Mots-clefs

, , , , , , , , , , ,

interface rouge_def 180 - copie

Dessin de Claudia Patuzzi, septembre 2013 – cliquez pour l’agrandir.

Le mystère des livres continuera à nous séduire. Il suffit d’un exemple : la bibliothèque, aussi imaginaire que réelle, de Jorge Louis Borges. Si les questions sur le relativisme de la lecture mettent en évidence son caractère subjectif et réconfortant, le papier nous fascine surtout pour le plaisir du contact, pour ce bruissement de la page qui effleure notre peau, pour la pression du lapis qui souligne un mot, une note ou un petit « x » pour ne pas oublier une remarque ou un point de vue intéressant… On est fascinés aussi par l’image captivante de la couverture, avec son aspect brillant ou mat, tandis que le volume ne cesse de nous étonner pour la capacité qui lui est propre de glisser de but en blanc dans un sac à main lors d’un voyage, tout comme un enfant qui s’endort au milieu d’infinis adjectifs, négations, points de suspension et interrogations. Sans oublier, enfin, le charme particulier généré par une ancienne bibliothèque, avec son silence feutré, la couleur chaude du bois, l’odeur poussiéreuse des étagères comblées de papier. Un labyrinthe vivant que nous pouvons parcourir librement…
Non, on ne peut pas tout déléguer au pouvoir de l’image et des yeux. Les mots imprimés sur le papier sont plus patients. Ils nous attendent sans hâte, nous le savons. Dans le cas des tablettes, de l’iPhone et de l’iBook, c’est surtout l’œil qui en est capturé, alors que la vitesse de la lecture augmente. Certes, les phrases glissent plus facilement ; on dirait même qu’elles s’envolent dans une mer houleuse où les messages du web chantent leurs appels de sirènes. Sur les tablettes, vous pouvez garder et copier sans effort des musiques, des films, des photos. Une avalanche de clics qui vont à la chasse d’images, de citations, de blagues. Cependant, la lecture silencieuse d’un livre est nourrie de mémoire et, justement en raison de la lenteur, elle profite d’un système d’habitudes physiques personnelles, faisant indissolublement partie de nous-mêmes, qui ajoute toujours les indispensables apports dont le livre a besoin pour devenir nôtre.
Eh bien ! Voilà que nous sommes arrivés au choix désormais inévitable : presse écrite ou univers virtuel numérique ? Durée éternelle du papier ou accélération ininterrompue de masses verbales sur le web ?
Qui va gagner la bataille ? Personne. Les deux adversaires sont pris dans le même piège tandis que l’un regarde l’autre dans le même miroir. Ce miroir c’est nous, les humains, destinés, déjà biologiquement, à une vie limitée, tandis que les livres imprimés résisteront après nous, au contraire, tout comme les éditions numériques et les réseaux virtuels. Comment pouvons-nous nous insérer activement dans cet univers en plein changement ? En exploitant de plus en plus notre attitude de lecteurs passionnés et critiques, tout en suivant librement notre instinct quotidien avec la petite contrainte de la cohérence avec nous-mêmes, avec la vie que nous-mêmes avons fabriquée : la seule chose que nous possédons.

Et l’orthographe ? Les enfants continueront-ils à écrire manuellement, ou devront-ils oublier la magie individuelle des lettres ?

le monde x interface 180

Bernard Poulet, Le Monde, 17 septembre 2013 – cliquez pour agrandir l’image.

P.S.
Dans un article intitulé « États-Unis, l’écriture sur la touche » ( Libération, 12 septembre 2013) nous lisons : « Les belles lettres rondes et attachées qu’on enseigne en France dès la maternelle sont en voie de disparition aux États-Unis, et avec elles, peut-être, toutes formes d’écriture manuscrite… Les nouveaux « programmes communs » adoptés par 45 des 50 États américains ne prévoient plus l’enseignement de l’écriture cursive, mais plutôt la maîtrise du clavier d’ordinateur… » On assistera, donc, à la mort de l’écrit, de textes argumentés, de la calligraphie ?
Un professeur universitaire de l’Arizone, cité dans le même article, ajoute : « On se préoccupe beaucoup de la queue du chien, mais il serait bon de veiller aussi à ce que l’animal lui-même soit en bonne santé. »

Claudia Patuzzi

Texte en ITALIEN