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Annibale Fata I/VI, n. 28, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 119-125, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.pp. 119-125.

J’ai entre les mains des jumelles recouvertes de cuir, du genre de celles qu’on utilisait un jour dans la marine. Elles appartenaient à mon grand-père, le père d’Henriette. Avec ces jumelles j’ai appris à compter les étoiles et j’ai trouvé une voie d’accès pour le ciel. Depuis mon enfance, je courais dans la petite tour de pierre, j’élevais les jumelles et je fixais les yeux sur la bouche de la lune. Elle avait un visage. J’épiais son baiser et ses cheveux : l’arc ardent de la Voie lactée suspendue au milieu d’allées obscures. J’avais six ans et j’étais analphabète. Mais à quoi cela sert-il de lire si on regarde le ciel ?
Puis je compris que les étoiles, d’abord farouches et fuyantes, s’offraient à moi avec un voluptueux mystère. Elles commençaient à m’aimer comme je les aimais. En effet, je ne les comptais pas, mais je les suivais du regard. C’est seulement ainsi que je pouvais en embrasser des millions. Il me suffisait de les contempler et elles se laissaient regarder jusqu’à l’aube. Tout en demeurant immobiles, elles voyageaient lentement sur l’horizon, semblables à des lucioles ivres. Si je les cherchais, je ne les retrouvais plus là où elles étaient avant. Les étoiles marchaient avec moi.
Avec les jumelles de Niba, j’ai appris à entendre aussi le bruit de l’univers. Je sais qu’il s’élargit et qu’il s’étend, je sais qu’il respire et qu’il meurt parmi des amas de galaxies qui s’éloignent les unes des autres comme des ondes dans un lac heurté par une pierre. Je vois d’immenses galaxies déchiquetées par d’énormes explosions entraîner de nouveau l’univers dans des tourbillons de déchets à la terrible gravité desquels rien ne peut échapper, pas même la lumière. La petite tour de pierre sera aussi engloutie avec toute la terre. Et pourtant, le ciel semble toujours tellement immobile.
Avec les jumelles de Niba, je vois Cirrus, l’étoile Polaire, les deux Ours, les Pléiades, le W de Cassiopée, et une infinité d’autres étoiles aux noms antiques et suggestifs, comme le « Scutum Sobiesii », un nuage stellaire de la Voie lactée composée de neuf cent mille étoiles. C’est ici que la comète Hale Boop est passée : apparemment indifférente et silencieuse, en réalité en proie à de terribles explosions. Même Ghislain l’a vue par une nuit d’avril de la colline de Trauvenberg, à Bruxelles.
Quand sa mémoire était encore vigoureuse, Henriette m’a dit que Niba gardait toujours ses jumelles sur lui, accrochées à son cou, même pendant le sommeil.
— C’était une façon de contrôler le monde, disait-elle.

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Je sus, quelques années après, qu’en Afrique de l’Est, en Somalie, pendant la guerre coloniale, il vit des tueries tellement effrayantes, qu’il n’eût plus le courage d’orienter ses jumelles vers les tragédies de la vie. Dès lors, mon grand-père ne voulut plus se consoler. Il retourna ses jumelles et commença à rapetisser les choses. Puis il les dirigea vers le ciel, parmi les petits points des étoiles. Enfin, fatigué de leur froideur, il regarda vers la mer.
Je me souviens aujourd’hui du récit d’Henriette, d’une précision insolite, des aventures de la guerre dans la mer. Niba n’était pas comme moi. La mer était « sa » manière d’accéder au ciel. Une manière indirecte. Peut-être parce que c’était un chasseur et que les étoiles ne se laissent pas prendre au lasso. Il était trop aventureux pour les étoiles, trop impatient pour « les regarder ». Un beau jour, il en eut marre de regarder le ciel et il changea de direction. Plutôt que de chercher la mort dans le ciel, il la chercha dans un lieu encore plus bleu et plus noir : la mer. Henriette autrefois me parla de lui comme du plus grand chasseur de la mort.

