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La guerre III/IV n.36, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 146-148, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Depuis une semaine, je suis enfermée dans la petite tour de tuf. Je vois Rolando et Henriette seulement à l’heure des repas. Puis je cours jusqu’à l’étage supérieur au milieu des grincements des cigales et d’encombrantes rames de papier. Là-haut, j’oublie le temps jusqu’au crépuscule. Quand les changements de couleur sur les rideaux et sur les murs réveillent mon attention, je vais voir le grand pré par la fenêtre et je respire. J’attends l’arrivée des chevaux et des vaches. C’est l’heure où le jardin semble avoir un corps. Chaque arbuste, chaque feuille, chaque petit caillou ont une étrange épaisseur. Ce sont les dernières affres de l’existence avant de tomber dans la nuit. La fine lumière souligne chaque forme de ses rayons et la fait fondre dans la matière. Avec le crépuscule, tout deviendra bleu clair et puis gris, avant de devenir noir. Non pas ce noir effrayant de la vie dénudée par la lumière, mais le bleu noir des nuits d’été de la Méditerranée qui ressemble au velours. Rolando n’aime pas les lumières. Il laisse la maison en blocs de tuf s’enfoncer dans l’obscurité jusqu’à ce qu’elle se confonde avec le ciel. C’est seulement dans les nuits de pleine lune qu’on entrevoit sa silhouette phosphorescente sous le ciel étoilé…
La porte s’ouvre tout grand.
— Excuse-moi.
C’est Rolando avec une bombe de DDT dans la main. Derrière lui arrive Henriette.
— Il y a des moustiques partout… dit-elle.
Rolando entre. Il empoigne la bombe « super » de DDT comme une massue préhistorique.
— Fais attention, le salon en est plein. J’ai déjà mis du DDT dans le couloir et dans notre chambre à coucher.
— Je ne veux pas de DDT, je le déteste ! Je n’ai jamais cru dans les poisons chimiques et dans les fumigènes contre les moustiques. D’ailleurs, l’Autan aussi m’empêche de dormir. J’accepte seulement la prise à ultrasons.
— Il n’y en a pas. Et alors, comment fais-tu ? Rolando me regarde comme s’il n’y avait pas d’autre issue, puis il ajoute :
— J’asperge juste un instant, ensuite tu ouvres la fenêtre, tu éteins la lumière et tu sors.
— Mais tu ne vois pas que je travaille ?
— Juste deux minutes…
— On va manger… Henriette crie dans le couloir, puis elle ajoute : fais attention aux coussins !
Il me semble vivre un cauchemar.
— N’asperge pas les feuilles !
— Cela ne fait rien aux feuilles. Roland appuie le pouce sur le bouton pressoir de la bombe.

SSSSSSSSSSSSSSSSSTTTTTTTTT ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

Je sens ma gorge brûler. Je ne parviens pas à respirer. Je m’enfuis de la pièce pendant que Rolando s’enferme dans la petite tour avec ses gaz toxiques.
— Tu verras, ils vont tous mourir, sourit Henriette dans l’embrasure de la porte.
Je réponds, résignée : — Mais il n’y en avait pas! Puis je pense à Cyrille Balthasar et au bombardement de gaz toxiques, œuvre des Allemands dans les environs d’Ypres en 1916, durant la Première Guerre mondiale. L’inventeur de cette asphyxie était un chimiste allemand, un certain Fritz Haber. Il parvint le premier à réaliser la synthèse industrielle de l’ammoniaque, dirigea le service chimique de l’armée et contribua à organiser l’emploi des gaz. Un individu un peu gros, chauve, avec un pince-nez. Il n’a pas eu le prix Nobel ?

