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Palais de Fata à Macerata, siège de l’usine pour la fabrication de la bière (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Annibale Fata VI-b/VI, n.34, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 137-141, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

— Tu veux que je t’explique cette photographie ?
— Oui, Niba, je t’en prie.
— Tu ne vois pas ? C’est l’usine des Fata.
Ghislain vit la grande porte ouverte d’un palais distingué. En haut il y avait une enseigne : « Primée Usine à Vapeur — Eaux de Seltz — Gazeuse – Fata ».
Il vit près de la porte une dizaine d’ouvriers en tablier et, juste devant eux, en bras de chemise, Ghislain reconnut Niba, encore plus jeune. Il avait la veste sur le bras et une bouteille d’eau de Seltz à la main. Sur la terrasse, à l’étage des maîtres, se tenaient trois jeunes filles. La plus grande avait un air doux et triste. La plus petite était magnifique. Celle au centre était laide et inexpressive. Niba devina les pensées de Ghislain.
— Ce sont mes sœurs : Céleste, Mipento et Perla.
Ghislain observa ces trois visages si différents les uns des autres et sentit une présence. Était-ce la respiration des Fata ?
— Pourquoi es-tu venu ici ?
— Je suis venu chercher les machines pour fabriquer la bière. Quand tu viendras en Italie, tu verras l’usine des Fata et tu comprendras.
Il fit un grand geste avec le bras pour impressionner Ghislain.

002_fabbricadef180.ipegInterieur de l’usine de la bière (cliquer sur la photo pour l’agrandir).

— Elle est très grande. Il y a aussi le glacier.
Ghislain frissonna : la chambre était pleine de rennes, de Lapons et d’énormes banquises.
— Et toi tu y travailles ?
— Tous les Fata travaillent, là-dedans. Comme dans une fourmilière, chacun de nous a sa tâche.
Ghislain sentit des milliers de fourmis marcher sur son épine dorsale et, instinctivement, il se gratta l’épaule. À la fin, il réussit à répondre :
— Toi aussi, papa ?
— Moi, j’ai des idées. C’est pourquoi je suis parti et je suis arrivé ici, après avoir vu les usines allemandes.
— Alors, c’est grâce à la bière que tu as rencontré maman.
— Oui, Ghislain. J’ai goûté tous les genres de lambics, de gueuzes et de faros, et quand je me suis retrouvé ivre j’ai rencontré Eugénie. Maintenant, la bière, je l’ai dans le sang comme la mer.
— Et tu as trouvé la bière ?
— J’ai trouvé les machines pour la faire et quand la guerre finira je les enverrai en Italie.
— Et ce bateau ?

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(cliquer sur la photo pour l’agrandir)

— C’est le torpilleur Vésuve, ancré au port de Venise le 6 septembre 1906. Depuis mon enfance, je ne tenais jamais en place, je grimpais sur les arbres, je regardais toujours les étoiles, jusqu’à ce que la passion de la mer me saisisse et que je m’enrôle dans la marine.
Niba maintenant était à la proue de ces trois-cents tonneaux en effleurant avec la légèreté d’une cigarette le tube lance-torpilles.
— J’ai endossé l’uniforme seulement parce que c’était un uniforme de marin. Tu comprends, Ghislain, la mer m’a permis de me trouver…
— La mer ?
— Tu ne la connais pas ?
— Je ne l’ai jamais vue…, se justifia Ghislain, en se souvenant des gravures de son manuel scolaire, où la mer figurait comme une bande éclairée de rayons d’encre de Chine, sillonnée de pâles voiles avec, sur le rivage, un château de sable. Il revit cette désolation insipide. Où étaient passées les couleurs ? Et les enfants ? Il n’y avait pas d’enfants, seulement une mer de fer où le dessin se déplaçait entre les lignes de l’encre avec de légères écumes, ici et là, immobiles comme des pierres.
— À part le ciel, rien ne peut ressembler à la mer.
Ghislain eut un sursaut de révolte.
— Mais, tu as dit que tu ne sais pas nager !
— Bien sûr que non, mais dans ma ville, je sentais que j’étouffais, je sentais que dehors il y avait le monde et que la mer tournait autour en entrant de tout côté. La mer est généreuse. Elle m’offrait le monde entier. Tu comprends ?
En regardant les yeux de Niba, aussi noirs que les abîmes marins, Ghislain eut peur. Il comprit que son papa était à des milliers de kilomètres de lui et que personne, pas même sa mère, ne pouvait se mesurer à son caractère rebelle. Elle aussi deviendrait une sirène errante et sans paix.

Claudia Patuzzi