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La guerre I-II/IV, n.35, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 141-146, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Quand Henriette naquit, la soupente changea de couleur. Le bleu de l’aconit se mêla au rose du berceau et des couvertures, créant des nuances pastel que la lumière du tympan, au crépuscule, rendait violettes.
Ghislain regarda sa sœur. Elle avait la peau et le nez d’Eugénie. La couleur de ses yeux était celle de son père et ses paupières dépourvues de cils rappelaient le regard fuyant de sa mère. À cette époque, Ghislain ne posait pas des questions sur Garibaldi et commençait à écouter les notions d’histoire et d’arithmétique avec une expression ébahie et distraite.
Que s’est-il passé durant la révolution de 1830 ?
— Poids brut, poids net, tare… ?
—  Si l’on change 5287 pesetas en francs belges, nous aurons…
—  Pourquoi n’écoutes-tu pas, Ghislain ?
À toutes ces questions, Ghislain répondait avec un calme absolu :
 — Je ne sais pas.
Un jour, son maître lui demanda :
— À qui penses-tu ?
—  À ma sœur.
C’était vrai. Ghislain pensait toujours à sa sœur. Il était heureux et non jaloux. Il se sentait grand et surtout moins seul. Après l’école, quand il faisait déjà sombre, il courait le plus vite possible pour arriver à la maison à temps et trouver Henriette encore réveillée pour lui souhaiter bonne nuit en l’embrassant.
Non, il n’était pas jaloux.

Bruxelles, le 18 octobre 1987

Chère petite fée,

Début 1915 fut la période la plus heureuse de ma vie. En février est née Henriette. En mars, la tante Germaine rencontra son futur mari, l’oncle André : elle s’apaisa et embellit. Nous étions cinq à table. Malgré la guerre, je me sentais heureux. Les soldats allemands avaient été moins méchants que prévu : ils n’avaient pas coupé les mains aux enfants belges avec la pointe de leur casque comme m’avait raconté madame Slutter ou du moins j’avais encore les miennes, et je les utilisais pour embrasser Henriette, l’emmener en landau ou lui donner le bain dans le baquet en zinc. Si nous croisions une patrouille allemande, nous regardions de l’autre côté en feignant de ne pas la voir ou de ne pas entendre le bruit de fer funèbre des convois sur le pavé devant les magasins Printemps.

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—  Maman, ce sont eux les Allemands ?
—  Tais-toi et marche.
— Pourquoi sont-ils aussi gris ?
—  Tais-toi, Ghislain, ne les regarde pas.
—  Pourquoi ?
—  Parce qu’ils sont morts, voilà pourquoi.
Ce fut la seule fois où je ne compris pas ce que voulait dire maman et je ne posai plus de questions. Il suffisait de fermer les vitres du grenier pour ne plus entendre ces hurlements affreux. Heureusement, le tympan donnait sur le parc, loin du bourdonnement et de la peur de la ville. Nous voulions vivre sous une cloche de verre : j’avais ma mère et ma sœur, tante Germaine était amoureuse et plus rêveuse que jamais, Niba remplissait notre appartement d’eau salée en permettant à Garibaldi de naviguer dans le grenier avec la même audace que le Baron rouge (11)
— Garibaldi bat le Baron rouge trois à un ! criais-je. Que l’un alla sur les mers et l’autre dans les airs n’avait aucune importance. Nous étions inconscients ? Je ne crois pas. Nous connaissions très bien les faits : Namur avait été incendiée, Anvers assiégée, Louvain mise à sac, les Flandres inondées, des centaines d’otages fusillés, mais nous vivions un rêve éveillé et personne d’entre nous ne voulait y renoncer. Qu’était-ce au fond qu’une guerre ? Avant on disait qu’elle finirait pour Noël, puis pour Pâques. Nous pensions à une guerre locale, à une guerre brève. Comment auraient fait les Allemands pour résister sur deux fronts avec la Russie au milieu ? Lénine était en exil et la révolution de Saint-Pétersbourg était encore loin, les Russes étaient des soldats courageux. Et puis maman et moi nous étions devenus italiens et l’Italie était neutre. Qu’est-ce qui pouvait nous arriver ?