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Portrait di Fritz Haber, 1911 ( déssin de W. Luntz )

— Ce gâteau est mauvais !
Mélanie Dubois ne savait plus quoi dire.
— Ce n’est pas vrai du tout, Cyrille.
— Les traditions doivent être respectées, Mélanie, surtout en cuisine, rugit Cyrille en dilatant les pupilles vers l’odieux cramique.
— Calme-toi, je te dis que tout va bien… lui répondit-elle en en ramassant un morceau par terre.
— Avant la guerre aussi, tout le monde disait : tout va bien, tout va bien, et tout va mal, au contraire.
— Mal ?
— Oui, mal. Depuis qu’il y a le POB ! Et puis l’attentat de Sarajevo… Toute cette guerre est mauvaise. Maintenant que les socialistes et les libéraux ont volé le pouvoir aux catholiques, Dieu a décidé de punir la nation par la guerre !
Occupée à émietter un pain brioche aux fruits, Mélanie l’écoutait, imperturbable, tandis que Cyrille continuait à pontifier: — Ils se sont massés comme des termites dans la vallée de la Meuse et maintenant ils remplissent tous les faubourgs ! Ils sont là, à Anderlecht, près de nous, Mélanie.
— Près de nous? Où ? Où ? cria-t-elle, abasourdie, en balayant la chambre d’un regard éperdu. Comme aucun ouvrier du POB n’était sous le canapé, elle continua à ruminer, impassible, une tranche de strudel. En même temps, elle manipulait un cure-dent avec une surprenante habilité.
Cyrille était comme toujours assis sur son vieux fauteuil qui l’avait fidèlement suivi dans ses nombreux déménagements. Il avait maintenant l’air résolu d’un cavalier teuton. Au lieu d’un manteau, un plaid écossais décoloré lui enveloppait les épaules, avec le même effet suggestif. Enflammé par cette investiture en demi-teinte, il empoigna la Libre Belgique [1] et, avec la même force missionnaire qu’un croisé, se mit debout sur son fauteuil pour mettre en déroute les pirates de la Baltique et les socialistes du POB, tandis que sa femme, indifférente à cette métamorphose, continuait de mâcher du raisin sec.
À cet instant, les yeux de Cyrille, traversés par un éclair prophétique, se teintèrent d’un incroyable mauve, tandis que son corps prenait une posture identique à celle du cavalier teuton Hermann de Salza, prince de l’Empire, devant le prince Nevskij sur le lac gelé de Pskov.

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Photo du film « Aleksandre Nevski » de Sergeï Eisenstein, 1938. (cliquer sur le lien pour voir le film)

Mélanie cessa de mâcher tandis q’un silence de pierre enveloppa la chambre d’une petite brume fatale.
Conscient de l’atmosphère autour de lui, Cyrille redressa ses épaules. Un flot de paroles sortit de ses lèvres : — Mon Dieu, les Flamands ! Il ne nous reste que les Flamands ! Ce sont les agriculteurs flamands qui nous donneront leur vote ! Pour sauver le pays…
— Mon Dieu, Cyrille, qu’est-ce qui t’arrive ? dit Mélanie Dubois.
Cyrille ne la voyait pas. Sa pensée, avec l’inéluctabilité d’une perspective, s’agrippait avec une espérance fanatique à son foyer fixe : les Flamands du Nord, les gardiens des polders et de l’Yser, les nouveaux Teutons, extermineraient bientôt les termites du POB, en soumettant les traîtres et — peut-être, pourquoi pas ? — défendant au prix de sa propre vie la nation abominablement assiégée par l’armée allemande.
— Où vas-tu ?
— Je pars Mélanie. Je vais au Nord, dans les Flandres, combattre pour la Nation.
— Et moi ?
— Toi ?
— Oui, oui, qu’est-ce que je vais faire ?
— Tu resteras ici, Mélanie, pour surveiller la maison. Et sur ces mots, destinés davantage à un chien qu’à un être humain, Cyrille se dirigea à grands pas vers l’étage supérieur. Il ne resta plus à la pâle Mélanie Dubois qu’à finir son cramique, seule, et à supporter le départ de Cyrille pour le nord.

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La ville de Ypres après le bombardement par les Allemands

[1]  Quotidien conservateur du parti catholique.

Claudia Patuzzi