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Annibale Fata VI-a/VI, n.31, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp 134-137, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Perplexe, Ghislain était en train d’observer les trois « photographies » quand il sentit une main lui toucher l’épaule :
— Elles te plaisent ? dit le Niba tout en poussant l’un de ses grands soupirs, avant de lui montrer une carte postale et de prendre le rôle du narrateur.
— Donc, Ghislain, cet homme à cheval avec les cheveux longs et le poncho sud-américain, c’est Giuseppe Garibaldi.
— C’est ton grand-père ?
— Mon grand-père a été « garibaldien », un soldat qui a combattu à côté de Garibaldi.
— Mais qui est-ce Garibaldi, alors ?
—   Un héros. Un libérateur. C’est grâce à lui que l’Italie est une seule nation, maintenant. Il se déplaçait infatigablement partout dans l’Italie divisée en morceaux.

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Carte postal anglaise.

— Et… ne dormait-il jamais ?
— Tous les gens, à son passage, l’hébergeaient avec enthousiasme. Ainsi, chaque village d’Italie a une stèle précisant qu’il a dormi en telle ou telle maison. D’ailleurs, il n’y a pas de place ou de rue qui ne porte pas son nom.
Niba se tut pendant quelques secondes, puis il ajouta :
— Il a dormi dans bien des chambres, mais il n’a rêvé que dans une seule.
— Toi aussi tu y as dormi ?
— Oui, plusieurs fois, tout seul…
Niba demeura pensif. Il regarda Ghislain d’un air distrait, en fixant ses pupilles sur un lieu lointain.
— Y a-t-il des fantômes dans cette chambre ?
Niba pâlit et dit : — C’est la Patronne qui a la clef ! puis il fixa longuement Ghislain et fredonna :

Va fuori d’Italia, va fuori ch’è l’ora
Va fuori d’Italia, va fuori o stranier ! 1

Dégage de l’Italie, dégage c’est l’heure
Dégage de l’Italie, va-t-en étranger!

— Garibaldi était aussi un chanteur ? demanda Ghislain.
Niba avait repris des couleurs :
— Mais de quel chanteur me parles-tu ? C’est un hymne en son honneur ! Garibaldi a été un héros, il a porté ses idées sur la mer, voyageant de l’Atlantique à la Méditerranée…
— Quelles idées ?
Niba s’assit sur le lit, résigné : — D’abord, il était marin, c’était un corsaire.
En entendant le mot « corsaire », Ghislain fut traversé d’un frisson.
Niba s’était levé, désormais. Il regardait le sol du grenier comme s’il était rempli de l’eau salée de la Méditerranée. Puis, satisfait de cette vision qui dilatait démesurément les contours étroits de cette pauvre pièce, il reprit son récit :
— Garibaldi était à Taganrog sur la Mer d’Azov quand il fut foudroyé par les mots sur la liberté.
« Taganrog ? Foudroyé ? Liberté ? » Ghislain ne comprenait pas.

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Garibaldi (1807-1882), à l’âge de vingt-sept ans, arrive avec le navire « Clorinda » à Taganrog, dans la mer Noir, où il rencontre, dans une auberge, le jeune patriote piémontais Giambattista Cuneo appartenant à « La jeune Italie » (association révolutionnaire fondée par Giuseppe Mazzini) qui l’exhorte à se battre pour l’unité de l’Italie. Un rencontre foudroyant qui marquera sa vie pour toujours. (Tableau de Italo Nunes Vais, dans Montanelli-Nozza, « Garibaldi », Rizzoli-BUR, 1982,2002, p.35)

— Pourquoi les mots foudroient-ils ?
— Plus que les fusils ! Niba sourit d’un air satisfait, avant de préparer le coup final.
— Écoute Ghislain, les mots sur la liberté te frappent quand tu es déjà malade.
« Garibaldi était-il malade ? » Ghislain fronça les sourcils, préoccupé.
— Le pauvre…, s’écria-t-il.
— Pour des gens comme Garibaldi, la liberté est comme une fièvre. On l’a dans le sang dès la naissance et on ne peut pas rester tranquille. Alors, on cherche l’espace le plus grand qui soit.
— Lequel ? lui demanda Ghislain.
— La Mer ! La méditerranée, bordée de villes, ensevelies et puis ressuscitées, une mer déjà morte et toujours renaissante.
— Et Garibaldi est parti en mer ?
— Il a libéré les peuples opprimés de l’Amérique latine. Au Brésil. En Uruguay. Puis il est parti avec un brigantin pour l’Italie. La mer, lui a appris la force de la liberté. Si tu ne l’as pas en toi, tu ne peux pas la chercher.
Niba s’arrêta soudain, sa voix s’assombrit tandis qu’il recommençait à parler :
— Nous, les Italiens, nous avons eu un père, mais il était trop pour nous…
— Qu’est-ce qu’ils ont fait à Garibaldi ? Ils l’ont tué ? Ghislain avait les larmes aux yeux.
Niba prit son visage dans ses mains : — Pire : ils l’ont arrêté, ils l’ont exilé sur une île. Mais tu pleures ! Embarrassé devant le spectacle des larmes, il n’attendait que le moment de s’enfuir.
— Tu seras comme Garibaldi, n’est-ce pas ?
— Oui… mais j’ai peur que dans la chambre des rêves de Garibaldi il y ait… des fantômes!
— Bien sûr, il y en a, mais on peut aussi y rattraper la vérité ! Sans vérité on ne peut pas s’affranchir de l’injustice…
— Où est-elle, alors ?
— Tu le découvriras tout seul.
— Mais tu m’y emmèneras ?
— Oui, tu viendras un jour en Italie.
Tous les deux éclatèrent de rire. Puis Ghislain s’apaisa, assis sur le grand lit, comme s’il attendait la suite de l’histoire…

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Le roi de Naples, déguisé en Pulcinella, est obsédé par la renommée internationale de Garibaldi. (Dessin apparu dans un journal satirique  de Rome en mai 1949)

Claudia Patuzzi


[1]  Hymne à Garibaldi, composé en 1858 par Luigi Mercantini, poète et patriote du Risorgimento.

Claudia Patuzzi