’une rue immense qui s’enlisait dans la campagne au sortir de Bruxelles pour revenir en arrière, mue par d’invisibles courants, vers la porte de Hal. Dans cette artère à demi déserte surgissait la maison de Léopold Balthasar, si petite qu’elle ressemblait à une tranche de pain, si fragile qu’elle semblait sur le point de se briser en deux.
Après avoir presque fini la dernière tranche de tarte, Ghislain émit un soupir : son destin avait toujours été celui de changer de maison. Il y était habitué, mais maintenant que sa mère, sa sœur et Niba avaient disparu il ne voulait plus en entendre parler. Sans se faire remarquer par sa tante il cracha par terre un morceau de gâteau : « Non, cette maison ne sera jamais la mienne ».
À partir de ce jour-là, il commença à cultiver des secrets.
En ces trois années de guerre, de 1916 à 1918, il eut trois secrets. Le premier, peut-être le plus précieux, fut son amour pour sa cousine Christiane plus jeune que lui de trois ans. Le deuxième consista en des moments furtifs d’espionnage à travers un trou qu’il avait fait dans un rideau de toile. Le troisième — qui demeura pendant toute sa vie unique et irremplaçable — fut la découverte de la mer.

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Chaque samedi soir, dans la maison de chaussée d’Alsemberg, il y avait le rituel du bain. À la fin de la semaine, tous les cinq, ils étaient sales de sueur, de poussière et de graisse. La tante Émilie les mettait en rang en ordre décroissant, commençant toujours par la plus grande. Au centre de la cuisine — qui était aussi la salle à manger —, une grande bassine en zinc était entourée de brocs d’eau chaude. Les enfants étaient lavés l’un après l’autre. Ghislain restait dehors, en attendant que ses cousines soient prêtes à aller au lit : il était toujours le dernier à être lavé, car il ne voulait pas que quatre filles le voient nu.
— Rosette, c’est ton tour.
— Oui, maman.
— Enlève tout…
Dix minutes après, la cousine la plus grande — la pâlotte, comme il l’appelait —, glissait talquée comme une nonnette, ses cheveux blonds remontés sur la tête. Elle ricanait en l’effleurant, derrière le montant de la porte. Quand c’était le tour de Christiane, sa seconde cousine, il se mettait à trembler.
— Christiane, c’est à toi…
C’était le tour de la plus douce et de la plus charnue. Ghislain ne pouvait pas la regarder… Les sœurs faisaient semblant de monter la garde, tandis qu’il tendait ses sens vers ce sauna brumeux, les rares lueurs de chair blanche et luisante qu’il parvenait péniblement à entrevoir par la fissure du montant… Cette chose ronde, c’était peut-être ses deux fesses et pendant ce temps, il sentait en bas, entre les jambes, son corps se déplacer tout seul, en frétillements qui devenaient de plus en plus forts. Il avait douze ans, Christiane en avait neuf. Que dirait-il à sa tante ? Puis il tendait l’oreille en quête de sa voix : il ne l’entendait pas parler, seulement se déplacer entre le bruissement des vêtements et le clapotement de l’eau.
— C’est bien. Tu peux y aller maintenant. Suzanne !
Christiane était enroulée dans la serviette quand elle passait devant lui, mais, contrairement à Rosette, elle ne courait pas, ne ricanait pas. Elle était très sérieuse, ses pas glissaient plus lents qu’un escargot tandis qu’elle le regardait longuement. Elle s’arrêtait derrière le montant de la porte. Pendant une demi-minute, peut-être plus, ils se regardaient en silence, dans l’odeur de savon et le bruit de la bassine, puis elle tendait la main et le touchait sur la joue ou sur le bras. Ghislain n’avait pas le temps de se reprendre qu’elle avait déjà filé en murmurant tardivement :
—   Bonne nuit, petit cousin…

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La cage des oiseaux. (cliquer pour agrandir)

Quand Christiane et lui étaient dans la cour, près de la cage des oiseaux, ils jouaient aux pensées et aux couleurs. Ils s’amusaient à lancer des pierres dans la citerne d’eau de pluie qui s’ouvrait avec un grand couvercle sur le terrain.
— Si tes pensées étaient des plantes, quelle plante serais-tu ? lui demandait Christiane.
— Ortie, répondait-il, et les tiennes ?
— Lierre, disait-elle en lançant un petit caillou dans la citerne.
— Si elles étaient des fruits ?
— Ce seraient des cerises.
— Si elles étaient des animaux ?
—… Des animaux ? Et ici, Christiane prenait son temps.
— Ce seraient des pigeons blancs et ils voleraient ! soufflait Ghislain.
— Et à qui les enverrais-je ? répétait-elle en lançant un autre caillou.
— À moi ! disait-il, tandis que son visage devenait rouge pastèque.
Elle le regardait durant cette demi-minute avec l’air lent de minuit.
— Tu le dis pour de vrai ? Viens… et elle l’emmenait derrière la cage aux oiseaux. Comme mes pensées sont des pigeons, restons ici, où les Allemands ne peuvent pas nous voir. Puis elle lui prenait la main et la mettait sur son cœur. Tu l’entends ?
— Oui, je l’entends…
— De quelle couleur sont tes pensées maintenant ?
— Rouges… comme ma mère ! Ghislain avait enlevé la main de sa poitrine et il sentait son cœur qui battait fortement. La jupe de Christiane frôlait ses genoux gelés.
— Tu te sens mal ? chuchotait-elle. Puis, comme personne ne les voyait, elle ouvrait les jambes, elle serrait ses cuisses autour de son cou et dans un grand éclat de rire, elle disait : — On joue. Je monte sur tes épaules !
Ghislain se soulevait avec effort sentant sa chair le brûler jusqu’à cent degrés, tandis qu’il voyait sa mère à des milliers et des milliers de kilomètres qui riait et pleurait et Henriette marcher dans des pièces inconnues sans qu’il puisse l’aider. Alors, il serrait rageusement les chevilles de Christiane en courant autour de la cage aux oiseaux toujours plus rapidement.
— Arrête-toi ! Tu me fais mal… Ça me fait tourner la tête ! protestait-elle. Mais il ne s’arrêtait pas, il continuait à tourner autour de cette cage comme si elle ne finissait jamais. C’est seulement après, quand ils tombaient par terre, que Christiane posait ses lèvres sur les siennes.

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Claudia Patuzzi