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Fontaine avec la statue du géant Silvius Brabo dans la Grand Place d’Anvers.

La guerre IV/IV n.37, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 151-153, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

C’était le premier septembre 1914.

Le lendemain Cyrille, cet inlassable vieux, avait déjà disparu. Avec la complicité d’un ami, il avait réussi à s’enrôler dans une des six légions d’infanteries commandées à Anvers où s’étaient repliées les forces franco-belges conduites par le général Foch.

On dit que Cyrille, n’ayant ni cheval ni manteau blanc avec la croix noire, s’était contenté d’un vieil uniforme militaire. On dit aussi qu’il s’était posté, armé jusqu’aux dents, les poches bourrées d’ail cru, sur les dunes qui longent l’estuaire de l’Escaut avec la même immobile fixité que la statue de Silvius Brabo, récitant en flamand « Dieu le veut ! ».

La seule photo que je possède de cet épisode est tellement délavée qu’elle ne nous laisse rien voir ou presque, à l’exception d’une signature flottante au recto, ne m’indiquant que le prénom de son objet — « ton Cyrille ». Le visage est une tache presque noire, mais le corps se tient, les jambes écartées, sur une dune. Ayant empoigné son fusil avec la dignité d’un Maasaï tenant sa lance, Cyrille s’apprête à chevaucher cette vague de sable comme un surfeur américain pour s’abattre ensuite sur la clairière environnante.

Je ne vois pas ses yeux, mais je comprends que ce n’est pas nécessaire. Bien qu’il ait déjà soixante-deux ans, il a la fougue d’un jeune d’une vingtaine d’années à sa première bataille. La Sorcière-Mort se garde bien d’effleurer ses épaules. Autour de lui, il ne reste que le jaune citron des sables, le jaune usé des brumes, la fumée imprégnée de soufre de l’artillerie et des canons avec le jaune bleu, atrocement blême et souillé de sang, des survivants du Zwin. En bas, je parviens à lire avec peine le lieu et la date du 1er octobre 1914.

Certains disent l’avoir aperçu sur l’Yser, au nord-est, combattant l’épouvantable « course à la mer » des troupes allemandes ; d’autres le dépeignent à moitié gelé et presque sans connaissance à l’hôpital de campagne de Furnes ; des témoins plus soignés en signalent la présence à Ypres, le 22 avril 1916, désormais suspendu dans l’existence larvaire du coma, mais ayant miraculeusement survécu aux gaz toxiques allemands ; il y a aussi quelqu’un qui jure avoir vu Cyrille, sain et sauf, le 26 septembre 1918, dans le petit béguinage de Courtrai, dans la petite maison numéro vingt-sept, appartenant à la Supérieure. Ce fut dans cette île pacifique que son corps, balloté par les événements de la guerre, reprit contact avec les méandres imprévisibles de l’Histoire.

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Claudia Patuzzi