En 1943, après le 8 septembre, quand le maréchal Badoglio annonça l’armistice, Niba commanda un vaisseau près de Rhodes. En quelques jours, tout avait changé. Les serments étaient désormais papier de rebut.  Le noir était devenu blanc. Le haut et le bas n’existaient plus. La honte et le chaos régnaient. À qui devait-on obéir ? Aux Allemands ou aux Anglo-Américains ? Comme tout le monde, Niba se sentait perdu. Mais il n’avait pas de doute : c’était une volteface.
Dans le navire, il y avait mille huit cents Italiens, dont des blessés graves. Le commandant allemand était agité. Il l’appela sur le pont : — Herr Niba, mein Gott, Kommen Sie hier !
Niba le regarda. Son uniforme était sale, son visage n’était pas rasé depuis la veille au soir, ses yeux cernés. Il s’appelait Gustav Blume — « fleur » en allemand — et il allait sur les cinquante ans.
L’Allemand le fixa et dit : — Herr Offizier… mais il s’interrompit une seconde pour respirer, car ils avaient l’habitude de se tutoyer. Puis il reprit son souffle, décroisa les jambes et demanda : — Herr Offizier Niba, qu’avez-vous décidé ? Si vous dites non, vous savez ce qui va arriver, n’est-ce pas ? On voyait que Gustav Blume ne voulait pas le lui dire, mais Niba comprit très bien : il les fusillerait tous. « Herr Offizier… »
Niba ne répondit pas tout de suite. L’Allemand et lui avaient joué au bridge. Ils plaisantaient quelques fois sur la cuisine italienne.
— Niba, parle-moi des « vincigrassi .»
— Un plat de ma région, commandant.
— Tu peux me traduire ce mot ?
— Oui, en italien c’est : « vinci e ingrassi », cela signifie en français « tu vaincs et grossis ». Résultat : de la bonne cuisine pour les vainqueurs. Les vainqueurs sont toujours gros.
— Et les battus, les maigres, devraient forcément manger…
— Les « perdimagri », mon commandant, « perdi e dimagri » ; en français « tu perds et maigris ». Cela se termine toujours en faveur des gros.
Niba frissonna. Il leva les yeux vers l’île. Il regarda les murs fortifiés, désormais vieux et inutiles ; il entendit les tirs lointains sur les montagnes, le grincement des panzers et la honte se poser comme un nuage de gaz sur les couleurs avec l’arôme du tabac et l’odeur aigre-douce des orangeraies : tout pourrait disparaître en un instant. Il fixa l’Allemand dans les yeux et il sentit qu’en ce moment ils étaient tous les deux seuls dans une impasse. Il n’avait qu’un instant pour répondre.
« Je ne peux pas faire mourir mille huit cents personnes ! » pensa-t-il.
L’Allemand attendait.
« Peut-être que nous pourrons atteindre la Grèce et nous enfuir après en Italie… »
— Herr Offizier ? s’échauffait l’Allemand.
« À quelle distance était la terre ferme grecque ? Trois-cents lieues ? »
— Mein Gott, qu’avez-vous décidé ?
Niba se réveilla. Il regarda dans les yeux Gustav Blume qui pendant tout ce temps n’avait pas détaché son regard de lui et il vit un tremblement silencieux au bord de ses lèvres : «Achtung ! Ne vous faites pas tuer… »
Niba respira avec force et dit : — S’il doit en être ainsi…

Le 23 septembre, deux corvettes allemandes se joignirent au navire marchand pour l’escorter jusqu’à la terre ferme. Mais où ? La mer était calme comme un lac.
— Es lächelt der See ! Le lac sourit, soupira Gustav Blume en observant, assombri, cette étendue d’eau depuis le pont.
— C’est cela… répondit Niba.
— Et si les Anglais nous voient ? demanda un des civils.
Niba trembla, ferma les yeux et dit doucement, pour ne pas se faire entendre : — Espérons que non…

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Le bateau « Donizetti », avec 1825 prisonniers italiens, qui fut torpillé pour erreur, par une contre-torpilleur britannique: le Niba coula dans la mer égéen avec tous les autres.

Les corvettes avançaient de conserve. Le navire, suivi par quelques mouettes, vrombissait dans l’écume et s’enfonçait dans l’eau sous son poids. Certains parlaient, mais la plupart demeuraient silencieux, les blessés ressemblant à des sacs, qu’on eût dit déjà morts. Un calme plat couvrait l’Égée d’ambroisie. Ils avaient parcouru presque deux-cents lieues. Niba inspira l’air et en huma l’odeur : une saveur saumâtre et parfumée. N’y avait-il pas une terre, là-bas, à l’horizon ?
Sans préavis, les corvettes allemandes dévièrent la route de cent quatre-vingts degrés et revinrent en arrière. En moins d’une minute, le navire marchand se retrouva seul au milieu d’une mer ondoyant comme une coquille de noix. Aussitôt, un bourdonnement lointain surgit derrière lui. Niba se retourna avec la rapidité de l’éclair, mais dans sa hâte il commit une erreur fatale : il n’eut pas le temps de régler ses jumelles. Tout demeura horrible comme cela l’était réellement : en grandeur naturelle.
Les jumelles lui glissèrent des mains. La nausée l’emporta. Le ciel tomba sur lui avec des milliers d’épines. Ce n’étaient pas des étoiles filantes, mais des projectiles en feu. Dix d’entre eux lui transpercèrent la poitrine, le cœur et le front. C’étaient des avions de reconnaissance anglais. De trois contre-torpilleurs fantômes sortit le sifflement des torpilles. En quelques instants, les autres étaient devenus comme des milliers de feuilles sur la surface de l’eau.
Pendant une seconde, Niba regarda la mer lisse comme l’huile. L’eau était luisante et propre comme du verre. Puis il se laissa bercer dans son sang et laver par les vagues. Il se retrouva sous deux cent mille mètres cubes d’eau. Les Néréides le saisirent par les pieds, les dauphins l’emportèrent dans une grotte où des millions de minuscules poulpes s’accrochèrent à sa peau. Les petites bulles d’air disparurent et il toucha le calme des abysses. Il se retrouva la bouche et les poumons pleins d’eau chaude. Était-il rentré à la maison ? Était-il en train de renaître ?
On ne retrouva pas son corps.
De lui, il ne resta que ses jumelles.

Claudia Patuzzi

[1]Variété de lasagnes cuisinées dans les Marches.