Un rêveur

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Mais Ghislain se faisait des illusions : c’était le bonheur des aveugles. Les dirigeables Zeppelin et les avions de chasse allemands commencèrent à bombarder les villes ennemies, dont Londres. Ypres fut submergée sous les gaz asphyxiants. En mai, le transatlantique anglais Lusitania fut torpillé. 1200 passagers moururent, dont 128 étaient Américains. L’Amérique trembla d’indignation et Woodrow Wilson se prépara à entrer en guerre. Au bout de tant d’atrocités, avec la déclaration de guerre à l’Autriche-Hongrie, le conflit arriva aussi en Italie. C’était le 24 mai 1915.
Quand l’Italie entra en guerre contre l’Autriche, les Allemands donnèrent aux Italiens résidents en Belgique la possibilité de rentrer chez eux en passant par l’Allemagne en train. À cette occasion, la cuisine de la rue du Remorqueur devint le centre d’une discussion acharnée entre Geny et Niba, tandis que Ghislain — lupus in fabula — était encore à l’école.
Geny était hors d’elle. À cause de la guerre, elle allait être abandonnée une seconde fois :
— Et si nous restions, au contraire ?
Niba ne se laissait pas charmer :
— Je dois partir, j’en suis bien obligé. Ils m’ont appelé pour combattre et ils ne m’ont pas trouvé. Je serais un traître si je ne le faisais pas.
— Mais tu as ta résidence ici. Cela ne les intéresse pas, si…
— Si je suis un lâche ? Un Italien qui n’existe pas… ?
— Ta famille est ici, supplia Gény.
— Tout à fait. Et tu ne peux pas rester en Belgique seule avec une fille aussi petite, c’est trop dangereux.
— Tu veux partir, alors ?
— Je veux que nous partions.
Niba scandait ses syllabes comme si la pression de l’action le poussait à calculer le temps, les heures, les minutes.
— Alors, nous irons ensemble, nous prendrons le train pour l’Italie… ajouta Gény, en trahissant son espoir.
— Tu n’as pas compris. Mon pays est en guerre avec l’Autriche. Je n’ai pas confiance dans les Allemands, ce sont les alliés des Autrichiens, s’ils me trouvent en Allemagne ils pourront me faire des surprises, m’arrêter ou me retenir sous un prétexte quelconque. Le train est trop risqué pour moi…
— Alors ?
— Tu iras avec Henriette, à travers l’Allemagne. Moi je ferai un tour plus long, la frontière avec la France est entièrement bloquée, pour ne pas parler de la côte… Je passerai à travers la Hollande, puis par l’Angleterre et la France. Si Dieu veut, j’arriverai en Italie.
— Tu es fou, Annibale !
— Non, Gény, je ne suis pas fou. Je viens d’ouvrir une assurance vie en ta faveur dans le cas où je devrais mourir… sourit Niba.
— Mais j’ai peur de partir seule, avec une enfant, parmi des peuples ennemis…
Cette fois, l’expression de Niba n’admettait pas de répliques :
— Je veux que tu ailles dans ma famille, je leur ai écrit, ils t’accueilleront comme si tu étais leur fille, toi et Henriette.
— Et Ghislain ? Il avait oublié Ghislain…
— Ghislain ?
— Je ne peux pas le laisser ici !
— Ma famille ne sait encore rien de lui… soupira Niba.
— On ne peut pas l’abandonner…
— Il vaut mieux d’abord informer ma famille et attendre que la guerre soit finie…
— Et comment vivra-t-il ? Nous avons si peu d’argent…
Ghislain est déjà grand et très responsable. C’est moi qui paierai les frais de pension. Nous garderons la maison…, dit Niba en regardant la rue.
— Et avec qui vivra-t-il si je ne suis pas là ?
— Nous trouverons bien une solution ! Germaine ne pourrait pas… ? Il la regardait à présent dans les yeux.
— Germaine ne peut pas, elle doit travailler toute la journée… Ghislain pourrait rester avec Léopold et ses cousines, elles ont plus ou moins son âge… balbutia Genny, épuisée. Puis elle murmura :
— Je n’aurai jamais le courage de le lui dire.
— Il n’y a rien d’autre à faire…
— Je dois aller le dire à Germaine…
— Non, arrête.
Niba s’approcha en silence. Gény sentit la caresse de son regard. Une langueur soudaine affaiblit ses forces, l’empêchant de marcher. Elle s’abandonna dans ses bras, plongeant dans une étrange ivresse :
— Ne me quitte pas !
La tête lui tournait tandis qu’il la portait sur le grand lit de fer, dans le grenier.

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Bruxelles, le 5 novembre 1987

Chère petite fée,
Nous voici arrivés au second fait : l’abandon. Maman a pris le train en compagnie d’Henriette au milieu de l’Allemagne ennemie. Grâce au ciel, elle est arrivée en Italie, dans la maison des Fata, saine et sauve, avant papa. Elle n’avait que peu d’argent avec elle, elle ne parlait pas l’italien, ne connaissait pas cette grande famille étrangère.
C’était la fin août 1915 et moi j’étais toujours « orphelin ». « — Ne t’inquiète pas, Ghislain, la guerre durera trois ou six mois encore, après je viendrai te chercher… » Voilà ce qu’elle m’avait dit avant de partir, mais il n’en fut pas ainsi : je suis resté seul à Bruxelles, trois ans entiers, jusqu’à la fin de la guerre…

Un orphelin

Claudia Patuzzi

(11) Surnom donné à Manfred Von Richthofen (1892-1918) qui, avec quatre-vingts victoires, fut considéré comme le pilote de chasse le plus redoutable de toute la Première Guerre mondiale.