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Un graffiti (Bruxelles, dans un petit restaurant du quartier de Marolles)

Les enfants n’oublient pas. (1) Qui a dit cela ? Ce n’est pas important.  Ce qui compte, c’est la « chose » ou l’image qu’ils n’ont jamais effacée : l’instant fossilisé dans leurs cœurs telle une pierre qui ne cesse de dégager de la chaleur  pendant toute leur vie.
Je n’ai jamais oublié la « chaleur » de la fenêtre et des rideaux. La fenêtre a toujours été pour moi un étrange miroir ; un tableau peuplé de gnomes. Mon grand œil les observait d’en haut par un regard timide, de biais. J’étais un Dieu invisible.
Et les rideaux ? Ma fenêtre possédait  de longs rideaux blancs effleurant le sol d’un souffle léger. Souvent, je me vautrais dans leur blancheur comme un ver à soie. J’étais une momie ou peut-être une nymphe.  Quand grand-mère me raconta l’histoire de « Jane Eyre »,  un rideau de velours rouge avec une main méchante nourrit mes cauchemars par une régularité intermittente : les fables sont vraies. Elles respirent. Elles bougent.

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Boulevard Saint Martin (photo de Claudia Patuzzi, cliquer pour l’agrandir)

Maintenant, coincée dans ma cuisine, je me laisse intriguer par le souvenir d’une promenade interrompue… C’est au-dessous des ombres du boulevard Saint-Martin, j’observe les choses et les gens de près… Mais voilà, une image m’emprisonne dans sa chaleur brûlante… Derrière un enchevêtrement d’arbres sombres, j’entrevois une maison, enveloppée par des bouquets de nuages et aussi par un je-ne-sais-quoi de rouge et céleste qui contraste vivement avec la couleur pervenche du ciel… Intriguée, j’accélère le pas…

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Le graffiti de la petite place. (photo de Claudia Patuzzi- clique pour l’agrandir)

Au fur et à mesure que je m’approche, le soupir me manque. Devant moi, il y a une petite place que je n’avais pas prévue, tout à fait ressemblante à un « théâtre » : une toile de fond peinte par un artiste inconnu, embellie sur la gauche par la présence gentille d’un arbre minuscule. Au-dessut d’une baie vitrée, juste au coin, quelqu’un a ajouté un graffiti avec une déclaration désolée :  I JUST HAD SEXE, «Je n’ai eu que le sexe ». Sur la gouche, un vélo. Deux personnes chuchotent à voix basse.

« Mesdames et Messieurs, le spectacle commence ! »

Je m’assieds par terre et j’attends…
Je lève la tête vers ce monde céleste inattendu. Des formes cubistes aux couleurs tenues, entre le bleu et l’orange, rappellent un cirque. En haut, au sommet du mur peint, je découvre un tuyau vert et jaune autour duquel se visse mollement un rideau rouge… Même autour de l’inscription équivoque je vois flotter une aura angélique.
Tout d’un coup, une fumée jaune se lève juste au coin. Tandis que je l’observe, elle devient de plus en plus épaisse et noire. Les yeux en larmes, à bout de souffle, je me lève.
« Le poulet est perdu, complètement carbonisé ! »

Claudia Patuzzi

(1) Virginia Woolf, « La promenade au phare« .